LE DROIT CIVIL
Pour terminer ce volume nous parlerons des commentateurs. Le commentaire est appelé en arabe tefsîr. La science des commentateurs est étroitement apparentée à celle des grammairiens et des lecteurs du Coran ; elle constitue aussi une branche spéciale de la science des traditions. Elle porte sur deux objets : la lettre du texte et son sens. Pour le texte du Coran il n’existe, ainsi que nous l’avons déjà dit, que de très menues variantes ; mais aux yeux des lecteurs et des commentateurs, qui sont scrupuleux et très minutieux, toutes ces petites variantes prennent
une assez grande importance. Le sens est également discuté avec beaucoup de finesse et d’acuité par des esprits ayant une grande habitude de l’analyse grammaticale ainsi que des subtilités juridiques et des nuances morales. Le lecteur européen, d’esprit souvent moins affiné, est étonné en parcourant un commentaire, de toutes les variétés de sens que peut recevoir un verset ou une proposition en apparence assez simple. Le style du Coran est en général serré, vigoureux et concis ; il contraste avec la manière aiguisée et l’analyse quintessenciée des commentateurs.
Les sens sont expliqués d’une part au moyen de l’analyse directe, grammaticale ou rationnelle, de l’autre au moyen de la tradition. C’est à propos de ces traditions, adaptées à chaque verset ou fragment de verset, que se pose la question soulevée par la critique moderne : sontelles anciennes ou originelles, remontant à l’époque où les versets ont été promulgués, ou sont-elles au contraire des tentatives ultérieures destinées à expliquer les passages obscurs ou à développer le sens des passages clairs ? Il y a bien apparence que souvent ces traditions ne sont que des paraphrases : le verset lui-même est repris en forme de récit et quelques noms y sont ajoutés. Ce n’est pas aux grands commentateurs dont nous parlons qu’il faut attri-
buer ces traditions factices ; leur consciencé d’auteur est au-dessus de tout soupçon ; elles remontent à une époque plus ancienne, mais où déjà le sens véritable des allusions du Coran était oublié ou inconnu. On ne voit pas que les légendes, les mots rares, les passages obscurs du Coran aient été compris par les traditionnistes que nous connaissons ; ils n’en ont plus l’explication. Une sorte de lacune mystérieuse sépare l’époque de la confection du Coran de celle des commentateurs ; comme si le Livre était venu de quelque part ailleurs, avec ses obscurités, ou si les premières explications qui l’accompagnaient à l’origine s’étaient presque aussitôt perdues.
Il est à remarquer que la méthode des commentateurs et au reste leur foi ne les laissent pas sortir du domaine de l’arabisme. Pour nous, si nous voulions tenter aujourd’hui d’expliquer le Coran selon les méthodes de la critique moderne, nous chercherions beaucoup en dehors de l’arabe ; nous demanderions des analogies ou des éclaircissements à la Bible, au Talmud, aux apocryphes, aux Chrétiens, syriens, byzantins, abyssins, voire à l’ancienne Perse, à l’épigraphie, au folklore ; nous mettrions toute l’ambiance, tout l’entourage à contribution. Les commentateurs arabes font juste le contraire : ils s’enferment dans leur propre langue et dans
LES PENSEURS DE L’iSLAM
leur nation, et ils veulent tout trouver dans l’arabe et dans la tradition musulmane. Il en résulte qu’en réalité le lefsîr apparaît comme une sorte de construction factice faite sur le Coran comme base, plutôt que comme une étude vraiment critique, ayant pour but la recherche du sens véritable et originel du Livre. C’est une application du Coran, plus encore qu’une explication. Il n’en est pas moins important de connaître les commentaires si l’on veut comprendre l’œuvre des docteurs et la manière dont l’islam s’est servi de son livre saint. La finesse d’esprit et la patience sont dans cette œuvre les qualités maîtresses.
Les commentaires les plus célèbres sont ceux de Tabari, de Zamakhchari, de Beïdhâwi (1) et le « grand Commentaire » de Fakhr ed-Dîn
1. Le commentaire de Beïdhâwi est très vénéré par les sunnites ; c’est le plus populaire des commentaires. Il est peu philosophique et représente plutôt la manière dont la piété musulmane orthodoxe doit entendre le Coran ; il fixe le sentiment religieux islamique à l’égard de son livre saint. Béïdhâwi était aussi de la région persane ; il était fils du grand kâdi de Fars, fut lui-même kâdi de Chiraz et mourut à Tébrîz à une date incertaine à la fin du VIIe siècle de l’hégire, vers 1300 Ch. Son commentaire a été plusieurs fois édité : à Boulaq, 1282-83 H. ; à Constantinople, en 2 vol., 1880 Ch. ; et chez nous par H. O. Fleischer, Commentarius in Coranum, 2 vol., Leipzig, 1846-48.
Râzi (1) ; nous parlerons seulement ici des deux premiers.
Nous avons déjà parlé de Tabari, assez brièvement comme historien (2) ; il est utile que nous le fassions connaître davantage ; non pas qu’il soit ce que nous appelons aujourd’hui un très grand penseur ; il n’a pas l’animation intellectuelle ni la curiosité ardente que nous avons rencontrées chez d’autres historiens ou savants ; et l’originalité assez limitée qu’on lui reconnaît porte surtout sur des détails techniques de la science du Coran et du droit, ou sur des questions théologiques dont l’intérêt n’est pas de premier ordre. Mais son immense labeur, l’étendue de ses connaissances, la dignité de son ca-
1. Fakhr ed-Dîn Râzi, qu’il ne faut pas confondre avec le médecin Razès, est un philosophe d’une certaine importance, et son commentaire est considérable, malheureusement encore peu étudié. Il a été traduit en turc et édité par Sirry Giridy, de Crète, sous le titre Sirri Qorân, Constantinople 1302 (1885), 3 t. en 1 vol. Il a d’ailleurs été imprimé à Boulaq 1289, au Caire 1307- 09 et à Stamboul 1307 H. Fakhr ed-Dîn Râzi appartient aussi à la région persane ; il naquit à Rey, étudia à Merâghah, voyagea au Khârezm et en Transoxiane, et mourut à Hérat 606 H. (1209). Les auteurs musulmans l’appellent souvent l’imam Râzi.