CHAPITRE PREMIER. - LES SOUVERAINS
plètes avec brassards, etc. Ils portaient des
lances et des boucliers thibétains. Cette armée
possédait des machines de siège. Les soldats
d’Emîn au contraire combattaient presque nus.
Ils n’avaient autour des reins qu’un caleçon
et une ceinture ; ils s’étaient façonné une sorte
de casque en feuilles, et des boucliers avec des
nattes de jonc enduites de poix et bourrées
de gravier. Ils se battaient avec des pierres et
des briques qu’ils portaient dans des sacs. Des
lambeaux d’étoffe leur servaient d’enseignes ;
ils soufflaient dans des tuvaux de roseaux et
des cornes de boeufs. On les appelait « l’armée des nus ».
Malgré l’infériorité de leur armement, les soldats d’Emîn soutinrent le siège pendant plusieurs mois. A la fin le Khalife, enfermé dans son château, à bout de ressources et d’argent, chercha à s’évader. Tâher, qui entretenait des espions auprès de lui, fut averti de son dessein. Il fit renverser par des nageurs la barque dans laquelle Emîn était monté pour traverser le fleuve. Le Khalife se sauva à la nage ; mais bientôt reconnu à une odeur de musc qui se dégageait de son sein, il fut frappé et égorgé. Sa tête, détachée du tronc et enduite de vernis, fut envoyée à Mamoun.
Ce prince n’avait pas pris une part personnelle à la lutte ; il était resté dans le Khorâsan. En
LES PENSEURS DE L’iSLAM
voyant la tête de son frère, il frémit et versa des larmes. Toutefois il la fit planter sur un pal au milieu de la grande cour de son château, et ordonna à ses hommes, en touchant leur solde, de passer devant et de la maudire.
Zobéïdah, quand elle apprit le meurtre de son fds, s’abstint de demander vengeance du sang versé. Elle prit des habits de deuil et revêtit un cilice de bure ; puis elle se fit apporter un encrier et une feuille de papier, et écrivit quelques vers touchants à l’adresse de Mamoun. Celui-ci pleura en les lisant, et se déchargea sur Tàher de la responsabilité du meurtre de son frère. El-Emîn s’était marié pendant le siège. Il avait épousé une jeune femme de la famille des Barmékides, personne douée d’un grand talent de parole, poète et très belle ; elle composa plusieurs élégies sur sa mort.
On a considéré cette guerre comme représentative de la rivalité entre les éléments persans et arabes dans l’empire des Khalifes (1). Mamoun, fds d’une persane et élevé dans le goût persan par la famille du Barmékide Dja‘far, représentait le premier élément ; Emîn, soutenu par sa mère princesse arabe et par le parti des Hachémites, incarnait le second. Dans tout le règne de Mamoun, les persans et leurs partisans, que l’on
1. Notamment Zaydân, Umayycids and Abbassides f tract Margoliouth, p. 203.
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