V. le tome Ier, p. 87 et suiv
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ractère, le respect dont son œuvre est entourée de la part de ses coreligionnaires et l’importance considérable qu’elle a prise chez nous aux yeux des orientalistes, lui assurent un des premiers rangs parmi les savants musulmans.
Jâkout a consacré à cet auteur, dans son Dictionnaire des hommes illustres (1), un long et intéressant article biographique, article rédigé surtout d’après une notice du fds de Tabari sur son père et d’après un ouvrage d’un de ses élèves. C’est de l’article de Jâkout que nous tirons ce qui suit.
Tabari (Mohammed Ibn Djérîr Abou DjaTar, Jâkout l’appelle le plus souvent Abou Dja‘far) était né à Amol, bourg du Tabéristan, comme nous l’avons dit, en 225 ou en 224. Lorsqu’on lui demandait d’où provenait ce doute sur la date de sa naissance, il expliquait que dans son pays les gens ne comptaient pas les années d’après une ère fixe, mais d’après certains événements locaux, — sans doute il veut dire : comme faisaient les anciens Arabes ; — et lorsqu’il voulut établir la date de l’événement qui avait coïncidé avec sa naissance, les informations qu’il obtint ne se trouvèrent pas concordantes. — Un docteur, raconte-t-il aussi, lui demanda s’il connaissait l’origine du nom de Tabéristan. Il répondit qu’il
1. Yaqout, Irshâd al-arîb, éd. Margoliouth, dans le Gibb Memorial, VI, 6, pp. 423-462.
l’ignorait. Le docteur expliqua qu’au moment où l’on fit la conquête de ce pays et où l’on commença à y bâtir, c’était une terre couverte de forêts. Les conquérants cherchèrent un outil pour abattre les arbres et on leur apporta la hache des bûcherons, dite taber ; c’est de là que vint le nom.
Tabari commença à étudier et à écrire des traditions dans sa ville natale, puis à Rey. Ce fut un enfant précoce. A 7 ans, dit-il, je savais le Coran par cœur ; à 8, je priais en public avec les hommes et à 9, je commençais à écrire le hadîth. Il recommande aussi d’instruire les enfants de bonne heure. Jâkout cite les noms de ses maîtres, qui ne sont pas des plus célèbres. Ibn Hamîd de Rey fut son maître en commentaire (en tefsîr ) ; il aurait écrit sous sa direction plus de 100.000 traditions. On donne le même nombre pour les traditions qu’il aurait reçues d’un autre docteur à Koufah.
Il vint à Ragdad avec l’intention d’entendre Ibn Hanbal ; mais cet imam mourut avant son arrivée (241). Tabari n’en séjourna pas moins à Bagdad, puis à Wâsit et à Koufah, et il entendit les cheikhs de ces villes. En l’année 253, il se rendit au Caire, écoutant sur son chemin les cheikhs de Syrie. Au Caire dominaient les doctrines de Châfùi, de Mâlik et d’Ibn Wahb. Tabari rencontra là el-Mozani, avec lequel il con-
versa sur des matières théologiques, en particulier sur Vidjmâ1, et pour lequel il témoigna d’une grande estime. A ce moment notre docteur s’était fait quelques opinions personnelles en droit, après avoir été d’abord Châfùite à Bagdad. Au Caire il eut du succès. Il raconte comment il y fut installé, comment le Wâli le secourut et comment, interrogé sur la prosodie, il l’apprit en une nuit. Il retourna à Bagdad, se rendit dans le Tabéristan en 290, revint à Bagdad où il habita Kantarat el-Berdân. Jâkout nomme à ce propos un certain nombre de grammairiens de la capitale, avec les mosquées où ils donnaient leurs séances ; le nom le plus connu est celui d’el- Kisâï.
Tabari refit un voyage dans le Tabéristan ; en route il eut des conférences à Dînâwer avec des traditionnistes. De retour à Bagdad il lui arriva une affaire assez grave avec les Hanbalites. Ceux-ci le persécutaient et voulaient empêcher qu’on n’assiste à ses leçons. Ils vinrent le trouver un vendredi dans la mosquée, et l’interrogèrent au sujet d’Ibn Hanballeur maître et d’une tradition contestée où il est parlé de Dieu siégeant sur son trône (£arcù). Tabari répondit : en matière de contestation, l’opinion d’Ibn Hanbal ne compte pas. Cependant, répliquèrent-ils, les docteurs le citent dans Vikhtiiâf. Je n’ai jamais vu, reprit Tabari, que l’on citât
des opinions d’après lui, ni qu’il ait des disciples sur qui l’on s’appuie. Quant au hadîth du trône, il est impossible ; et il récita ce vers : « Gloire à celui qui n’a point de compagnon ni personne assis sur son trône. »
Entendant cela les Hanbalites et les traditionnistes l’assaillirent et lui jetèrent leurs encriers ; ils étaient des milliers, dit-on. Tabari se leva et rentra dans sa maison. Ils jetèrent alors des pierres contre sa porte, au point d’en faire un grand tas. Le chef de la police monta à cheval avec dix mille hommes de troupes pour le protéger contre la foule, et il se tint devant sa porte tout le jour ; à la nuit, il fit enlever les pierres. Le docteur avait écrit sur sa porte le vers cité ci-dessus ; le chef de police le fit effacer.
Tabari resta à l’écart dans sa maison, puis écrivit une épître pour s’excuser envers les hanbalites. Il leur lut cette épître, fit l’éloge d’Ibn Hanbal et parla depuis avec respect de ce docteur jusqu’à sa mort.
Il eut aussi des difficultés dans sa province avec les Rafédhites. C’était une secte de Chiites très fanatiques qui outrageaient les Compagnons du Prophète. Ils s’étaient répandus dans le Tabéristan. Tabari avait d’abord loué Ali ; les Rafédhites se réunirent pour l’entendre ; il continua en discourant sur les mérites d’Abou
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Bekr et d’Omar ; les Rafédhites alors murmurèrent ; il eut des craintes et quitta le pays.
Tabari mourut en 310 à Bagdad et fut enterré dans une maison de Rahbat Ja‘koub. On fit ses funérailles la nuit, par crainte de la foule, car il était soupçonné de chiisme. Une foule innombrable se rassembla autour de son cercueil ; on pria sur sa tombe jour et nuit pendant plusieurs mois, et des hommes pieux et des lettrés firent son éloge funèbre.
Ce docteur avait le teint brun, la prunelle noire, le corps maigre, une haute taille ; son apparence était noble, sa tenue soignée. Il avait la parole facile, était d’une société agréable, soucieux de ses disciples, gai avec ses compagnons. En outre son caractère était très désintéressé ; il n’acceptait de cadeaux que ceux dont il pouvait rendre l’équivalent. Jâkout cite diverses anecdotes où cette délicatesse se manifeste.
Le vizir envoya un jour à Tabari des grenades ; il les accepta et les partagea entre ses compagnons. Quelques jours après, le vizir lui envoya un panier où était une bourse contenant 10.000 dirhems, avec un billet le priant de les accepter. Le porteur se rendit à la maison de Tabari. Celui-ci avait coutume, quand il rentrait après ses séances, de fermer sa porte pour travailler, et il donnait l’ordre de ne le déranger que pour des affaires importantes. Entendant
qu’on venait de la part du Sultan, il fit entrer le porteur, mais lui répondit : nous nous en tenons aux grenades, et il refusa le présent. L’envoyé avait ordre en ce cas de lui dire de partager la somme entre ceux de ses disciples qui pouvaient en avoir besoin ; il répondit donc qu’il leur en ferait part puisque le vizir le désirait. — A quelque temps de là, une caravane de pèlerins vint de l’est et apporta à notre docteur quelque chose d’une terre qu’il avait dans le Tabéristan. Il recevait ainsi des revenus en nature qu’il vendait. Il nous appela, raconte un de ses disciples. Nous vîmes devant lui un paquet ficelé. Portez ce paquet, dit-il, au vizir et donnez-lui le salut. Nous y allâmes, sans savoir ce que nous offrions. Le vizir lut le billet de Tabari, qui était ainsi conçu : « Il nous est arrivé ceci du Tabéristan ; nous désirons te le faire parvenir. » Le vizir fit ouvrir le paquet : c’était une magnifique fourrure de martre qu’on évalua à 40 dinars.
Quand Tabari vint au Caire, il voyageait accompagné de trois autres savants : Ibn Khozéïmah, Merwâzi et Rouyâni. Les provisions vinrent à leur manquer et ils se trouvèrent dans l’indigence, sans ressources pour acheter de la nourriture. Ils se réunirent alors la nuit dans une masure qui leur servait d’abri et ils convinrent de tirer au sort : celui que le hasard dési-
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gnerait irait mendier de la nourriture pour ses compagnons. Le sort tomba sur Ibn Khozéïmah. « Attendez, dit-il à ses camarades, que je fasse mes ablutions et que je prie. » Il se retira donc pour prier. A ce moment parurent des flambeaux et on frappa à la porte. Ils ouvrirent. C’était un eunuque qui venait de la part du Wâli. Celui-ci, averti par un songe, leur faisait remettre à chacun une bourse de 50 dinars.
Outre sa grande et célèbre chronique, dont nous avons parlé, et son commentaire, dont nous parlons ci-après, Tabari a composé des ouvrages de jurisprudence assez importants. L’article de Jâkout contient à ce sujet des renseignements instructifs.
Tabari disait souvent lui-même : « J’ai composé deux ouvrages qui sont indispensables à tout jurisconsulte : Vlkhtilâf et le Létîf. » II appréciait particulièrement Vikhtilâf, qui est le premier livre qu’il ait écrit. Ce livre fut célèbre, répandu en Orient et en Occident. L’auteur y rapporte les divergences entre les docteurs des grandes villes sur les lois de l’islam. LeS docteurs dont il cite les opinions sont pour la plupart ceux dont nous avons fait mention : Mâlik pour Médine, qu’il cite d’après 2 riwâyet, el-Auzâ‘ï pour Damas, Sofian et-Thauri pour Koufah, connu aussi par 2 riwâyet , Châfi'i d’après un de
ses disciples, encore Abou Hanîfah pour Koufah, puis Abou Yousof, Chéïbâni et el-Kelbi. Il y avait aussi cité un « spéculatif » Ibn Kaïsân, dont il suivait alors les doctrines. Il expliqua ce livre à ses disciples.
Une discussion assez particulière sur Vidjmâ‘ est rapportée ici. Le fils de Dâwoud d’Ispahan, le Zâhirite, avait dit dans un de ses ouvrages que, pour Tabari, Vidjmâ ‘ consistait dans l’accord des 8 docteurs dont nous venons de citer les noms, à l’exception de tous autres. Vidjmâ ‘ et Vikhiilâf, l’accord et la divergence, ne se rapporteraient qu’aux opinions de ces 8 savants. Or ceci, observe Jâkout, est tout à fait erroné ; car Tabari a dit souvent dans les deux ouvrages dont nous parlons, que Vidjmâ ‘ consiste dans les traditions bien connues et souvent répétées, pour lesquelles les Compagnons du Prophète se trouvent d’accord, traditions portant sur des faits et où n’entrent pour rien ni le raï, ni le qiyâs, c’est-à-dire ni l’opinion, ni l’analogie.
Le livre de Vikhiilâf avait 3.000 folios. L’auteur n’y rapporte pas ses opinions personnelles, parce qu’il le fait dans le livre el-Léilf. Ce dernier est un ouvrage général sur les lois de l’islam, dont il fit 3 rédactions d’inégale longueur. Il composa aussi un ouvrage sur les devoirs des Kâdis, et un traité de morale dont il suspendit la dictée peu avant sa mort.
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Un autre livre intéressant de notre auteur, relatif à la jurisprudence et à la théologie, est celui qui avait pour titre : « Réfutation de Dzou’l-Asfâr. » Tabari y combattait Dâwoud fils d’Ali el-Ispahâni, le fondateur de l’école Zâhirite.
Voici en quelles circonstances il fut composé :
Tabari s’était attaché quelque temps à ce docteur et avait copié plusieurs de ses livres. Nous trouvâmes dans son héritage, dit le biographe, 80 parties de ces ouvrages, écrits de sa fine écriture. Là était traitée la question qui se souleva entre Dâwoud et un Motazélite à Wâsit, au sujet de la création du Coran. Dâwoud avait en tradition et en ikhtilâf un lot de connaissances assez borné. Il parlait d’ailleurs facilement, dans un beau langage et était maître de lui ; mais ses disciples avaient pris l’habitude de certaines plaisanteries dont ils se servaient pour couper la parole à leurs contradicteurs. Parfois Dâwoud cherchait la preuve d’une question dans le droit, mais voyant l’adversaire faible dans le hadîth, il l’amenait sur le terrain du hadîth , ou inversement de la tradition il l’amenait au droit, ou bien il prenait la dialectique, s’il sentait que son adversaire y était faible. Quant à lui il était inférieur en grammaire et en lexicographie, quoiqu’il en connût bien quelques parties.