CHAPITRE III
VIE DE MAHOMET
voulu se rattacher. Mahomet regardait comme livres révélés la Bible et l’Evangile. Selon lui, les révélations qu’il avait reçues venaient du même Dieu qui avait inspiré Moïse et Jésus, et il ne pouvait y avoir aucune contradiction entre ces révélations anciennes et les révélations récentes.
Tel étant le point de vue du prophète mecquois, nul doute que des Juifs et des Chrétiens ne soient venus, spontanément ou à l’instigation des Koréïchites, disputer avec lui ; mais il était mauvais dialecticien, et rarement ces controverses durent tourner à son avantage. Des rabbins lui posaient des questions difficiles; ils lui demandaient par exeniple qui était un personnage légendaire appelé « l’homme aux deux cornes (1) », ou de quelle manière il expliquait l’histoire des Sept-Dormants et entendait le mystère de la résurrection. Le prophète, après avoir reçu les lumières de l’esprit, donnait des réponses obscures et dilatoires. La trace de ces disputes se retrouve dans le Coran, qui s’allongeait de considérations vagues et s’enrichissait de légendes.
Quelques points pourtant de sa doctrine se
1. On appelle ainsi ordinairement Alexandre le Grand, dont la légende a été très populaire en Orient. L’appellation peut aussi avoir quelque chose à faire avec Jupiter Ammon.
LES PENSEURS DE L’iSLAM
précisaient, et de nouveaux détails venaient compliquer sa mythologie. Mahomet admettait les anges et les démons, pris sans doute aux Chrétiens, et des êtres invisibles appelés djinns ou génies, qu’il empruntait aux Persans. Il décrivait les étages du ciel et ceux de l’enfer, donnait des fonctions aux anges, soit auprès de Dieu soit auprès des hommes, définissait, en s’inspirant surtout du judaïsme, certains états de l’âme après la mort, recommandait, après hésitation, la prière pour les défunts, et, conformément encore à l’esprit judaïque, se refusait à admettre l’éternité des peines.
Mais le résultat le plus sérieux qu’eurent ces controverses fut de retirer à Mahomet les appuis sur lesquels il comptait, et de le laisser isolé avec sa propre pensée. Cet isolement qui eût pu le tuer, le grandit : ne pouvant plus se considérer comme un prophète local, chargé de rappeler à un peuple égaré des vérités connues, il se regarda comme étant envoyé par Dieu au monde, pour y apporter une révélation supérieure aux révélations anciennes et plus complète. Il se trouva dès lors placé plus haut que Moïse et que Jésus, et il domina à la fois le judaïsme et le christianisme. Sans rompre tout à fait avec les Juifs, auxquels l’unissait une grande affinité de génie, il se tint plus éloigné d’eux ; mais il brisa avec les Chrétiens qu’il ne