CHAPITRE VIII. — LA TRADITION
ils étaient beaucoup plus exigeants que nous ; ils demandaient à l’histoire une bien plus grande précision. Tandis que nous nous satisfaisons d’atteindre à une connaissance approchée des événements et des caractères, et encore des principaux d’entre eux, eux voulaient avoir des menus faits exacts jusque dans leurs moindres détails, des paroles justes à une lettre et à un accent près. Car ce qui les préoccupait était des questions de rite et de casuistique, et ils cherchaient dans l’histoire des exemples et des décisions ; il leur fallait donc des traditions d’une justesse et d’une précision tout à fait exceptionnelles.
C’est sans doute l’objection fondamentale, qu’on peut faire à leur système de critique : il a trop demandé à l’histoire ; ils ont réclamé du passé, de la mémoire et de l’attention humaines, plus qu’ils ne peuvent donner. Assurément c’est un désir bien légitime, de la part d’une société civile ou religieuse qui a réussi, de connaître par le menu les moindres paroles, les moindres exemples émanés de ses fondateurs. Mais cela est-il possible ? A l’époque de ses débuts, la société était encore faible, hésitante, méconnue ou contestée ; qui aurait pu prendre un tel soin d’enregistrer ses plus minimes actes ? Il est bien rare qu’un fait quelconque qui vient de se produire soit raconté avec une exactitude
parfaite, plus rare encore qu’une parole soit répétée immédiatement telle qu’elle vient d’être dite. On n’apprend pas par cœur une conversation ; et l’importance d’un mot, d’un geste n’apparaît souvent que longtemps après, quand ses conséquences se sont pleinement développées. Alors on voudrait le retrouver tel qu’il a été produit ; mais le temps a passé et a emporté toute certitude.
C’est pourquoi la prétention fondamentale et la base du hadîth nous paraissent un peu ruineuses et décevantes. Mais cela dit, si nous nous efforçons de faire abstraction de cette objection préalable, toute forte qu’elle est, nous devons reconnaître que la théorie du hadîth établie par l’islam constitue une analyse très pénétrante, très serrée, et dont on ne trouve pas ailleurs l’équivalent.
L’auteur ayant exposé ce qui concerne le Livre saint, en vient à ce qui a rapport à la loi traditionnelle, la Sunnah. Celle-ci est fondée sur les paroles du Prophète, ses actes ou même son silence, sur « la voie », c’est-à-dire la manière d’agir, de ses compagnons et sur la tradition, le hadîth. La théorie du hadîth comprend quatre parties. Première partie : sur la manière dont la tradition nous est parvenue, en partant du Prophète : 1? Ou la transmission est parfaite, ne comportant aucun doute, comme dans les