CHAPITRE IV
VIE DE MAHOMET
M. Casanova a émis sur Mahomet une opinion assez étrange (1) et qui ne paraît pas avoir rallié beaucoup d’adhérents, mais qu’il est toujours bon de signaler ici, et qui comporte un corollaire très grave : Pour ce savant, l’idée maîtresse dans la prédication mahométane était celle de la fin du monde, ce qu’on a coutume d’appeler « la venue de l’heure ». Mahomet était le dernier prophète, « le sceau de la prophétie » ; ceci est dans le Coran. Au lieu de comprendre par là qu’il apportait au monde une religion suffisamment parfaite et qui n’aurait plus besoin de changement, M. Casanova prend ces mots au sens de l’eschatologie. Il veut que Mahomet ait été à ses propres yeux le dernier des prophètes, celui qui doit venir à la fin des temps : « Mahomet était le dernier prophète choisi par Dieu pour présider conjointement avec le Messie revenu sur la terre à cet effet, à la fin du monde, à la résurrection universelle et au jugement dernier.» Autrement dit, il était ce qu’on a appelé depuis le Mahdi. Or que l’idée de la résurrection et du jugement dernier ait eu dans la prédication coranique une importance énorme, c’est ce que
1. Casanova (P.), Mohammed et la fin du monde. Etude critique sur l’Islam primitif, en 3 fasc. ; 1er fasc.,
LES PENSEURS DE L’iSLAM
personne ne peut nier. La mention de la résurrection, son énergique affirmation, l’évocation terrible du jugement général, les descriptions du ciel et de l’enfer entre lesquels seront répartis les hommes, reviennent fréquemment dans le Coran et sont parmi ses thèmes ou ses « leitmotive » fondamentaux ; mais faut-il en conclure tout ce qu’en conclut M. Casanova ?
Pour moi qui suis né dans un milieu très catholique et qui ai été habitué dès mon enfance aux diverses formes, ainsi qu’aux procédés, de la prédication chrétienne, je puis dire que je ne vois là rien de bien extraordinaire. Les prédicateurs véhéments, les prédicateurs qui voulaient produire une impression sur un auditoire jeune ou populaire, ont de tous temps, dans le christianisme, eu recours à de pareils tableaux. La résurrection, où les corps sont présents, les supplices physiques et les plaisirs également sensibles qui doivent la suivre, sont, parmi les dogmes religieux, ceux qui peuvent le plus frapper des imaginations un peu frustes. L’auteur de la prédication coranique, qu’il soit Mahomet ou un autre, en a usé et abusé ; il n’a fait que ce qu’ont fait quantité de moines, missionnaires ou apôtres populaires chrétiens ; et Mahomet ne s’engageait pas plus en présentant ces tableaux pour secouer les âmes, que Dante en écrivant sa fameuse Comédie et Michel-Ange ou Lucas Signoreili en peignant leurs vastes fresques