CHAPITRE VII
LES KHALIFES OMÉYADES 221
piquet 100 chevaux de prix, possédait 1000 chameaux et 10.000 brebis. Sa‘d fils d’Abou Wakkâs s’était fait bâtir à ‘Akîk un hôtel avec des toits élevés et de larges cours. De Zéïd nous avons déjà parlé.
Othman se trouva le représentant de cette espèce de ploutocratie, dont l’esprit était fort contraire à l’esprit originel de l’Islam ; et il eut en face de lui moins des rivaux ou des personnalités adverses que le peuple lui-même. Le peuple vit, parle et agit dans les récits auxquels nous nous reportons ; il forme une démocratie vigoureuse et animée, qui a certainement dû avoir plus de conscience d’elle-même et de ses droits que n’en ont eu les historiens. C’est au peuple directement que le khalife a affaire la plupart du temps ; c’est avec lui qu’il discute dans les mosquées ; c’est lui qui juge ses agents ; le peuple est le personnage de premier plan dans les troubles de son règne.
On reprocha à Othman de changer la religion : ces altérations paraissent bien minimes. Le jour de la fête des Sacrifices, il rétablit l’usage païen de faire dresser dans la vallée de Mina une grande tente ; le Prophète avait aboli cet usage. A la prière de cette fête, il fit 4 prosternations au lieu de 2: «Le peuple, dit Tabari, fut consterné ; jamais ni Abou Bekr ni Omar n’avaient fait la prière avec 4 prosternations ! » Othman ré-
LES PENSEURS DE L’iSLAM
pondit à ce reproche d'une façon peut-être inattendue : « Quand le Prophète, Ahou Bekr et Omar, dit-il , venaient à La Mecque, ils y venaient comme étrangers : ils n’y étaient pas propriétaires ; mais moi qui y ai un foyer et des propriétés, j’y suis chez moi ; or un homme qui est chez lui, doit faire en priant plus de 2 prosternations. » Il n’y avait, paraît-il, rien à répliquer. Othman, noble et riche Mecquois, membre d’une vieille famille de la ville, dédaignait un peu ses devanciers d'origine plus modeste et non possessionnés dans la capitale, et étendait ce léger dédain au Prophète lui-même. Ce sentiment n’a point échappé à la perspicacité de Lammens qui a montré que le Prophète avait pour Othman, malgré l’infériorité de son zèle et à cause de sa situation de famille, des égards qu’il n’avait pas ni pour Abou Bekr ni pour Omar (1).
Othman en prit à son aise avec d’autres prescriptions de la loi. Dans le partage du butin fait par Abou Sarh lors de la conquête de la Tripolitaine (2), il donna à ce général un cinquième du quint réservé à la famille du Prophète et il fit acheter le reste à bas prix par son cousin Merwan. Mais même lorsqu’il avait l’in-
1. Henri Lammens, Fâtima et les filles de Mahomet, Rome, 1912, p. 51, 106.