CHAPITRE PREMIER
LES SOUVERAINS 9
Il y a dans le caractère de ce Khalife un trait qui gâte sa brillante figure : il était cruel. Les Mille et une Nuits qui ont recueilli sur lui de nombreuses anecdotes, dont plusieurs ont le cachet historique, le représentent se promenant incognito, accompagné de son ami Dja‘far le Barmékide et de Mesrour, son fidèle porteglaive, autrement dit son bourreau. Etant à l’article de la mort, au milieu d’une campagne, Réchîd se fit amener le frère d’un chef révolté, qui était son prisonnier, lui reprocha de l’avoir forcé à ce voyage dans lequel il avait contracté la maladie dont il allait mourir, et lui fit sous ses yeux couper les membres un à un.
Mais la plus grande tache qui assombrit ce règne est le meurtre de Dja‘far et la ruine des Barmékides. Cette illustre famille qui avait eu une part prépondérante aux affaires et à la gloire des règnes de Réchîd et de Mansour, est restée dans l’Islam comme l’exemple le plus éclatant des vicissitudes de la fortune et de la puissance du destin. On prétend que Dja‘far avait contracté une sorte de mariage fictif avec ‘Abbâsah, la sœur du Khalife, afin que Réchîd, qui aimait beaucoup sa sœur et la compagnie de Dja‘far, pût se divertir sans gêne avec tous les deux; mais l’amour étant né entre ‘Abbâsah et celui qui était son époux légal, la convention fut oubliée, et la princesse devint enceinte.
Réchîd entra alors en fureur et se fit apporter par le bourreau la tête de son ami. Le père de Dja‘far qui était un vieillard et Fadl son frère furent mis en prison et traités avec rigueur ; ils y moururent peu de temps avant Hâroun. les biens de la famille furent confisqués dans tout l’empire. Réchîd, qui était poète, composa des vers sur cet événement, la nuit même qui suivit l’exécution, et appela le philologue Asmâ‘i pour les lui réciter.
«Si Dja‘far avait redouté la mort, un coursier rapide, bridé pour le voyage, eût sauvé sa vie ; — pour éviter le trépas, il eût pu trouver un abri inaccessible à l’aigle chargé d’années. — Mais, son heure étant venue, aucun astrologue n’aurait été assez habile pour conjurer son destin. » Après quoi Réchîd fit exposer le corps de la victime coupé en deux, de chaque côté du pont de Bagdad.
Réchîd, malgré son expérience, avait réglé la situation de l’empire après lui d’une façon qui ne pouvait amener que des catastrophes. Il avait hésité dans le choix de son héritier entre ses fils aînés Mohammcd-Emîn et Mamoun. Pour lui, il préférait Mamoun qu’il jugeait plus capable de régner : « Je retrouve en lui, disait-il, la sagesse énergique de Mansour, la piété de Mehdi et la fierté de Hâdi. » Mais