Kitâb el-ahkâm es-sultaniyeh , Constitutiones poli
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ouvrage une théorie du khalifat et du vizirat qui est intéressante. La première phrase, définissant le khalifat, est belle : « On appelle khalifat l’autorité dont est investie la personne qui remplace le Prophète, dans la double mission de défendre la foi et de gouverner ce monde.» La question se pose alors de savoir si l’existence d’un khalife est nécessaire pour des motifs rationnels, ou si c’est une règle dérivée de la loi religieuse. Une école soutient que la nécessité du khalife dérive de la raison ; une autre dit que la raison ne proclame pas directement la nécessité du khalifat, mais seulement celle, pour tout homme sage, de se préserver de la discorde, de prendre la justice pour base de ses relations, « et de régler sa conduite sur son propre entendement et non sur l’entendement d’autrui ». C’est là un système moral très subjectiviste ; et ce serait le système naturel, d’après ces philosophes. Mais la loi en a décidé autrement : elle a posé une autorité au dehors, à laquelle elle a enjoint d’obéir.
Lorsqu’il n’y a pas de khalife, il se forme
ticae, éd. R. Enger, Bonn, 1853. — El-ahkam es-Soul thanîya , traité de droit public musulman d’el-Mâwerdi , trad. par le Cte Léon Ostrorog ; 2 tomes ; le 1er en 2 fascicules ; le second tome est consacré à la théorie de la guerre sainte. Les statuts gouvernementaux, trad. Fagnan, Alger, 1915 . On peut voir sur l’auteur : R. Enger, de vita et scriptis Mâwerdi , Bonne, 1851.
dans la nation un groupe de personnes capables d’en élire un, et un groupe de personnes capables d’être élues. Les autres, dans cet intervalle, n’ont point de devoir si ce n’est d’attendre. Mâwerdi essaie de préciser les conditions qui forment ces groupes ; ces conditions sont analoguesà celles qui sont requises en jurisprudence pour la validité du témoignage ; si l’on n’est pas très exercé dans les questions de droit, elles peuvent paraître un peu vagues. En ce qui concerne les électeurs, il y en a trois : la justice, la science et la sagesse. Les conditions pour l’éligibilité ne sont guère plus précises, si ce n’est sur la question de race : Le khalife doit être de la tribu de Koréïch, car la nation s’est unanimement décidée en ce sens. La nomination du khalife est aux yeux de Mâwerdi un véritable « contrat ». Ce contrat est rendu parfait par la prestation de l’hommage qu’accomplissent les électeurs. L’usage et l’accord de la nation permettent de former le contrat par une disposition émanant du précédent khalife. De là la théorie du successeur désigné.
L’auteur étudie ensuite ce qui peut faire déchoir le khalife : « Deux choses constituent une altération d’état, ayant pour effet de le faire déchoir du khalifat : la première est une lésion morale détruisant en lui la qualité de juste ; la seconde, une lésion physique. » Cette
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première condition est bien large et l’interprétation en est bien élastique ; Mâwerdi la subdivise en deux autres qui ne la précisent guère : « La lésion morale pouvant atteindre le khalife dans sa qualité de juste est de deux sortes : 1° l’impiété par l’effet de laquelle il obéit aux passions ; 2° l’impiété par l’effet de laquelle il devient la proie du doute. » Et ces deux cas sont encore subdivisés ; c’est une analyse d’un goût très scolastique.
Il y a une théorie du même genre sur les vizirs. Mâwerdi distingue deux sortes de vizirs : Le vizir de délégation auquel le khalife transmet véritablement ses pouvoirs, et le vizir d’exécution qui n’est chargé que de réaliser les décisions prises par le khalife. Le droit pour le khalife de transmettre ses pouvoirs a besoin d’être justifié théoriquement. Des différences importantes séparent ces deux sortes de vizirs. Ainsi l’on peut choisir un vizir d’exécution parmi les Juifs ou les Chrétiens, mais non pas un vizir de délégation. Le vizir d’exécution ne peut de lui-même ni rendre la justice, ni nommer aux grandes charges, ni mettre les armées en campagne ou diriger les opérations militaires, ni administrer le trésor public. Le vizir de délégation a ces quatre pouvoirs. Il ne peut y avoir à la fois qu’un seul vizir de délégation ; il peut y avoir plusieurs vizirs d’exécution.
Semblable analyse est faite pour les gouverneurs de provinces. Il y a deux espèces de gouverneurs : ceux qui sont librement choisis par le khalife ou par son vizir, et ceux qui s’imposent par l’usurpation. Les premiers ont dans leurs attributions « l’organisation de la force armée, le cantonnement des troupes », la fixation de la solde, si elle n’est pas déjà fixée par le khalife ; l’administration de la justice et la nomination des fonctionnaires de l’ordre judiciaire ; la perception de l’impôt foncier ( Kha râdj) et des aumônes ; la nomination des agents de perception ; la défense de la foi, la protection de la vie et des biens des habitants, « l’attention à ce qu’il ne soit apporté au dogme aucune altération » ; la direction de la prière du vendredi comme délégués du khalife ; le soin de faciliter le pèlerinage. Enfin, si la province gouvernée est frontière, à tous ces devoirs s’ajoute celui de la guerre sainte contre les infidèles du voisinage, avec, pour corollaire, le droit de répartir le butin entre les combattants et de retenir le quint pour les personnes qui y ont droit.
Les théories de Mâwerdi sont quelquefois bien systématiques et bien fines pour représenter la réalité historique ; mais elles n’en sont pas moins très jolies comme analyse.
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L’Afrique Musulmane fournit un sociologue de premier ordre en la personne d’iBN Khaldoun. Aucun esprit n’eut jamais une conception plus nette de ce que peut être la philosophie de l’histoire. La psychologie des peuples, les causes qui la font varier, le mode de formation et d’évolution des empires, la diversité des civilisations, ce qui les développe ou ce qui les entrave, ce sont là les questions qu’il se pose de la manière la plus consciente dans ses célèbres Prolégomènes (1). Ce n’est guère qu’au xvme siècle que nous trouvons chez nous des auteurs ayant ainsi spéculé sur l’histoire. Ibn Khaldoun est un esprit de la famille des Montesquieu, ou de l’Abbé de Mably, un ancêtre de nos sociologues modernes tels que Tarde ou l’orientaliste Gobineau.
Nous ne pouvons raconter ici sa vie en détail, pressé que nous sommes d’analyser ses idées. Il F a écrite longuement lui-même. On trouvera cette autobiographie en tête de ses Prolégomènes. On y verra qu’il naquit à Tunis en l’an
1. Les Prolégomènes d’Ebn Khaldoun ( al-Muqaddam' ', éd. Quatremère, Notices et extraits , t. 16-18 ; trad. M. G. de Slane, id., t. 19-21. Le tome 19 est de 1862. — Pour la bibliographie, V. Broekelmann, Gesch. d. ar. Litteralur , II, p. 244.
732 (1332), qu’il servit divers princes comme le Mérinide Abou Inan de Fez, qui l’emprisonna.
Il servit aussi un roi de Tlemcen de la famille des Béni-Zéyân, qui reprit Tlemcen aux Mérinides. L’abbé Bargès a écrit d’importants ouvrages sur cette dynastie des Béni Zéyân, rois de Tlemcen, ouvrages datés de 1852, 1887,
et qui intéressent la biographie d’Ibn Khaldoun. — Un frère cadet de celui-ci était à la cour du même roi comme secrétaire et écrivit aussi sur l’histoire de ces régions ; il avait un talent de poète que l’abbé Bargès admire beaucoup. Le grand Ibn Khaldoun, qui avait pourtant assez d’autres mérites, regretta de n’avoir pas cultivé la poésie comme son frère. Le roi aussi, dont le nom est Abou Hammou, était poète, vraiment distingué, et d’un caractère affectueux et sympathique. Il avait été élevé à la cour de Grenade, où les sciences et les arts étaient en honneur ; et il a fait construire de beaux monuments. — L’abbé Bargès n’est pas très aimable pour Ibn Khaldoun (Abd er-Rahman). Outre qu’il lui reproche de manquer d’ordre et de méthode, il dit qu’il avait pour principe de conduite et de morale politique de quitter un parti ou d’en embrasser un autre dès que son intérêt ou sa sécurité personnelle le demandait. Mais pour ces époques troublées, il faut être indulgent. Selon Bargès, on appelle Ibn Khaldoun « l’historien philosophe ».
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Notre auteur fut ambassadeur du Sultan de Grenade auprès de Pierre le Cruel qui chercha en vain à se l’attacher. Plus tard il vint au Caire où il remplit tour à tour les emplois de Professeur et de Kâdi. Il se retira quelque temps dans un bien qu’il avait acheté au Fayoum, et écrivit là une partie de son œuvre. L’invasion de Tamerlan en Syrie l’arracha aux études ; il prit part à la campagne contre ce conquérant, et après la défaite des Mamlouks, il resta à Damas. Les habitants de cette ville l’envoyèrent au camp des Mongols pour en négocier la reddition. Timour causa longuement avec lui, et lui demanda de décrire le Magreb. Ibn Khaldoun répondit comme s’il avait le pays sous les yeux, et en donnant à son exposé un tour conforme aux idées de Timour. Celui-ci fit alors le récit de ses conquêtes, puis il l’autorisa à retourner au Caire, où il se rendit en effet. Ibn Khaldoun y fut grand Kâdi et y mourut en 808 (1406), âgé de 74 ans. C’était un homme d’une belle figure, d’une tenue élégante, bon diplomate et fin courtisan.
L’œuvre de ce grand écrivain consiste en une histoire universelle, qui est une compilation, suivie d’une importante histoire des Berbères que M. de Slane a traduite en français, et précédée d’une introduction qui forme elle-même un
gros ouvrage. C’est cette préface qui contient la philosophie politique d’Ibn Khaldoun ; on l’appelle les Prolégomènes. Elle constitue une vaste encyclopédie où toutes les questions sont traitées sous leur aspect philosophique. L’histoire elle-même est conçue comme une branche de la philosophie.
« Envisageons l’histoire dans sa forme extérieure, dit l’écrivain: elle sert à retracer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dynasties, et qui ont eu pour témoins les générations passées. C’est pour elle que l’on a cultivé le style orné et employé les expressions figurées. C’est elle qui fait le charme des assemblées littéraires où les amateurs se pressent en foule ; c’est elle qui nous apprend à connaître les révolutions subies par tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où l’on voit les empires fournir leur carrière ; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu’à ce que l’heure du départ leur fût annoncée, et que le temps de quitter l’existence fût arrivé pour eux.
Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science historique ; ce sont l’examen et la vérification des faits, l’investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont ils ont pris nais-
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sance : l’histoire forme donc une branche importante de la philosophie, et mérite d’être comptée au nombre des sciences. »
Comme on le voit, l’histoire est aux yeux d’Ibn Khaldoun la critique des faits et la recherche des causes. Cette recherche nécessite l’étude de la psychologie des peuples et celle de leur civilisation. Ibn Khaldoun a le sentiment qu’à son époque la civilisation Çomrâri) avait baissé. Plusieurs civilisations avaient déjà paru dans le monde et s’étaient en partie perdues. « Les connaissances scientifiques qui ne nous sont pas parvenues, dit-il, dépassent en quantité celles que nous avons reçues. Que sont devenues les sciences des Perses dont les écrits à l’époque de la conquête furent anéantis par ordre d’Omar? Où sont les sciences des Chaldéens, des Assyriens, des habitants de Babylone ? Où sont les résultats et les traces qu’ils avaient laissés chez ces peuples ? Où sont les sciences qui plus anciennement ont régné chez les Coptes ? Il est une seule nation, celle des Grecs, dont nous possédons exclusivement les productions scientifiques, et cela grâce au soin que prit el-Mamoun de faire traduire ces ouvrages de la langue originale. Ce prince put réussir dans son entreprise, parce qu’il trouva un grand nombre de traducteurs et qu’il dépensa beaucoup d’argent. Nous ne connaissons rien des sciences des autres peuples. »