‹ Les perce-neige: nouvelles du nordChapitre 4 sur 13 · IM UT6ALLA · texte numérisé non relu

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m'écriais pourtant que je ne voulais pas mourir, et je ne sais quel instinct me disait que je ne moun*ais pas. Des Cosaques qui passaient par là eurent pitié de moi et m'emmenèrent ayec ma mère dans leur village. De là je retournai guérie dans notre ulus. Un instinct pareil me dit aujourd'hui que nous nous reverrons... Où et quand?... je ne sais; mais je suis intimement convaincue que nous nous reverrons.

— Et moi aussi, s'écria Boris en lui prenant la main, je crois que nous nous reverrons, je crois que tu seras à moi. Qui pourrait m'empècher de t' arracher à la puissance même de l'enfer ?

Nous sommes jeunes, libres ; encore quelques années, et ton sort sera à tout jamais lié au mien. Ce n'est pas notre avenir qui m'inquiète, mais cette cruelle séparation I Tu vas rester seule parmi les étrangers; près de qui pourras-tu trouver un appui dans ta tristesse? Comment pourras-tu soutenir le poids de ta douleur? Ton étoile sera loin de toi, hélas! Qui te consolera, pauvre âme abandonnée?

— Toi-même, mon bien-aimé. Dès le moment où tu seras loin, je ne mesurerai plus le cours de ma vie par les jours qui s'écouleront, mais par les lettres que je recevrai de toi. Chaque lettre me rafraîchira le cœur et me donnera de nouvelles forces. Dans le temps que nous avons passé ici, ma première pensée en m* éveillant était celle-ci : Le verrai-je aiyourd'hui? Avec quelle joie je saluais les jours qui me donnaient

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cette espérance! Avec quelle impatience j'atteiidaîs la fin de celui que je devais passer sans toi I Maintenant les jours, les années, ne m*apporteront que cette cruelle sentence : Tu ne le verras pas ! Que deviendrais-je si tes lettres ne me consolaient de ton absence? Je puis tout supporter en pensant à toi. Ton oubli seul peut m' anéantir.

Minuit sonna; Sophie, qui avait achevé sa lettre, traversa le salon et rappela à son frère qu'il faudrait s'éveiller le matin de bonne heure. Utballa se leva lentement, jeta un regard d'adieu à Boris et essaya de suivre Sophie ; mais elle était enchaînée à sa place par une sorte de puissance magique. Le visage baigné de larmes, elle regardait le jeune homme, qui restait pâle et tremblant devant elle.

Adieu ! adieu ! murmuraient-ils à la fois ; et leur dernier baiser se perdit dans un sanglot. Boris la conduisit jusqu'à sa chambre, ferma la )>orte et s* enfuit sur le balcon pour aspirer l'air frais qui soulageait son cœur oppressé.

Aux premiers rayons de l'aurore, toute la maison était en mouvement. Après la prière du matin, madame Sneshin et ses enfants quittèrent en pleurant la pauvre jeune fille. Le même jour elle fut reconduite chez son père, où elle se trouva seule, livrée à ses souvenirs. Personne ne s'intéressait à sa situation. L'aristocratie de la ville, qui avait daigne un instant se rapprocher d'elle, la traita, après le départ du gé-

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néra) et de madame Sneshin, avec plus de mépris que jamais. La société ne peut se pardonner une erreur de ce genre. Seulement ce n'est pas elle-même qu'elle punit de cette erreur, c'est la personne qui en a été l'innocent objet.

Élevée par l'instruction qu'elle avait reçue, par les habitudes qu'elle avait prises au-dessus des gens de sa condition, Utballa se trouvait, par sa naissance, bannie de la haute société. Les femmes, les marchands l'appelaient la fière demoiselle, et les femmes du grand monde l'appelaient la hardie créature. Elle était ainsi comme une des péris de l'Orient, flottant dans une vague région, ne pouvant monter jusqu'au ciel, ni redescendre juscpi'à terre. Mais son cœur, inondé d'amour et de tristesse, était insensible aux petits chagrins de la vanité. Que lui importait un regard dédaigneux, un sourire sardonique. à elle qui ne voyait partout que son bien-aimô? Du reste, elle ne sortait presque pas et ne s'entretenait qu'avec son père, qui, le plus souvent, lui racontait ses achats de blé et de bois, et quelquefois se plaignait de la voir muette et pensive. 11 ne devinait pas la cause de son chagrin, mais il la regardait en secouant la tête, et disait : « Tous ces beaux salons où tu as vécu ne valent rien !

Avez-vous quelquefois regardé, le soir, ces nuages qui, s' étendant à l'horizon et dans l'obscurité, présentent aux regards tant d'images variées? Tantôt ils

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apparaissent comme une montagne azurée, tantôt comme une forêt ou comme un château aérien. Voyezl voilà qu'ils se rapprochent, s'obscurcissent et forment une masse compacte, noire, menaçante. Un bruit sourd résonne dans le lointain, un rayon de flamme jamit des ténèbres, serpente dans Tespace ; la foudre gronde, éclate; le vent orageux agite la cime des arbres ; la pluie tombe à flots, et les hommes tremblent comme s'ils touchaient au dernier jour. Bientôt pourtant la tempête se calme, les nuées se dispersent, et il ne reste plus de traces du djBsordre des éléments. Le ciel reprend sa sérénité, la terre soufit comme un enfant effrayé sous les larmes qui brillent sur son visage. Un instant encore, et tout rentre dans le repos.

Les poètes ont donné plus d'un sens différent à ces grandes commotions de la nature. Moi, j'y vois une image de la douleur, du désespoir de T homme.

Mais il y a un nuage d'une autre nature. Celui-ci s'élève lentement d'un sol sec et stérile. Nul lac, nulle source ne contribue à le former. 11 monte peu à peu à la surface du ciel. Au lever de l'aurore, il apparaît à l'orient, et semble attendre que la lumière mette fin à sa marche incertaine. Mais le soleil brille, poursuit son cours, et ne remarqué point le pâle nuage. Le soir, le nuage se penche à l'occident, comme s'il voulait se plonger dans les flots des mers avec les derniers rayons du jour. Mais le soleil le repousse, et la pauvre

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nuée erre solUairenient à l'aventure dans 1* immense espace.

C*est l'image dé la douleur et du désespoir de la femme.

La femme n*effraye personne par l'explosion de son chagrin. Personne ne le voit ni le remarque. Caché au fond du cœur, il le ronge comme le ver ronge le sein d'une fleur. Si parfois la gaieté rayonne sur le visage de la malheureuse, l'indifférent la regarde avec plaisir en passant, comme il regarderait les fleurs argentées qui flottent à la surface de l'eau. L'idée ne lui vient pas que la pauvre fleur est atteinte dans les sources de sa vie, qu'un poison mortel coule dans ses veines, que la pierre du tombeau peut seule étouffer le mal qui la dévore.

Maintenant vous comprendrez la vie de la pauvre Utballa. Quelques mois se passèrent. L'unique joie de la jeune fille était de recevoir les lettres de Boris. Ces lettres passionnées l'animaient, l'exaltaient. Chaque jour elle les relisait avec émotion.

Un jour qu'elle venait d'en recevoir une, elle s'en alla pleine de douces pensées préparer le thé de son père. Plusieurs heures s'écoulèrent, et le vieillard, toujours si ponctueLne paraissait pas. Utballa surprise monta dans sa chambre. Elle vit le vieillard, couché, la tête tournée contre la muraille. Elle s*approcha de hii : il ne respirait pas. Elle lui prit la main : œttc;

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main était glacée. Son père était mort dan» la nuit d'un coup d'apoplexie !

La jeune fille tomba évanouie sur le parquet.

A peine les parents du marchand eurent-ils appris

sa mort, qu'ils fondirent dans sa demeure comme

des oiseaux de proie. Ils cherchèrent d'abord s'il

n'existait point quelque testament en faveur d'Utballa.

Par malheur, le vieillard, surpris par une mort si subite, n'en avait point fait. Alors ces hommes sans

pitié formèrent entre eux un affreux complot. De peur

que l'orpheline ne réclamât l'héritage paternel, et que

ses droits ne fussent soutenus par un protecteur, ils

résolurent delà reconduire près de sa mère au milieu

des steppes.

Utballa était en ce moment en proie à une fièvro ardente. On la porta avec une partie de ses bardes dans une kibitka ; un neveu du défunt se plaça à côté d'elle, et trois chevaux Tentrainèrent rapidement hors de cette ville où elle avait été ramenée sept années, auparavant, ou elle avait perdu peu à peu le sentiment de son existence (Hremicre, où son esprit s'était éclairé, où son cœur avait fait un si beau rêve.

Son rude compagnon la fit voyager jour et nuit. Il eut beaucoup de peine à trouver lulus qu'il cherchait, mais enfin il y parvint. La pauvre enfant fut déposée à moitié morte dans une tente de Kalmouk. Celui qui l'avait amenée jusque-là prit à part le Saissan qui avait épousé la mère d'Utballa, lui donna

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mille roubles, et promit de lui remettre chaque année la même somme, s*il voulait s'engager à garder sévèrement la jeune fille et à lui interdire toute espèce de communication avec le monde auquel elle venait d'être enlevée. Pour mille roubles, le Saissan jura par tous ses burchanes, par tous ses dieux, par le Dalai- Lama, par le Thibet, d'exécuter à la lettre ses instructions. L'impitoyable héritier, satisfait de son contrat, repartit, abandonnant dans le désert la malheureuse créature qui aurait pu devenir l'ornement de la société et faire le bonheur d'une famille.

Utballa était là, au sein de plaines immenses , au sein d'une horde sauvage, dont la langue, les mœurs, lui étaient devenues entièrement étrangères. Elle était là, condamnée à demeurer dans la hutte en peau sale et enfumée, à se nourrir d'aliments dont l'aspect seul soulevait en elle un profond dégoût, et à servir d'objet de curiosité à une quantité d'êtres grossiers qui venaient la regarder comme un animal extraordinaire.

Les événements s'étaient succédé pour elle avec tant de rapidité, que dans sa stupeur elle ne pouvait s'en rendre compte. Qui expliquera cette anomalie de la nature humaine? Un coup d'air, un verre d'eau froide tuera un homme robuste ; et une frêle, délicate créature résistera aux atteintes d'une grave maladie, au fardeau des plus pesantes douleurs. Dans le chariot qui remmenait prisonnière, Utballa avait repris connaissance, mais elle était encore, si faible qu'elle

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