CHAPITRE II. — L’ARABIE AVANT L’iSLAM
plutôt original. Du reste, Bahîra se repentit dans sa vieillesse. U eut à se plaindre que Mahomet n’ait pas été docile, et que le Coran qu’il lui préparait ait été trop souvent dénaturé par lui ; et il se reprocha d’avoir lancé ce prophète qui avait trahi sa pensée (1).
J’ai moi-même regretté de n’avoir pas pris plus au sérieux, dans la conclusion de mon mémoire, cette histoire intrigante. Elle peut contenir une assez grande part de vérité. Elle mériterait d’être réétudiée. Ces vers d’un ancien poète (2) où l’on voit « le moine de Syrie » mis sur le même pied que la Ka‘bah, prouve quel a pu être le prestige d’un personnage de ce genre à l’origine de l’Islam : « J’en jure par le moine
1. L’idée de la légende de Bahîrah se retrouve déformée jusqu’au burlesque dans les littératures romanes. Là, Mahomet est cardinal, et, comme il possède un grand don oratoire, le Sacré-Collège veut l’envoyer convertir les Sarrasins. Il y consent, à condition qu’il sera nommé pape à la mort du Pape actuel. Celui-ci étant venu à mourir, les Cardinaux oublient leur promesse. Mahomet, furieux et plein de dépit, prêche alors tout le contraire de ce qu’on voulait lui faire dire (E. Doutté, Mahomet cardinal, Châlons-s. -Marne, 1899, p. 5):
« Si grant despit et tel deul ot Qu’au contraire de vérité Lor a il trestout retourné Et lor prescha tout le contraire De ce qu’il ot anprins à faire. »
2. Cité par Mâwerdi, Les Statuts gouvernementaux, trad. Fagnan, Paris, 1915, p. 339. Le poète est el-A‘cha, contemporain de Mahomet.
LES PENSEURS DE L’iSLAM
de Syrie et par Celle qu’ont bâtie Kosayi et Ibn Djorhom (la Ka‘bah), si les feux de l’inimitié s’allument entre nous, ils fuiront épouvantés. » Aujourd’hui encore en Syrie, beaucoup de prêtres unis à Rome croient que Mahomet a pu réellement avoir pour maître un moine chrétien, et que les religieux du genre de ceux dont nous venons de parler appartenaient à la secte nestorienne (1).
En résumé le vieux paganisme était déjà fort battu en brèche dans l’Arabie avant l’Islam. Au Sud l’Yémen était disputé entre Persans, Juifs et Chrétiens ; au centre dans le Nedjrân, se trouvaient des Chrétiens. A Médine et aux environs, la situation des Juifs était très importante ; plus au Nord s’étendaient l’influence chrétienne et le monachisme. Dans le Bahréïn, la Perse était maîtresse ; dans les déserts de Mésopotamie et de Syrie évoluaient des tribus arabes chrétiennes. Donc le monothéisme ou la religion élevée et philosophique des Mages avaient pénétré avant Mahomet presque toute l’Arabie ; et La Mecque, avec son sanctuaire païen, était restée presque comme une exception, comme un îlot, quand parut le Prophète.
1. Un autre moine qui vit Mahomet enfant et reconnut en lui les signes de la prophétie est appelé dans Tabari, Mas‘oudi, etc. Nestor. Ce nom peut être un argument en faveur de l’opinion qui voit dans ces moines des Nestoriens.