‹ Les penseurs de l'IslamChapitre 93 sur 235 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il a existé de bonne heure dans l’Islam des hommes à qui on donnait le titre de Lecteurs, Qâri, au pluriel qorra. C’étaient des gens qui récitaient en public des fragments plus ou moins longs du Coran ou peut-être aussi de quelque autre texte. Leur principal mérite ne devait pas être de savoir des morceaux par cœur, mais de savoir les dire correctement, d’une façon claire et liturgique ; ils devaient correspondre aux diacres qui, dans les églises chrétiennes, lisent l’Épître ou l’Évangile. Cette manière de lire en chantant, que l’on a adoptée pour les offices religieux dans diverses croyances, n’a pas dû avoir à l’origine un but principalement artistique. On a dû chercher avant tout à faire porter la voix dans lés grandes salles, sur les places, dans les marchés. L’admirable mélopée des muezzins dans l’islamisme a résolu à merveille ce problème de faire porter la voix humaine en plein air, par-dessus les bruits de la vie, à de très grandes distances. La lente psalmodie des livres saints dans les églises, dite « lecture », a été imaginée dans le même but ; et chez les peuples primitifs, la vente à la criée a sans doute été quelque chose d’analogue. L’été dernier, dans un grand port de pêche de l’ouest de la France, j’écoutais un crieur vendre le poisson aux en-

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chères ; le marché était rempli d’une foule assez bruyante. Cet homme avait une forte voix',nasale, chantait plutôt qu’il ne parlait, sur des notes élevées, et terminait l’adjudication par une finale musicale toujours la même, semblable au motif qui, dans les offices catholiques, termine chaque phrase de la Préface ou de l’Evangile. Telle a pu être l’origine de la psalmodie coranique.

Les lecteurs du Coran devinrent vite assez nombreux et constituèrent une espèce de corporation qui ne fut pas toujours tenue en très haute estime. Lammens mentionne plusieurs traditions où on les voit traités de paresseux et d’ignorants, et où on leur reproche de réciter machinalement des sourates inintelligibles (1). Un traditionniste a dit (2) : « Parmi les lecteurs du Coran, tous ceux qui sont éloquents et aiment à rire me plaisent ; quant à ceux que l’on aborde d’un air riant, et qui vous reçoivent avec une mine renfrognée, puisse Dieu ne point multiplier leur race ! »

La lecture du Coran constituait cependant une science sérieuse. Elle ne comprenait pas seulement l’étude de la psalmodie et de l’accent musical, mais aussi celle de la grammaire, et

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