CHAPITRE II
l’arabie avant l’islam 55
et aux hommes de bien antérieurs. Quelle est
exactement la valeur de ces mots ? Qu’était-ce, dans l’esprit des hommes de ce temps, que la religion d’Abraham ?
Les critiques ne me paraissent pas avoir su répondre à la question ; la solution s’en trouve assurément, ainsi que ses commentaires, dans les documents relatifs à la secte des Sabéens.
J’ai parlé de cette secte à propos de l’astronomie. Les Sabéens étaient des syncrétistes. Ils avaient inventé, ou peut-être on avait inventé à propos d’eux, — car ils étaient païens, — une espèce d’histoire religieuse conventionnelle, et l’on avait refondu les légendes des prophètes et des lieux de culte. On se représentait l’histoire religieuse du monde à peu près ainsi : Le monde, sorti de sa pureté première, était devenu entièrement païen ; on n’y adorait plus que des simulacres, des idoles. Dieu suscita Abraham, qui détruisit les idoles et prêcha le culte du Dieu unique. Ceux qui suivirent Abraham furent appelés hanîf, mot signifiant « qui se détournent », parce qu’ils se détournaient de la pratique de l’idolâtrie qui avait envahi l’univers, ou moslem, qui signifie « qui restaure, qui conserve intact », parce qu’ils avaient restauré ou conservé le pur déisme. L’explication ordinaire de moslem par « qui s’abandonne, qui se livre à Dieu », est trop mystique pour avoir été celle de l’origine.
Citons quelques textes d’après le gros recueil de Chwolsohn sur les Sabéens :
Ibn Hazm dit (1) : La religion que professent les Sabéens est la plus ancienne et la plus répandue de toute la terre ; mais les Sabéens introduisirent dans cette religion beaucoup de nouveautés. Alors Dieu leur envoya Abraham, son ami, avec la religion que nous professons actuellement. — Chahrastâni prétend que les Sabéens et les Hanéfites, c’est-à-dire les adeptes de la religion d’ Abraham, ceux dont la foi est droite, se combattaient à mort, et que la doctrine des Sabéens se rattachait à la croyance en des êtres spirituels (à savoir les esprits des astres, espèces d’Eons), tandis que celle des Hanéfites dépendait de la croyance à des êtres humains (à savoir les prophètes) (II, 502). D’après les histoires des prophètes d’el-Kisâï, Idrîs, prophète légendaire que l’on a assimilé à Enoch, est le premier qui écrivit avec une plume. Les révélations de Seth et d’ Idrîs se gâtèrent avec le temps. Lorsqu’ Abraham vint de Chaldée et s’arrêta à Harran en Mésopotamie, il y trouva des Sabéens qui avaient des livres auxquels ils croyaient. Dieu lui commanda de les appeler à sa propre religion. Ils répondirent : «Comment pourrionsnous croire en toi, si tu n’as pas de livres? » Une partie crut en lui, les autres non.
1. D. Chwolsohn, Die Ssabier und der Ssabismus, St-Petershurg, 1856, t. II, p. 500.