CHAPITRE VII. — LES KHALIFES OMEYADES
marcande capitula (712), moyennant un tribut annuel de 2.200.000 dirhems ; elle avait été défendue par des Turcs.
Heddjâdj mourut en 95 f (7 14). « On trouva à sa mort, dit Masoudi, 50.000 hommes et 30.000 femmes dans les prisons. Ils étaient entassés dans un bas-fond où rien ne les garantissait de la chaleur ni du froid, et où ils buvaient de l’eau mêlée de cendre. »
Ce grand gouverneur avait un caractère sombre. Il était bilieux, irascible ; au physique difforme, efflanqué, peu solide sur ses jambes, avec la tête aplatie et renfoncée dans les épaules ; il avait la voix grêle, la vue faible et était nyctalope ; cette infirmité lui était venue pour avoir trop lu les cahiers administratifs. Il se teignait les cheveux et se colorait les mains de henné. Ce portrait semble une charge inspirée par la haine. Heddjâdj aimait les poètes ; il donnait des réunions littéraires à la coupole verte et des dîners par petites tables à ses amis de Syrie. Il se faisait porter en litière autour des tables et mangeait énormément ; mais il ne buvait pas de vin.
On a fait de Heddjâdj le meilleur styliste de son temps avec Hasan de Basrah, celui qui jugeait le mieux de la pureté du langage. Les prônes qu’on a conservés de lui relèvent plutôt
de l’éloquence populaire (1) : ils sont à la fois pieux et terribles. « Lorsqu’il montait en chaire, dit un Arabe, il s’enveloppait de son manteau de soie à ramages et commençait son discours d’une voix si faible qu’on pouvait à peine l’entendre. Puis il enflait la voix progressivement et tout à coup, sortant la main qu’il tenait cachée sous son manteau, il poussait un cri si retentissant, qu’il faisait trembler tout l’auditoire. » Il évoquait volontiers l’idée de la mort. Quand il parlait « du tombeau qui est la maison de la solitude, du tombeau, maison de l’exil », les assistants versaient des larmes. « Le Très- Haut a écrit sur ce monde : éphémère et sur l’autre : éternel. Que le monde visible ne vous séduise pas au point de vous faire oublier le monde caché. »
Un jour qu’il avait été malade à Koufah, et que déjà les habitants espéraient sa mort, il reparut à la mosquée appuyé sur des béquilles et parla en cette sorte : « Hommes de discorde et d’hypocrisie ! Le souffle de Satan est entré dans leurs narines et ils ont crié : Heddjâdj est
1. Le Mostatraf a une quantité d’anecdotes sur Heddjâdj et donne plusieurs spécimens de son éloquence, qui est très vantée ; mais le style du Mostatraf est généralement long et assez développé. Les phrases fortes et brèves que nous citons ici semblent convenir mieux au caractère du personnage.