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jae [Hii demander où on la conduisait, et qu'elle se croyait le jouet d'un rêfve fiévreux. Quand elle fut arrivée dans Tulus, elle chercha à rassembler ses souvenirs, mais elle était encore dans une sorte de vertige, elle ne parvenait pas à retrouver le sentiment de la réalité. Quel bonheur pour elle si elle Teût à jamais perdu I Qu'est-ce que la folie, sinon la mort de l'esprit? Privé de ces deux principaux moyens d'action, du souvenir ou de la réflexi<m, Tcsprit reste immobile, ou s'attache de toutes ses forces à un objet unique. 11 est heureux, parce que le passé ou l'avenir lui est fermé, parce qu'il vit tout entier dans ses songes, qu'il s'en fait un monde au gré de sa fantaisie. 11 peufdie ce monde de toutes les images qui lui sont chères, il y contemple l'être aimé dont une éternité le sépare, il voit l'invisible et touche à l'impossible. Ainsi faisait Utballa dans son égarement : elle parlait à Boris, et prêtait l'oreille à ses tendres discours ; elle errait avec lui dans les steppes, rentrait avec lui sou» la tente, et à chaque endroit, à chaque instant, dans la lueur d^^s étoiles, comme datis celle dii foyer, elle voyait ses yeux étincelants d'amoUr» Dans toute soil existence elle Be comptait que trois jours. Le reste était enveloppé d'un voile épais. Elle vivait dii premier au troisième jour, puis retournait au premier; Deux mois se passèrent ainsi pour elle, deux mois beiireux. Peu à peu, elle reprit le sentiment des cho-" ses et reconnut toute l'étendue de sa misère i Cette
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heure de réveil fut terrible; elle apparut comme un spectre bideux et menaçant, et la première pensée d'Utballa fut de fuir, en quel lieu? n'importe, pourvu qu*elle échappât à ces steppes, à ces hommes, à ellemême.
Comme elle craignait les suites d'une tentative de fuite inutile, elle voulut d'abord faire connaître à Boris sa situation. Mais comment se procurer de Tencre et du papier, et comment envoyer sa lettre au plus prochain village? Il ne lui restait donc qu'à supporter avec courage et patience sa destinée. Sa captivité lui devenait de jour en jour plus insupportable. Elle combina plusieurs moyens de fuite, mais il n'en était pas un qui lui présentât quelque chance de succès.
Le Saissan la gardait comme un capital vivant qui lui rapportait mille roubles d'intérêt. Chaque matin, <;lle formait un nouveau plan, et, chaque soir, en reconnaissait l'inutilité. Ce projet d'évasion la préoccupait pourtant si vivement, qu elle était indifférente à tout le reste. Assise tout le jour sur sa natte, les mains sur son visage, elle ressemblait à une statue de marbre. Une seule pensée l'animait, une pensée qui se résumait en deux mots : Boris ot liberté. Chaque parcelle de son existence était comme l'aiguille aimantée dirigée vers le nord. Dans l'ardeur de ses vœux, elle af^lait à son secours la nature entjère, le vent qui soufflait dans les steppes, le chamois qui traversait le désert. Hommes, animaux, éléments, autour d'elle
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tout était libre, elle seule restait enchaînée à un sol aride et sauvage. Elle perdit Tespoir et résolut de mourir. Une nuit, quand elle eut vu ses gardiens endormis, elle se leva doucement de sa natte, prit un poignard et se glissa avec précaution hors de la tente.
Quelques Kalmouks étaient couchés sur le sol, à l'entrée de l'habitation nomade. Elle s'en alla plus loin, tomba à genoux, et les yeux tournés vers le nord, la pensée flxée sur Boris, elle se frappa au sein. Le poignard tomba à terre. Utballa sentit son visage baigné d'une sueur froide. Épouvantée de son crime, elle demanda pardon à Dieu. Au même instant, elle entendit prononcer son nom dans la tente. On avait remarqué son absence. Dans un nouvel accès de désespoir et de vertige, elle reprit son poignard et se frappa une seconde fois.
Quelques minutes après, on la trouva baignée dans son sang, mais vivante. Sa faible main n'avail pu pousser assez avant Tarme meurtrière. Sa blessure légère fut bientôt guérie. Mais le Saissan accusa sa femme de négligence et prit à sa solde une vieille mégère qui fut chargée de garder jour et nuit la captivé. Pour plus de sûreté, on lui liait chaque soir les pieds.
Que faire? Utballa devait renoncer à la liberté et à la mort.
Elle ressemblait à un homme qui, essayant de gravir une montagne escarpée, chancelle près du but et
tombe dans l'abune. D'abord, il est tout est étourdi
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de sa cbute, puis il s'efforce de sortir du précipice, et quand il en a reconnu Timpossibilitç, il se résigne à rester dans son aflreuse situation. De temps à autre, il élève ses mains vers le ciel, qui apparaît à peine audessus du gouffre. Il songe à tout ce qui lui est ravi, puis il retombe au fond de sa prison.
Les jours succédèrent aux jours. Le temps , se grand médecin^ cicatrisa les plaies du corps et les plaies de Tâme de la jeune fille. Elle s'habitua à la vie nomade des hordes et recommença à parler la langue qu'elle avait apprise dans son enfance. Elle s'attacha surtout à sa mère, à laquelle elle était unie par un autre lien que celui du sang : par le souvenir. Dès son arrivée, Dscbala s'était montrée pour elle pleine de bonté et de sollicitude. Elle ne s'occupait point de la malheureuse enfant comme son mari, par un vil calcul, mais par un sentiment d'amour. Toute sa jeunesse s'était passée au milieu des Russes; elle connaissait leur langue, leurs mœurs, et elle comprenait ce qu'il y avait de pénible dans ce passage subit de leurs villes élégantes à la hutte des Kalmouks.
Elle essayait d'adoucir, autant que possible, les souffrances matérielles de sa fille, en lui préparant une meilleure nourriture et un meilleur lit; et plus d'une fois, en la voyant si inquiète et si triste^ elle se rappelait, en pleurant, le jour où elle s'était résolue à la quitter dans l'espoir de lui assurer un sort meilh'ur.
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Mais elle s'était trompée dans ses calculs, et le sort avait converti en une profondé douleur Theureuse situation qu'elle croyait préparer à sa fille.
Les semaines, les mois s'écoulèrent. Dtballa ne pensait plus à mettre fin à sa vie. Soumise à sa destinée, eHe vivait dans Tespérance de revoir un jour Boris et d'être un jour enlevée par lui à son affreuse retraite. Mais sa gaieté naturelle et son vif et gracieux esprit avaient fait place à une morne mélancolie.
* Cependant, lorsque le vieux Saissan eut acquis la ceilhude que la jeune fille ne songeait plus à s'enfuir, il lui laissa plus de liberté, et elle en profita pour faire de fréquentes courses à cheval. Que de fois, montée sur son sauvage coursier, elle s'élança à travers les plaines immenses, poursuivant le chamois timide, ou devançant le tourbillon du désert ! Elle volait avec la rapidité d'une flèche, comme si elle voulait échapper au présent ou atteindre le passé. Dans des courses impétueuses, ses sens et sa pensée s'étourdissaient, le ciel et la terre semblaient tourner autour d'elle* souvent elle errait ainsi dans l'espace, jusqu'à ce que son cheval s'arrêtât hors d'haleine, jusqu*à ce qu'elle sentit elle-même ses forces épuisées. Al(»*s elle se jetait sur le gazon et y restait qudques instants dans une sorte d'anéantissement.
Parfois les Kalmouks dressaient leurs tentes près des rives du Volga. L'été, dans ses débordements, le
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fleuve s'étend comme un lac entre de vertes forêts. Une quantité de navires voguent sur ses flots, des pavillons de différentes couleurs se déroulent au haut des mâts, et, de tous côtés, résonnent les chants des matelots. Puis soudain, à l'horizon, s'élève un nuage jaune qui porte la tempête. Le fleuve s'assombrit, mugit, écume, l orage éclate, et aux chants joyeux des mariniers succèdent des cris d'angoisse. Utballa contemplait cette scène avec un plaisir sauvage, dans la tourmente des éléments elle respirait plus librement, et son imagination s'élançait au loin avec les vagues du fleuve à travers les champs , les bois, les villes qu'il traverse jusqu'à la mer ou il s*épanche.
Elle devait aussi s'associer aux mouvements perpétuels de sa tribu, à ses fêtes, à son insoucieuse existence. Un matin, le chef donnait le signal. Aussitôt, les provisions étaient renfermées dans des coffres, les tentes repliées et posées sur le dos des chameaux. Jeunes et vieux montaient à cheval, et, agitant leur bonnet en l'air, se dirigeaient gaiement vers une autre station.
Cette agitation plaisait à Utballa. Mais, dès qu'elle retombait dans le calme du campement, dans la motonie de ce peuple de pasteurs, elle se sentait saisie d'un profond ennui et d'une fébrile impatience.
Lorsque les tentes sont rangées dans le pâturage, les femmes des Kalmouks pauvres ont une foule de devoirs à remplir, elles préparent les repas, elles