CHAPITRE VII
Ceci est peut-être un peu exagéré, car il est passé aux Musulmans quelque chose des sciences ou des idées des Persans, des Indiens et des Israélites ; mais ce passage, d’ailleurs éloquent, montre quelle large idée notre auteur se fait de la civilisation.
Il analyse ensuite la formation des sociétés. Le groupement en sociétés est un fait général qui résulte de la faiblesse de l’homme isolé : « La force d’un individu seul serait insuffisante pour obtenir la quantité d’aliments dont il a besoin et ne saurait lui procurer ce qu’il faut pour soutenir sa vie... Un homme - isolé ne saurait résister à la force d’un seul animal, surtout de la classe des carnassiers. »
La société suppose la souveraineté. Le souverain est pour Ibn Khaldoun un « modérateur ». Il faut empêcher les agressions mutuelles ; il faut un modérateur « qui ait une main assez ferme, une puissance et une autorité assez fortes pour empêcher les uns d’attaquer les autres. Voilà ce qui constitue la souveraineté ». Et notre philosophe compare les groupements humains aux sociétés animales : « On retrouve la souveraineté, dit-il, s’il faut en croire les philosophes, chez certaines espèces d’animaux, telles que les abeilles et les sauterelles, parmi lesquelles on a reconnu l’existence d’une autorité supérieure, de l’obéissance et de l’attache-
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ment à un chef appartenant à leur espèce, mais qui se distingue par la forme et la grandeur du corps. » Mais chez les animaux la chose existe par l’effet d’un instinct, et ne provient pas « de la réflexion ni de l’intention de se procurer une administration régulière ».
Le climat agit sur le tempérament des peuples. Ibn Khaldoun étudie avec soin cette influence. Il indique par quelques tableaux largement tracés en quoi consiste la supériorité de la zone tempérée : « Dans les climats situés en dehors de cette zone, tels que le premier, le second, le sixième et le septième, l’état des habitants s’écarte beaucoup du juste milieu. Leurs maisons sont construites en roseaux ou en terre; leurs aliments se composent de dorra ou d’herbes ; leurs vêtements sont formés de feuilles d’arbres dont ils s’entourent le corps ou bien de peau ; mais pour la plupart ils vont absolument nus. Les fruits de leurs contrées ainsi que leur assaisonnement sont d’une nature étrange et extraordinaire. »
Bien différents sont les habitants des climats du centre : « On trouve chez eux un caractère de mesure et de convenance qui se montre dans leur physique et leur moral, dans leur conduite et dans toutes les circonstances qui se rattachent naturellement à leur civilisation, c’est-àdire les moyens de vivre, les habitations, les
arts, les sciences, les hauts commandements et l’empire. Ce sont eux qui ont reçu des prophètes ; c’est chez eux que se trouvent la royauté, des dynasties, des lois, des sciences, des villes, des capitales, des édifices, des plantations, des beauxarts et tout ce qui concourt à un état d’existence bien réglé. Les peuples qui ont habité ces climats, et dont nous connaissons l’histoire, sont les Arabes, les Romains, les Perses, les Israélites, les Grecs, la population du Sind et celle de la Chine ».
L’étude du caractère des peuples donne lieu à des remarques intéressantes. Ibn Khaldoun se demande, par exemple, pourquoi les nègres sont gais et légers. Masoudi, dit-il, avait déjà cherché cette cause ; pour lui il la place dans la facilité que ces peuples ont à se nourrir. La légèreté d’esprit et l’imprévoyance sont les caractères des peuples qui vivent dans des climats où la culture est aisée. Le contraire s’observe dans des climats durs : « La ville de Fez, dans le Magreb, offre un exemple tout contraire au précédent : Étant entourée de plateaux très froids, on y voit les habitants marcher la tête baissée comme des gens accablés de tristesse, et l’on peut remarquer jusqu’à quel point extrême ils portent la prévoyance. Cela va si loin qu’un individu chez eux mettra en réserve une provision de blé suffisante pour plusieurs années,
et plutôt que de l’entamer, il ira chaque matin au marché acheter sa nourriture. » Ibn Khaldoun ajoute : « Si l’on continue ces observations en les faisant porter sur les autres climats, on trouvera partout que les qualités de l’air exercent une grande influence sur celles de l’homme. »
L’alimentation a aussi un effet sur le tempérament des peuples : Il y a des populations qui ont en abondance les céréales et les fruits : « Elles le doivent à la force de la végétation, à la bonne qualité du sol et aux grands progrès accomplis par la civilisation. » Mais chez d’autres le grain et les assaisonnements manquent tout à fait ; leur seul aliment est le lait et la chair des troupeaux. Or ces peuples soumis à des privations surpassent, en qualités physiques et morales, ceux dont l’existence est aisée : « Leur teint est plus frais ; leurs corps sont plus sains et mieux proportionnés ; ils ont le caractère plus égal et l’intelligence plus vive. » Et Ibn Khaldoun conclut de là aux avantages de la sobriété.
Ce philosophe admire beaucoup la vie simple. Quoique versé dans de nombreuses sciences, et habile à discerner ce qui contribue au progrès des arts, il loue la vie pastorale et sympathise avec les primitifs. La vie nomade et la vie sédentaire sont pour lui toutes deux conformes à la nature ; mais la première a précédé. La
campagne a été le berceau de la civilisation ; les villes lui doivent leur existence et leur population. Les habitants des campagnes sont plus braves et moins corrompus que ceux des villes, car leur sécurité dépend davantage d’eux-mêmes : « Les habitants des villes se plongent dans les jouissances que leur offrent le bien-être et l’aisance, et ils laissent à leurs gouverneurs le soin de les protéger dans leurs personnes et dans leurs biens. Rassurés contre tout danger par les troupes chargées de leur défense, entourés de murailles, couverts par des ouvrages avancés, ils ne s’alarment de rien, et ils ne cherchent pas à nuire aux peuples voisins. Libres de soucis, vivant dans une sécurité parfaite, ils renoncent à l’usage des armes et laissent après eux une postérité qui leur ressemble... Les gens de la campagne au contraire se tiennent éloignés des grands centres de population. Habitués aux mœurs farouches que l’on contracte dans les vastes plaines du désert, ils évitent le voisinage des troupes auxquelles les gouvernements établis confient la garde de leurs frontières, et ils repoussent avec dédain l’idée de s’abriter derrière des murailles et des portes. Assez forts pour se protéger eux-mêmes, ils ne confient jamais à d’autres le soin de leur défense, et, toujours sous les armes, ils montrent dans leurs expéditions une vigilance extrême. Jamais ils
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ne s’abandonnent au sommeil, excepté pendant de courts instants dans leurs réunions du soir ou, pendant qu’ils voyagent, montés sur leurs chameaux ; mais ils ont toujours l’oreille attentive afin de saisir le moindre bruit annonçant le danger... A la première alerte, au premier cri d’alarme, ils s’élancent au milieu du péril, en se fiant à leur courage... Les choses auxquelles on s’accoutume donnent de nouvelles facultés et une seconde nature qui remplace le naturel inné. »
Accentuant cette appréciation, notre philosophe témoigne d’un goût très âpre de la fierté et de l’indépendance. Il va jusqu’à dire qu’un peuple ne doit pas se soumettre trop facilement aux autorités même légitimes, qu’ ainsi il n’est pas bon qu’il se montre trop empressé à payer l’impôt. Les tribus à demi-sauvages, observet-il, sont plus capables d’effectuer des conquêtes que les autres peuples. « Dieu retint les Israélites pendant 40 ans dans le désert, afin que leurs enfants s’habituassent à l’indépendance et se rendissent capables de conquérir la terre promise. »
Ibn Khaldoun a l’idée du développement, de l’évolution des empires. Il en parle comme d’une sorte de phénomène biologique : « Les empires comme les individus, dit-il, ont une existence, une vie qui leur est propre. Ils gran-
dissent, ils arrivent à l’âge de la maturité, puis ils commencent à décliner. » Mais il fixe la durée de leur vie à une période de trois générations ou de 120 années seulement. C’est bien court, d’autant que, parlant de la noblesse, il a écrit que la noblesse d’une famille atteint son point culminant en quatre générations. La famille est donc à ses yeux plus stable que la dynastie.
Quand des empires nouveaux viennent de se fonder, la vie sédentaire y remplace peu à peu la vie nomade. Dans les formes de cette nouvelle existence, les conquérants prennent pour modèle le peuple même qu’ils ont vaincu. C’est ce qui arriva lors de la conquête arabe. « On raconte que les Arabes, vainqueurs de la Perse, prirent pour des ballots de drap les coussins qu’on leur présentait, et qu’ayant trouvé dans les magasins de Chosroës une quantité de camphre, ils le mirent au lieu de sel dans la pâte dont ils faisaient le pain. Lorsqu’ils eurent soumis les habitants de ces contrées, ils en prirent plusieurs à leur service, et choisirent les plus habiles pour être leurs maîtres d’hôtel. Ce fut d’eux qu’ils apprirent tous les détails de l’administration domestique. »
Cependant l’énergie des conquérants d’hier se perd tandis que se développe le luxe. Les conditions de leur existence nouvelle dans les
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cités énervent leur tempérament : « Le caractère le plus remarquable de la vie sédentaire, c’est l’empressement qu’on y met à varier ses jouissances... On s’occupe de la cuisine, des vêtements, des tapis, de la vaisselle, et de tout le reste de l’ameublement qui convient à une belle habitation. Pour que chacune de ces choses soit bien faite et recherchée, le concours de plusieurs arts est nécessaire. Un genre de luxe en entraîne un autre ; les arts se multiplient selon la variété des fantaisies qui portent l’esprit vers les voluptés, les plaisirs et les jouissances du luxe dans tous ses modes et sous toutes ses formes. »
Quand un empire a vieilli, de nouveaux se forment, ou par démembrement quand l’autorité centrale cesse d’atteindre les gouverneurs de province, ou par conquête. Ce dernier cas se produit lorsqu’un chef voisin d’un empire affaibli « prend les armes pour l’attaquer, sous le prétexte de faire triompher un principe politique ou religieux, auquel il est parvenu à rallier son peuple ».
A l’origine, la fondation des empires précède celle des cités. La construction de la ville exigeant la collaboration de nombreux ouvriers suppose un ordre social déjà établi. Et Ibn Khaldoun émet d’abondantes considérations sur les villes et les édifices, sur les arts, sur le
commerce. Les progrès des arts suit celui de la population. « Les arts enfantés par les besoins généraux de la vie existent dans toutes les villes : on trouve partout des tailleurs, des forgerons, des menuisiers, etc. Mais ceux qui doivent leur naissance aux exigences du luxe ne se pratiquent que dans les villes renfermant une population nombreuse... Là seulement se trouvent des verriers, des bijoutiers, des parfumeurs, des cuisiniers, des chaudronniers, des fabricants de moût, de hérisa (1), de brocart et d’autres objets. Tant que les habitudes de luxe augmentent dans une ville, de nouveaux arts, inconnus ailleurs, s’élèvent pour y satisfaire. Dans cette catégorie, on peut ranger les bains de vapeur ; ils se trouvent seulement dans les villes qui sont grandes et bien peuplées, parce que la sensualité qui dérive du luxe et des richesses en a réclamé l’existence. »
Nous ne pouvons suivre Ibn Khaldoun dans ce qu’il dit ensuite des diverses sciences. Il n’en donne pas précisément le résumé ni les principes ; mais plutôt, toujours avec le même tour d’esprit philosophique, il fait à propos de chacune d’elles de pénétrantes observations, dit ce qu’on doit en penser, quelle est son uti-