‹ Les perce-neige: nouvelles du nordChapitre 6 sur 13 · UT B ALLA · texte numérisé non relu

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cousent les vêtements, elles nettoient les selles et les harnais pendant que les hommes se promènent en fumant nonchalamment leur pipe. Les femmes des praticiens font des broderies en soie ou des tresses en or, se rendent des visites et s'entretiennent des événements des steppes.

Leur grossière conversation, leur saleté, inspiraient à Utballa un profond dégoût, et elle évitait avec soin ces réunions.

Trois années après son arrivée dans la horde nomade, Noyon Dschirgal, le chef des ulus, devint veuf. (Jetait un vieillard de soixante et dix ans, affaibli par l'âge, mais d'un doux caractère et complètement asservi aux volontés d'un prêtre dont il avait fait son directeur. N'ayant point d'enfants, il devait laisser son héritage à son frère, Noyon Charzing, homme dur et farouche, élevé par le chef des prêtres, le bachtschi* gelong, dans une fanatique idolâtrie. Les Kalmouks le redoutaient, les Kalmouks le considéraient comme un des méchants esprits des ulus et s'affligeaient de penser qu'un jour il succéderait au bon et compatissant Dschirgal. Enfermé presque constamment dans sa tente, livré à de superstitieuses pratiques, il ne se montrait que de loin en loin à son peuple et ne se décidait à une partie de chasse qu'après avoir, à diverses reprises, consulté à ce sujet ses génies invisibles. Il ne pardonnait pas à son frère d'avoir introduit dans

sa demeure cpielques usages européens et ne lui té-

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moignait qu'avec un amer regret son apparente sou^ mission. Dschirgal pourtant l'aimait y et, pour vivre en paix avec lui, tolérait ses brutalités.

Depuis quelques mois, €barzing était absent des ulus. Dschirgal. ennuyé de sa solitude, résolut de se marier. Il n'osait se flatter de Tespérance d'avoir un héritier de son trône, il n'aspirait qu'à l'agrément que lui donnerait dans sa vieillesse la société d'une femme. Les lois lui défendaient d'en chercher une hors des familles princières, et dans ces familles pas une n'était libre. Après avoit longtemps réfléchi à son projet matrimonial, il lui vint une idée qu'il commuqua à quelques gellongs et que ces prêtres repoussèrent comme une idée impie. Mais cette fois, Dschirgal ne se laissa point émouvoir par leurs remonltranees. Il savait par expérience qUe, lorsqu'il persistait dans un de ses désirs, les prêtres finissaient par s'y rendre, et, en effet, ceux qui d'abord l'avaient menacé de la colère du ciel s'inclinèrent devant sa ferme décision. Le vieux prince fit appeler le Saiss£(n, le beau-père d'Utballa, et lui dit qu'il voulait épouser la jeune fille. Le Saissan se jeta à genoux pour le remercier d'une si grande grâce et courut porter cette nouvelle à sa famille, qui s'en réjouit comme lui. Mais quand on l'annonça à Utballa : — Non, non, s'écria-t-elle avec un sentiment d'horreur, non, jamais*

A ces mots, le Saissan se précipita sur elle comme une bête fauve, et, d'un revers de sa main, h jeta par

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terre. Sans s'inquiéter de sa résistance, on fit les pré* paratifs du mariage.

Quelques jours après, la pauyre fille s'asseyait près d'un des descendants de Gengiskan, sur une misérable )>arcelle de ce trône des Mongols dont jadis la domination s'étendait de Pékin jusqu'à Novgorod et de la mer Blanche jusqu'à une embouchure du Gange. Elle apparaissait là cependant avec toute la dignité d'une princesse régnante, dans une tente richement ornée, au milieu des femmes des Saissans, courioées devant elle comme des esclaves, tandis qu'en dehors de sa royale habitation retentissaient les clameurs du peu{de«

Cette union, qui l'avait révoltée, lui donna cepen* daut une existence plus douce. Le vieillard l'aimait. Par égard pour elle, il renonça à plusieurs de ses anciennes habitudes, il admit dans son intérieur quelques nouvelles coutumes. Il fit placer dans sa tente des diaises, une table, il en vint même à se servir d'une fourchette à son dîner, et modifia sa cuisine selon les goûts de sa jeune compagne.

Le retour de Charzing mit toute l'ulus en rumeur. Il revenait furieux d'apprendre que son frère avait épousé la fille d'un simple Kalmouck, et, qui plus est, une fille qui avait passé ses premières années en Russie et qui ne professait pas le culte du grand Schagkia- Muni. Il accabla de ses reproches, de ses malédictions «t Dschirgal et les prêtres qui avaient consenti à cet

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odieux mariage et tous ceux qui y avaient assisté. Dans sa fureur, il menaça même d'égorger la jeune femme comme une magicienne qui avait ensorcelé le débile souverain.

Sa fureur et ses prédictions firent une vive impression sur Tesprit superstitieux du peuple. Déjà, avant son arrivée, l'éclatante fortune d'Utballa avait excité Tenvie de plusieurs familles de Saissans. A présent, on répétait les paroles de Charzing et on se disait qu'un tel mariage ne pouvait manquer d'attirer la colère des dieux sur toute la tribu.

Utballa ne se laissa point troubler par cet injuste sentiment du peuple. Elle vivait fort retirée dans sa tente, ne voyait guère que sa mère, et lorsque, par hasard, elle venait à rencontrer le regard haiîieux de Charzing, elle se détournait en silence et se réfugiait dans son asile.

La première année de son mariage se passa paisiblement. Mais le monde parut justifier les prophéties de Charzing. L'hiver fut long et rigoureux. Les vieilles gens ne se rappelaient pas en avoir vu un pareil. Les troupeaux erraient tristement à travers la plaine , cherchant en vain un aliment sur le sol couvert de neige. Les chameaux poussaient de lugubres gémissements et tombaient d'inanition. Des troupeaux de chiens et de loups se précipitaient sur ces cadavres et les disputaient à des nuées d'oiseaux de proie. Les Kalmouks étaient découragés. Un grand nombre d'en-

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ire eux avaient complctement épuisé leurs provisions, et, de jour en jour, leur misère ne faisait que s'accroître. On vit alors des mères vendre leurs enfants pour un peu de farine. D'autres désertèrent le campement et s'en allèrent au loin, pâles et maigres, implorant un secours charitable.

Les murmures du peuple prirent alors un caractère menaçant. On accusa hautement Utballa d'avoir ensorcelé le prince pour lui faire contracter un mariage réprouvé par les dieux. Cependant Taspect de Dschirgal suffit pour apaiser ce mouvement de révolte, car les Kalmouks ont pour leur souverain un profond sentiment de respect et de soumission. Puis le printemps, qui enfin succédait à un cruel hiver, apaisait bien des soufTrances. Mais un grand nombre de familles ne pouvaient oublier les pertes qu'elles avaient subies, et les prêtres, au lieu de défendre l'innocente Utballa, la rendaient encore plus odieuse par leurs perfides insinuations. Ainsi, peu à peu, un torrent d'animosités s'amassait sourdement contre elle.

Nous sommes dans la steppe. Au loin, pas un arbre, pas une habitation humaine, pas une perspective de montagne. De toutes parts, l'uniformité du désert.

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Çà et là seulement quelques arbrisseaux verdissent sur le sable jusqu'à ce qu'ils soient engloutis dans un tourbillon. Figurez-vous une mer pétrifiée dans un ouragan. Les flots de sable s'élèvent au souffle du vent. L'air est lourd, le ciel brûlant comme un plomb de Venise. Pas un signe de vie, pas un oiseau dans l'espace, pas un papillon sur le sol; partout le silence, un silence de mort.

Le soleil se penche à l'horizon. Une caravane apparaît dans le lointain. Vingt chameaux chargés d'outrés et de valises s'avancent péniblement sur le sable profond. Us sont suivis de deux carrosses traînés aussi par des chameaux. Quelques Kalmouksà cheval, fermant la marche, aiguillonnent les pauvres bétes de somme et l'attelage.

Dans la première voiture dorment deux domestiques; dans la seconde sont leurs maîtres. L'un deux, vêtu d'un habit bourgeois, portant une décoration sur la poitrine et un fez sur la tète, parait complètement abattu par la chaleur et ne se décide à faire quelque mouvement que pour écarter avec un mouchoir les essaims de moucherons qui voltigent autour de lui. L'autre, plus jeune, plus animé, porte l'uniforme militaire. Il promène autour de lui un regard curieux et paraît s'intéresser vivement à l'aspect de cette contrée.

— Mais, au nom du ciel, lui dit son compagnon impatienté, pourquoi te tournes-tu ainsi sans cesse à

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droite et à gauche. Tu n'imagines pas que tu puisses voir ici une beauté de la nature.

— Comment! répond le jeune officier, cet immense espace n'a-t-il pas une imposante majesté? Regardez ce désert de sable, ce ciel sans nuage et l'escorte qui nous accompagne. Ne pourrions-nous pas nous figurer que nous sommes en Afrique et que nous nous rendons avec la caravane d'Haroun-el-Raschid à la Mecque ou à Médine?

— Quelle plaisanterie! Haroun-el-Raschid faisait étendre des tapis sur son chemin depuis Bagdad jusqu'à la Mecque, et nous, regarde, nous plongeons dans le sable avec ces deux navires du désert, avec ces affreuses bêtes attelées à notre voiture, qui me déchirent leurs oreilles par leurs gémissements. 11 y a deux ans [que j'ai traversé ces steppes maudites, et il faut une complaisante imagination pour transformer nos conducteurs en une cohorte de poétiques et vaillants Bédouins.

— Ah! il fut un temps où les Kalmouks n'étaient pas moins braves que les Bédouins. Leur ancienne ardeur s'est éteinte dans leur vie indolente. Mais voyez : comme celui-là se tient fièrement à cheval.

— Je me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter dans le gouvernement d'Astrakan. Cette histoire, dont on pourrait faire un joli roman, montre en effet que ce peuple n'a pas encore entièrement perdu son ancienne énergie* La femme d'un prince kalmouk

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entretenait des relations trop intimes avec un de ses sujets, un jeune Saissan. Le prince, en apprenant ces relations, chassa de Tulus le coupable, et maltraita rudement sa femme. Longtemps elle supporta sans se plaindre le châtiment qui lui était infligé, puis elle perdit patience et résolut de s'affranchir d'un joug msupportable. Elle trouva moyen de faire revenir près d'elle en secret son amant, et l'engagea à tuer son époux. Le Saissan essaya de résister à cette volonté cruelle, et finit par y céder. Le crime fut découvert, et le Saissan mis en prison. Dans son interrogatoire, il assuma sur lui seul le meurtre qu'il avait commis, et déclara que la princesse y était restée entièrement étrangère. Il resta plus d'une année enfermé, fat soumis à de nouveaux interrogatoires, et ni les supplications de ses parents ni les promesses des magistrats ne purent le déterminer à avouer la complicité de sa maîtresse. Comme il n'existait point contre elle de preuves positives, elle fut mise en liberté, et le Saissan condamné aux travaux forcés. Connais-tu les steppes qui s'étendent entre Zarizino et Astrakan? il n'y a là que quelques rares villages et il n'y passe qu'un petit nombre de voyageurs. Dix soldats conduisaient par ces steppes le coupable en Sibérie.

Un jour que l'escorte fatiguée reposait sur le sable, des Kalmouks arrivèrent à cheval et se mirent à causer avec le prisonnier. Le chef du convoi voulait les chasser; mais ils le prièrent de leur laisser dire quelques

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mots d'adieu à leur ami, et comme ils semblaient ne point avoir d'armes, cette permission leur fut accordée, Les Kalmouks annoncèrent alors au Saissan qu'ils étaient envoyés par la princesse pour le délivrer.

— C'est difficile, répondit le jeune homme, ces soldats sont deux fois plus nombreux que vous, leurs armes sont chargées, et moi je suis enchaîné.

— Mais nous avons des armes, nous mettrons en déroute ton escorte et nous briserons tes chaînes.

— Mon frère, vous péririez dans la lutte, et j'ai bien assez de ma tache de sang.

— Mais comment te laisser ainsi aller dans une région lointaine ou tu auras tant à souffrir? Nous ne pourrons sans toi retourner près de la princesse.

-*- Ah I je ne la reverrai jamais, et il ne vous reste qu'un moyen de me délivrer, c'est de me tuer.

Au mouvement d'effroi que firent les Kalmouks en entendant ces mots, il reprit :

— Oui, me tuer. Ne vaut-il pas mieux pour moi mourir dans mon pays, que de périr de faim et de soif sur un sol étranger? C'est ici que je suis né, que j'ai vécu : ici mes os reposeront près de ceux de mes pères. Camarades, si vous m'aimez, tuez^moi 1

Gomme ils lui répliquaient qu'ils n'avaient point d'armes à feu :

— Cela ne se peut, s'écria-t-il, vous n'êtes pas venus ici sans autre instrument que vos fouets; vous avez du moins votre couteau, et d'ailleurs regardez, il y a

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là assez de pierres pour me lapider. Prenez la plus grosse et jetez-la-moi sur la tête. Schagkia-Muni, notre dieu, vous en récompensera.

Cet entretien devenait suspect au chef du convoi. Il ordonna aux soldats de chasser les Kalmouks. Le Saissan s'écria : « Frères, ne m'abandonnez pas, tue2moi. » Les Kalmouks étaient déjà à quelque distance quand un jeune et alerte cavalier, mieux habillé que les autres, passa au galop devant l'entrée et lâcha un coup de pistolet. Le Saissan tomba la tète fracassée.

— Arrêtez-le I arrêtez-le ! s'écria Toificier. Mais il était trop tard. Le meurtrier disparut dans un tourbillon de poussive et rejoignit ses compagnons. Quelque temps après, la princesse mourut. A son dernier moment, elle avoua que c'était elle-même qui avait donné la mort au prisonnier.

— Et ce n'est pas un conte? dit le jeune officier.

— Interroge les Kalmouks, ils attesteront la vérité de ce récit. J'ai seulement oublié le nom des principaux personnages. Mais il est temps que nous arrivions , Holàl hé! cria-tril au cocher, dépêche-toi I

Le fouet siffla, les chameaux doublèrent le pas.

— Ah I reprit le voyageur, il ne faut pas que j'oublie de te donner un avis. Garde ton cœur à deux mains. Tu vas voir aujourd'hui une merveille, une Kalmouke très-belle et très-bien élevée.

— Qui donc?

-^ La femme du vieux pnnce qui nous a invités «

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— Quand Tavez-vous vue?

— - Je t'ai dit que j'avais déjà visité ces tribus. Quelle fut ma surprise de découvrir au milieu de ces grossières figures des steppes un charmant visage européen ! Je fus bien plus étonné encore d'entendre la princesse nomade me parler très-correctement en russe. Ce fut un grand regret pour moi de n'avoir pas quelques heures de plus à passer dans l'ulus : je lui aurais fait la cour.

— Vous auriez au moins dû demander par quel hasard elle avait une telle éducation. Est-elle d'origine kalmouke?

— On m'a raconté tout un roman dont je ne me rappelle plus les^létails. Le père était Russe, la mère Kalmouke, ou plutôt, non, la mère était. . . Mais qu'astu donc? Te voilà tout pâle !

— Comment s'appeUe-t-elle?

— N'y pense plus. Bois un verre d'eau froide. C'est la chaleur qui t'a fait mal.

— Ce n'est rien. Tranquillisez-vous. Mais, au nom du ciel, comment s'appelle cette princesse?

— Diable ! comme tu t'enflammes ! Qui pourrait retenir ce nom barbare? Aujourd'hui tu verras cette reine des steppes, et elle te dira elle-mêmo ce que tu désires tant savoir.

— La verrai-je aujourd'hui?, . . murmura le jeune homme. Et il s'abandonna en silence à ses souvenirs.

Plus la caravane avançait, plus le sol était ferme et

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aplani. A la place du sable apparaissait un vert gazon et des rameaux de tamarins chargés de fleurs rouges. Plus loin on apercevait des lacs couverts d'une couche de sel pareille à une légère glace d'automne, où se reflétaient tous les rayons du soleil. Dans les endroits où cette enveloppe de sel était interrompue, une troupe de cigognes au plumage sans tache se balançait sur les flots empourprés. Un gazon touffu et des joncs élevés bordaient les rives de ce lac. Bientôt les voyageurs entendirent les aboiement» d'un chien.

Le soleil venait de se coucher, la brise rafraîchissait l'atmosphère .

Les voyageurs aj>prochaient deTOrga, résidence du prince kalmouk. Au milieu d'un cercle régulier formé par une centaine de tentes , s'élevaient les chorules (temples) et les habitations des chefs. La porte de plusieurs demeures était ouverte. On voyait le feu flamboyer dans leur enceinte, et les pères de famille assis près du foyer, la pipe entre les lèvres ; des femmes étaient assises sur le seuil de leur hutte ; d'autres s en allaient voir leurs voisines. Des enfants nus couraient de côté et d'autre, où se roulaient sur le gazon avec les chiens. Mais, près du palais du souverain, il n'y avait ni jeu ni rumeur. Les Kalmouks passaient parla dans un silence respectueux. Parmi eux on distinguait, à leur robe rouge, à leur bonnet rond, les prêtres, marchant d'un pas grave et s'entretenant h voix basse.

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Les équipages arrivent au terme de leur voyage. Une foule de curieux les entoure. Les gens du prince sont en mouvement. Lorsque les voyageurs mettent pied à terre, Noyon Dschirgal, accompagné de son frère, vient leur tendre la main en leur disant : c< Mendi, mendi (Soyez les bienvenus). »

M. de Serkow, fonctionnaire du ministre de Tinté rieur, lui présenta, par Tentremise d'un interprète, son jeune compagnon, et suivit le jeune prince dans la tente préparée pour les étrangers. C'était une tente ronde en feutre, assez spacieuse, recouverte à l'intérieur de précieux tapis. Sur le sol s'étendaient des nattes d'un tissu délicat. Dans le fond, un rideau de soie rouge couvrait un lit, et de chaque côté s'élevaient des coffres recouverts de la même étofTe. A gauche du lit on voyait, dans une petite pagode, une statuette d'homme assise sur un trône et revêtue d*une robe brodée en or. C'était une image de Bouddha ou de Schagkia-Muni, le grand dieu de la tribu.

Devant l'idole brûlaient des cierges parfumés du Thibet; autour d'elle, on voyait des coupes en argent pleines de fleurs, de boissons ou d'aliments de diverses natures, et, au-dessus, un poiirait du Dalai- Lamas, le grand prêtre du Thibet.

Un autre côté de la tente était couvert de fusils, de sabres, de poignards d'un riche et ancien travail. Chez les Kalmouks, les armes se transmettent comme un héritage précieux de génération en génération ; à

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chaque panoplie est attachée une série de traditions, qui remontent parfois jusqu'au temps de Gengiskan.

Dschirgal conduisit ses hôtes à la place d'honneur, c'est-à-dire sur des coussins po^és devant le lit, s'assit à côté d'eux, et, dans un langage pompeux, se mit à faire des protestatioift d'amitié que l'interprète, peu exercé dans la langue russe, traduisit de la façon la plus risible. M. de Serkow, qui connaissait les usages mongols, répondit à cette harangue orientale par des compliments de la même sorte. La pipe et le thé interrompirent ce premier échange de courtoisie.

Le thé fut servi, à la façon européenne. Deux Kalmouks apportèrent un grand vase env bois, vidèrent les coupes placées devant les idoles , les remplirent d'une boisson fraîche, répandirent à la porte un peu de thé pour le méphant esprit. Après avoir ëtçcompli toutes ces cérémonies , ils placèrent sur, une petite table des tasses en écorce artistement ciselées , dans lesquelles il y avait du beurre, du lait, du sel. Ils présentaient tour à tpyr à genoux chaque tasse au prince, à son frère.et au gellong.

M. de Serkow s'entretint avec Dschirgal de la situation de son peuple, de ses ressources matérielles, de ses bestiaux. Chaque fois que la porte s'ouvrait, son jeune compagnon tournait vivement la tcte, mais il ne voyait que des physionomies incomiues, de» figures au nez aplati, et il reprenait sa pipe éteinte depuis

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longtemps. Enfin, Dschirgal se leva et invita ses hôtes à venir souper dans une autre tente.

— Allons, Boris, dit à voix basse M. de Serkow, prends garde à toi, tu vas être présenté à la princesse.

Boris ne répondit rien.

La tente où les voyageurs furent introduits était ornée à peu près comme la première; seulement, à la place du lit, était une table disposée selon les usages européens, éclairée par des flambeaux de bronze, entourée de sièges et de bancs grossiers. Au moment où Boris franchissait le seuil de la porte , un cri retentit dans rintérieur de la tente, et l'on entendit le bruit d'un corps qui tombe. Un sentiment d'effroi saisit le cœur de chacun, et le vieux prince, oubliant sa gravité habituelle, se précipita du côté où le bruit s'était fait entendre.

Boris le suivit et vit une femme étendue sur le sol. Près d'elle était un petit bonnet brodé en or, et deux longues tresses de cheveux noirs flottaient sur ses épaules.

Les gellongs relevèrent la princesse. Ses paupières étaient fermées, et sur son visage pâle on ne distinguait pas un signe de vie. On l'emporta dehors. Serkow resta seul dans la tente avec Boris , qui contemplait, immobile, la place où il venait de voir la jeune femme évanouie. Tout à coup il poussa un profond soupir, mit la main à son front , comme s'il s'éveillait d'un rêve, et porta ses regards autour de

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lui. Dans un enfoncement obscur de la tente, il vit briller deux yeux noirs et étincelants, qui étaient fixés sur lui comme ceux d'un tigre.

En ce moment, Dschirgal rentra, demanda pardon à ses hôtes pour le trouble causé par l'indisposition subite de sa femme, et les pria de prendre place. Le vin coula en abondance. Le vin dé Champagne pétilla dans les verres; ce vin de Champagne, cette boisson de luxe du monde civilisé , coulant dans la tente d'un Kalmouk nomade, quelle profanation !

Bientôt tous les convives oublièrent la princesse, tous, excepté Boris et un autre homme.

Il était tard lorsque les voyageurs se retirèrent dans la tente où ils devaient coucher. Serkow se déshabillaet se mit au lit ; mais Boris ne pouvait pas dormir. Une foule de pensées se croisaient dans sa tète ; son cœur était oppressé; devant lui flottaient deux images : la fraîche et riante figure d'Utballa, et le pâle visage de la princesse.

Incapable de rester plus longtemps dans la tente, il sortit, et bientôt se trouva au milieu des steppes. Il se jeta sur le gazon, et essaya de se recueiUir dans le trouble de son esprit.

Rien ne calme autant les agitations de Tâme que l'aspect d'une paisible et silencieuse nature. Devant sa majesté, toutes nos passions et nos anxiétés apparaissent si petites, qu'elles nous font honte. Le ciel, de

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nuit, a toujours un charme particulier pour lesferairies et les jeunes gens.

Boris l'avait contemplé avec délices partout où il avait été, sur les bords de la Neva, où les rayons de la lune éclairent tant de palais et de colonnades ; sur les rives de la mer Noire, où il voyait s'élever devant lui une chaîne de montagnes dont les sommités se perdent dans les nuages ; mais nulle part le sentiment de rinfini ne l'avait aussi vivement saisi que dans les steppes.

Ordinairement apparaît à l'horizon un clocher, une foret, une colline, un village qui borne le point de vue et donne au ciel un cadre terrestre. Dans les steppes, rien de semblable, rien qui interrompe Timmensité de la perspective.

Des myriades d'étoiles luisaient à la voûte céleste, d'autres glissaient et disparaissaient en traçant dans les airs un sillon de feu . Boris observait leurs clartés fantastiques , et se plongeait dans le souvenir du passé, dans le souvenir de trois jours heureux, puis des longues années qui avaient anéanti ses espérances.

Cinq années I quelle période dans la vie d'un jeune homme entouré de toutes les jouissances du luxe et de la société ! Cinq années, à l'époque où il est entré dans le monde, où chaque jour est pour lui un événement, où chaque bal lui donne un nouveau rêve, et chaque parade à Tsarko-Selo un n7)uvel espoir ! Ces

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premières années sont, pour un homme, la base (le l'avenir. Elles forment son caractère, développent son esprit, ou le jettent dans un état subalterne dont il lui sera difficile de sortir.

Boris entrait dans cette grave époque au moment où il venait de dire adieu à la compagne dé son enfance. Quels souvenirs pouvaient se maintenir dans une âme agitée sans cesse par le conflit des passions ? Quel amour pouvait résister aux combats que lui livraient les désirs ambitieux, les obligations d'un . service régulier, les relations d'amitié, les devoirs de société, de cette société, couleuvre à cent têtes, qui attire à elle le cœur inexpérimenté, le séduit par ses formes chatoyantes, l'enlace dans ses replis, l'entraîne par l'appât de nouvelles jouissances dans un labyrinthe où, après lui avoir sucé sa sève de poésie, elle le laisse retourner froid et stérile parmi les hommes I

Boris ne renonça pourtant pas aisément à son. amour. Après son arrivée à Pétersbourg, au milieu de toutes les obligations qu'il avait à remplir, il écrivit plusieurs fois à Utballa, reçut avec bonheur ses lettres, et répéta souvent au fond de son âme le serment de s'unir à elle. 11 voyait avec indifférence les yeux bleus et les tailles élancées des beautés du Nord. Mais tout à coup, plus rien d'Utballa, les lettres passionnées du jeune officier et celles de sa sœur Sophie restèrent sans réponse.

Il voulut pourtant connaître la cause de Tinexpli-

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cable silence d'Utballa. 11 écrivit à un de ses amis qui habitait encore la ville où elle avait vécu. Alors i] apprit les catastrophes qui avaient frappé la jeune fille. Toutes les tentatives qu'il fit pour découvrir sa retraite furent inutiles. Longtemps encore il espéra recevoir quelques nouvelles d'elle ; mais rien ne vint. Utballa était morte pour lui.

Les années s'écoulaient. L'adolescent au visage rose était devenu un beau et intéressant jeune homme portant des cheveux frisés et une longue moustache. En même temps son esprit s'était mûri. Après les premiers éblouissements des fêtes, les distractions de salon, Boris avait voulu s'appliquer à des occupations sérieuses et acquérir les moyens de servir dignement son pays. Il ne se posait point en misanthrope, il ne s'écriait point qu'il était las de la vie, il ne croyait pas devoir nier l'honneur des hommes parce qu'un ou deux camarades étaient partis en congé sans lui payer leurs dettes de jeu ; ni la vertu des femmes, parce qu'il avait eu quelques rapports passagers avec des actrices et des modistes françaises. Il passait dans le monde comme un voyageur qui parcourt une contrée étrangère.

Bienveillant envers tous, il n'accordait son entière confiance à personne, ne courait point après les plaisirs bruyants, employait ses loisirs à l'étude des let* très et des arts, et marchait ainsi pas à pas, sans crainte et sans remords «

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Au bout de quatre années, raraour de Boris pour Utballa semblait complètement éteint dans son cœur. 11 se plaisait encore à parler d'elle à sa sœur, à rappeler les jours de son enfance, et la surprise qu'il avait éprouvée en trouvant, à son retour dans la maison maternelle, la belle jeune fille. Mais ces entretiens n'excitaient plus en lui aucune douleur. Quelquefois seulement, lorsque la musique réveillait dans son âme une poétique émotion, ou lorsqu'il s'en allait le soir errer dans une barque sur les bords de la Neva, il voyait reparaître une image chérie qui fascinait ses regards et l'appelait dans une région lointaine^ Alors il sentait se raviver ses anciennes impressions, il se souvenait de l'ardeur d'un premier baiser, et le nom d'Utballa s'échappait de ses lèvres. Mais sa barque s'arrêtait sur le rivage, l'illusion disparaissait, et Bons rentrait en soupirant dans la vie pratique.

Sur ces entrefaites, la guerre éclata. Les régiments sortirent de Pétersbourg. Les boulevards et les théâtres devinrent déserts ; les églises se remplirent d'une foule de femmes inquiètes, mères, sœurs, épouses, fiancées, qui s'en allaient, dans l'anxiété de leur âme, invoquer la protection des saints. Le temps s'écoulait dans une pénible attente : plus de bals, ni de grandes soirées ; Y invalide occupait dans les boudoirs la place d'honneur.

Avec la paix revint Boris, le. bras en écharpc. Tordre de Waldimir sur la poitrine. Nulle beauté ne

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Tattendait, nulle douce fiancée ne lui souriait à son passage. Mais sa mère le reçut avec ivresse dans ses bras.

Cependant sa blessure était assez grave, et quand les docteurs y eurent inutilement employé pendant tout un hiver leurs conseils dogmatiques et leur latin, le jeune officier résolut de s'en aller au printemps à Tun des bains du Caucase. Un de ses parents, le conseiller d'Etat Serkow, devait, à la même époque, parcourir le gouvernement d*Astrakan pour y prendre des renseignements sur la situation des Kalmouks. C'était un homme instruit, éclairé, agréable, et pour jouir de sa société, Boris se décida sans peine à faire un détour de quelques centaines de vcrstes.

Dès que la saison le leur permit, tous deux traversèrent les terres marécageuses des provinces du Nord et arrivèrent à la fois dans la Mongolie russe.

Boris, que nous avons laissé plongé dans ses rêves sur le gazon des steppes^ se leva aux premiers rayons de Taurore et rejoignit l'Orga. Bientôt tout fut en mouvement. On allait célébrer la fête d*été. Les tentes étaient couvertes de rameaux, les chemins parsemés d'herbes vertes, Thabitation du prince et les temples ornés de fleurs champêtres. Hommes et femmes portaient leurs plus beaux vêtements : pantalons larges, kadtan bleu, et sur la tête un bonnet jaune carré, entouré d'une bande de fourrure. Les femmes ne se

distinguaient des hommes que par deux tresses de

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cheveux flottant sur leurs épaules, et liées avec un ruban ijioir.

En s' éveillant, Serkow fut surpris de voir la pâleur et la triste physionomie de son compagnon, qui se montrait ordinairement riant et animé.

— Qu'as-tu donc? lui dit-il ; hier tu es devenu tout à coup pâle comme la mort, et maintenant encore il semble que tu n'aies pas une goutte de sang dans les veines. Serais-tu malade?

— Non... pourtant... je ne sais... un malaise... C'est, je crois, ma blessure.

— 11 faut t'en aller, aussi vite que possible, dans le Caucase. Ne viens pas aujourd'hui chez le prince, je t'excuserai.

— Non ! non ! s'écria Boris, je veux la voir! je veux la voir !

— Qui donc?

— La cérémonie que l'on prépare.

— Quelle passion subite pour le culte de Lama I Eh bien, allons I

Les gellongs appelaient le peuple à la prière, avec des chalumeaux et des conques marines. Serkow et Boris entrèrent dans la tente qui servait de temple. Elle était tapissée à l'intérieur d'étoffes précieuses et entourée d'idoles grotesques, celles-ci dorées, celles-là peintes en rouge ou en blanc.

Quelques-unes de ces divinités étaient assises les jambes croisées; d'autres avaient l'apparence d'une

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flamme qui serpente ; d'autres étendaient cent bras dans les airs. Sous l'image de Schagkia-Muni ou dé Bouddha était un lama doré dans une pagode, et tout autour on voyait des rubans, des pièces d'étoffes, des bouquets de fleurs, des tasses remplies d'huile d'olive et de froment. De l'autel à la porte du temple, on comptait vingt gellongs rangés sur deux lignes, vêtus d'une robe rouge avec une écharpe jaune, la tète rasée et les bras nus jusqu'aux épaules. Les uns avaient devant eux des sonnettes et des assiettes en étain ; d'autres portaient des flûtes faites avec les os des morts et ornés de plaques d'argent. Quelques-uns tenaient de la main gauche un coquillage servant de tambour, et de la main droite une baguette surmontée d'une pointe de fer. De chaque côté de l'entrée étaient quatre hommes avec des trompettes en étain de trois aunes de longueur. . Un grand silence régnait dans cette retraite sacrée.

Les gellongs s'inclinaient de côté et d'autre et commençaient à voix basse leurs prières en langue thibétaine. Peu à peu, leur voix s'éleva, et ils commencèrent à faire vibrer leurs instruments. Puis les tambours, les trompettes, les conques marines, les flûtes, résonnèrent à la fois dans un tel désaccord, dans un tel vacarme, que les deux voyageurs furent obligés de se boucher les oreilles. A ce premier tumulte succéda un instant de silence, puis le concert recommença avec un crescendo effroyable . Malgré cette horrible caco-

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phonie, malgré les mouvements burlesques des gellongs, les spectateurs conservèrent une attitude respectueuse.

Le service religieux dura plus d'une heure. Quand il fut termine, Dschirgal s'approcha des étrangers et les invita à revenir chez lui. En ce jour solennel, Dschirgal avait, comme les prêtres, revêtu ses plus beaux habits.

Sur son archaluk orné de boutons de perles, il portait une robe en soie bleue, avec des manches rejetées sur Tépaule, le tout enrichi de galons d'or. A sa main, il tenait un bonnet de martre couvert de broderies. Son frère et les Saissans étaient comme lui splendidement vêtus. Plusieurs d'entre eux portaient aux oreilles de gros pendants de perles, à la ceinture de magnifiques poignards. Quelques-uns suivirent le prince , d'autres se dispersèrent dansl'ulus.

Boris sentit battre vivement son cœur en entrant dans la tente où il avait éprouvé la veille une si terrible commotion. Dès le matin, il cherchait en lui-même un moyen de revoir la princesse ou de parler d'elle ; mais il était retenu par la crainte d'éveiller un soupçon. Maintenant il se disait : Vais-je la revoir? La porte s'ouvrit. La table était préparée comme la veille; au fond de la tente se tenait Utballa si émue et si tremblante, qu'à peine put-elle répondre au salut de ses hôtes.

On s'assit. Dschirgal dit quelques mots à sa femme,

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qui aussitôt engagea la conversation avec M. de Serkow. Tant que dura le repas, Boris put à peine échanger un mot avec elle, mais que ne se disaient-ils pas l'un à Tautre par leurs regards I A tout instant, la princesse changeait de couleur : tantôt le sang lui montait au visage., tantôt il refluait au cœur, et ses Joues devenaient blanches comme la neige ; un frémissement insurmontable agitait tout son corps, et les larmes roulaient dans ses paupières.

Après le repas, tous sortirent, malgré la chaleur, pour assister aux jeux du peuple.

Dschirgal se plaça, avec les voyageurs et quelques femmes de Saissans, sur un monticule ombragé par un pavillon.

Les jeux commencèrent. Des hommes et des enfants s'exerçaient à dompter des chevaux sauvages. Il les prenaient par la mâchoire et s'élançaient sur leur dos avec r agilité d'un oiseau. L'animal fougueux cherche à se délivrer de son hardi cavalier, se cabre, danse, bondit, s'élance dans la plaine, se précipite par terre, puis se relève et fuit de nouveau. Mais le Kalmouk semble cloué à ses flancs et ne le quitte que lorsqu'il l'a vaincu, fatigué, assoupli.

Après ce premier spectacle, deux lutteurs s'avancent presque nus. Leurs membres huilés reluisent au soleil. Longtemps ils se mesurent du regard, puis ils se saisissent. Leurs muscles se tendent. Leurs yeux étincellent. Ils se séparent un instant, courent dans

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Tarène, se rapprochent, s'enlacent de nouveau, tombent à la fois sur le sol et se relèvent en continuant le combat. A la fin, l'un d'eux roule par terre sur le flanc; son antagoniste lui appuie le genou sur Tépaule-, mais ne peut, malgré tous ses efforts, le renverser sur le dos, ce qui est le signe d'une victoire complète.

Pendant ce temps, d'autres Kalmouks tiraient à la cible ou s^ livraient à toutes sortes d'exercices burlesques, et puisaient à des barils d'eau-de-vie que le prince leur faisait distribuer. -

Boris épiait sans cesse le moment où Serkow serait occupé avec le prince pour se rapprocher d'Utballa. Enfin cette occasion tant désirée se présenta.

— Utballa, lui dit-il à voix basse, e^-ce bien toi? Comment es-tu venue ici? Est-tu vraiment la femme de ce Kalmouk ?

— M'aimes-tu encore? répondit Utballa,

— En peux-tu douter? Mais dis-moi, je t'en conjure, quel destin t'a conduite ici. Depuis quand?

— Hélas! comment te dire ce que j'ai souffert, par quelle torture mon cœur a passé!... Mais j'ai peur, je n'ose m' entretenir plus longtemps avec toi.

— Eh bien ! quand te reverrai-je sans témoins? Tu voulais passer ta vie avec moi : maintenant, je te demande un instant, un seul instant.

— Mon Dieu t comment ? en quel lieu ? Ma tête est dans un tel désordre ! Ah ! j'y pense, là-bas dans les

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steppes, près du petit lac entouré de roseaux, quand tout le monde sera endormi.

A ces mots, elle se détourna du jeune officier et se mit à causer avec ses femmes. Les luttes et les courses durèrent jusqu'au coucher du soleil. Une troupe de Kalmouks enivrés faisait un bruit affreux ; d'autres jouaient aux cartes ou aux échecs. La passion du jeu est si ardente parmi ces hordes grossières, qu'on a vu des hommes jouer successivement leur troupeau, leur demeure, puis jouer leur propre liberté pour un

certain nombre d'années

Boris comptait chaque minute par les battements de son cœur, et attendait avec une indicible impatience Theure où cette foule bruyante se livrerait enfin au sommeil. Mais les Kalmouks continuaient à rire, à crier, à chanter. Quelle torture pour un pauvre amoureux! Enfin, ne pouvant plus résister à son agitation, il laissa les Kalmouks continuer leur vacarme et s'en alla au heu désigné.

Le silence régnaitsur les bords du lac, on n'entendait que le soufQe du vent dans les roseaux. De temps à autre le jeune officier croyBit distinguer le son d'une voix chérie... Il s'arrêtait, écoutait en tressaillant. Vain prestige! C'était un canard sauvage qui sortait de son nid, une mouette qui glissait sur les flots; et de nouveau il attendait, et il tremblait que son amante ne put venir.

Mais, dire/-vous, il ne l'aimait plus : le temps

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avait effacé cette première passion. Oui, quelques jours auparavant, il ne songeait guère à Utballa. Mais à présent I . . . On le sait, l'amour des hommes ressemble à un volcan qui, pendant un certain temps, apparaît couvert d'une cendre froide. Les habitants de la vallée voisine oublient le péril passé, s'établissent au pied de la montagne et y plantent leurs vignes et leurs arbres. Des jardins fleuris s'étendent sur le sol inondé autrefois par des torrents de lave. Personne ne pense plus au cratère ; les enfants le regardent en riant, et se disent que sa flamme est éteinte , Mais tout à coup voilà que le volcan assoupi se réveille, éclate, la terre tremble, et le feu dévastateur se répand sur la terre naguère si paisible. Ainsi était l'amour dans le cœur de Sneshin. Le temps l'avait seulement assoupi, et maintenant cet amour se réveillait avec une nouvelle force. Ce n'était plus le timide amour d'un adolescent; c'était l'ardente passion de l'homme.

Fatigué d'attendre, Boris s'assit sur le gazon, en proie à de tumultueuses pensées. Soudain il entend un léger bruit ; il se lève : Utballa tombe hors d'haleine dans ses bras ; puis elle ôte le manteau dont elle était enveloppée, et apparaît aux yeux de son amant, non plus avec son vêtement brodé de princesse, mais avec la robe qu'elle portait le soir même où elle lui avait dit adieu.

Tous deux s'assirent au bord du lac, et pendant quelques instants il leur fut impossible de coor-

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donner leurs questions précipitées et leurs réponses.

— Ah ! dit Boris, j'attendais toujours une lettre de toi. J'ai cherché de tous côtés un renseignement, un indice : tout a été inutile. A la fin, j'ai désespéré... Et toi, tu as épousé ce prince!

— Boris, ne me fais point de reproches. J'ai cédé à la force. Jamais, jamais je ne pouvais appartenir volontairement à un autre que toi. C'est toi seul que j'aimais. C'est à toi seul que mon âme était consacrée. Mais comment résister à cette troupe de sauvages? Plains-moi, et ne m'accuse pas!

— N'y a-t-il donc nul moyen de rompre ces liens? Qu'est-ce qu'un tel mariage? Une chrétienne unie de force à un païen I Non! non! tu es libre, Utballa, je te prends avec moi, tu ne peuii» rester ici.

— Oh ! s'écria-t-elle avec joie, emmène-moi vers ta mère, vers ta sœur I .. . Mais devenir ta femme! Hélas! le puis-je? Comment oserais-je me montrer avec toi?

— Toi que mon cœur a choisie, tu ne dois pas craindre de paraître avec moi aux yeux du monde entier.

— Ce n'est pas moi seulement, c*est toi qu'on repoussera avec moi. Songe au mépris qui m'accablait dans la ville où nous étions. Et alors j'étais riche, et maintenant je n'ai rien !

— Notre bonheur, reprit Boris, est en nous-mêmes.

— Je trouverai bien tout mon bonheur dans ton

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amotir; mais toi, tu ne peux restreindre ainsi lé tien. Comment oserais-tu me conduire dans les salons? Comment pourrais-tu prendre pour ta femme la femme fugitive d'un Kalmouk? Non, non, c'est impossible!

— Fausse honte qui ne doit pas troubler notre félicité !

— Ah ! je ne survivrais pas au moment où je vêlerais en toi le premier signe de regret, où je sentirais que je t'ai privé d'une destinée meilleure.

— Jamais I

— Tu le crois à présent, et je suis sûre que tu me cacherais avec soin toute réflexion pénible, mais je la devinerais.

— Non, jamais! répéta Boris. Quelles folles pensées I

— Il y a longtemps que ces pensées m'occupent. Je me suis souvent demandé ce qu'il arriverait si je parvenais à m'échapper et à te rejoindre. Mon cœur se réjouissait de ce rêve, mais ma raison me disait

. que ce serait notre perte à tous deux. Laisse-moi donc me perdre toute seule.

— Eh bien ! répliqua Boris avec fermeté, dût-il en être ainsi, mieux vaut mourir ensemble que de traîner dans l'isolement une malheureuse existence. Ne me parle ni d'obstacles ni de pressentiments. Nul obstacle ne doit empêcher l'homme de suivre la voix de son cœur. Tu viendras avec moi I

— Pour te rendre malheureux ! Abandonne-moi à

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mon sort. Vois comme mon visage est pâle, et quel cercle noir entoure mes yeux ! Dernièrement une devineresse m'annonçait que je mourrais bientôt. Laissemoi!

— Tu viendras avec moi si tu m'aimes comme je t*aime.

A ces mots, il quitta le bras de la jeune femme, qu'il tenait enlacé au sien, et se leva.

— Que dis-tu? s'écria Utballa en tombant à ses pieds et en embrassant ses genoux. Prends- moi, prends-moi, emmène-moi où tu voudras, fais de moi ton esclave, si je ne suis pas digne d'être ta femme. Dans quelque situation que tu me places, je te bénirai.

Dans leurs doux entretiens ils oubliaient la fuite du temps. L'aurore les rappela à eux-mêmes. Les étoiles s'effaçaient, et une teinte de pourpre s'élevait à l'horizon.

— Il faut nous quitter, dit le jeune homme, sans avoir parlé de nos moyens de faite. Peux-tu revenir ici ce soir?

— La mort seule peut m'arrêter.

— Eh bien ! adieu I Quelle clarté I Je crains qu'on ne nous voie.

— Sous ce manteau, personne ne me reconnaîtra. D'ailleurs tout le monde est encore endormi. Adieu I adieu I

Utballa s'éloigna rapidement et bientôt disparut aux regards de son amant.

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— Oh! oh! mou cher compagnon, dit Serkow â Boris, en le voyant rentrer, je ne pourrai rendre à ta mère un bon compte de toi. Voici la seconde fois que tu passes la nuit, Dieu sait oui Quelque Vénus kalmouke aurait-elle pris ton cœur?

— Ah bah I répondit Boris, je ne pouvais dormir, et j'ai été voir les jeux de ces sauvages.

— Bien I bien ! Regarde tant que tu voudras les jeux des autres, mais ne t'y mêle pas. Au reste, nous partons demam.

— Pas du même côté.

— Comment donc? Où veux-tu donc aller?

— Tout droit au Caucase.

— Es-tu si vite las de la vie du désert? 11 est vrai que tout cela est plus intéressant dans les contes arabes que dans la réalité. Mais pourquoi ne m'avoir pas dit ta résolution plus tôt?

— Je viens seulement de la prendre, et comme j*ai ma voiture ici, il m'est facile de la mettre à exécution. Nous nous retrouverons dans le Caucase.

— Je ne veux pas essayer de te retenir. Cependant je te dirai que le prince m*a proposé de partir demain avec moi pour me montrer toute sa horde, qui est dispersée sur un espace de trente verstes. N'es-tu pas curieux d'assister à un pareil spectacle, qui durera une quinzaine de jours ?

— Non I non, dit Boris, tout joyeux d'une nouvelle si favorable à ses projets.

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Et il se hâta d'aller faire ses préparatifs. Dschirgal, de son côté, faisait les «ieuis, donnait ses ordres et désignait les gens qui devaient raccompagner.

Le soir, Boris courut au lieu du rendez- vous. Utballa y arriva un instant après. Tous deux mirent en délibération et décidèrent de quelle façon ils se rejoindraient. Boris devait partir seul le lendemain avec une escorte obligée de Kalmouks. Mais, au premier village russe, il devait prendre quelques Russes avec lui et venir attendre Utballa près d'une petite forêt qu'elle lui désigna. Cette question ainsi résolue, l'avenir leur sourit de nouveau. Tous deux étaient heureux. Sous le charme de leurs espérances, ils oubliaient leurs anciennes douleurs.

Au moment de s'éloigner, Utballa se pencha pourtant avec une subite tristesse sur le sein du jeune officier ; son cœur battait violemment et des larmes coulaient de ses yeux.

— Qu'as-tu donc? lui dit-il. Pourquoi ces lar*

mes?

— Je ne sais, j'ai peur, j*ai goûté ici un si grand

bonheur !

— Ce n'est que le premier rayon de celui qui rioUs attend. Ne pleure pas, cher ange, ou que du moins ces larmes soient les dernières que tu verses. Demain commencera pour toi une autre vie.

Mais ces paroles ne pouvaient calmer Utballa.

— Je ne puis me résoudre à te quitter, disait-elle ^

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avec une indéfinissable anxiété. Je voudrais mourir à rinstant.

— Eh quoi ! tu désires la mort, lorsque nous sommes si près de réaliser nos vœux I

— Ah ! ils ne se réaliseront pas. Mais passer cinq à six jours avec toi, puis mourir, voilà Tunique félicité que je puisse désirer. Des années de bonheur pour moi? Non! noni c'est impossible. J'ai un sombre pressentiment pareil à celui qui me saisissait quand tu partais pour Saint-Pétersbourg.

Boris essaya d'écarter d'elle ces sombres pensées en lui peignant sous les couleurs les plus riantes l'avenir qui s'ouvrait devant eux. Elle le quitta avec plus de tranquillité. Boris, en retournant vers sa tente, crut voir une ombre noire qui de loin le suivait. Il s'arrêta, l'ombre disparut. Il supposa que c'était un fantôme de son imagination.

Au lever du soleil, le signal du départ fut donné, et tout se mit en mouvement. Les Kalmouks endormis dans leur ivresse se levèrent, rassemblèrent leurs troupeaux, sellèrent leurs chevaux. Les femmes ployèrent les tentes, emballèrent les provisions; les gellongs emportèrent du Choral les idoles. Dschirgal monta dans la voiture de M. de Serkow avec son frère et un des anciens de la tribu. Les chameaux aiguillonnés par le fouet du cocher se mirent en marche, précédés d'une escorte d'hommes d'armes qui portaient l'étendard de leur maître*

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Boris partit aussi ; Charzing le rencontra en passant et lui jeta un regard si pénétrant, que le jeune officier en fut troublé. Mais de graves projets détournèrent bientôt sa pensée de cette émotion.

Le même soir, la horde alla s'établir au bord d'une forêt. Les feux s'allumèrent, les Kalmouks s'assoupirent autour de leur foyer.

Quelques instants après, tout reposait dans lé silence. Utballa sortit de sa tente, enveloppée dans son manteau. Elle se glissa parmi les broussailles et disparut dans l'obscurité. Dès qu'elle eut perdu de vue les habitations, elle hâta sa marche. Les branches d'arbre déchiraient ses vêtements, meurtrissaient son visage ; mais elle s'avançait rapidement sans s'arrêter à ces obstacles. Déjà elle entendait le murmure du fleuve au bord duquel Boris devait l'attendre. Quelques pas encore, et elle touchait au rivage désiré. Soudain elle distingua le son de deux voix connues, et se jeta tremblante sur le sol.

A quelque distance, Charzing et Batschi le gellong causaient vivement entre eux et prononçaient le nom d'Utballâ et celui du jeune Russe. Charzing semblait furieux ; il serrait les poings, proférait des menaces et des malédictions. Le gellong, plus prudent, cherchait à l'apaiser et portait de tout côté un regard inquiet.

— Tu jures donc, dit Charzing, , que tu as tout vu et tout entendu ?

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— Je le jure, répondit le vieux prêtre; si j'ai proféré une seule parole mensongère, puisse Schaykia-Muni réduire à T instant mon corps en poussière et la jeter à tous les vents I Puisse mon âme passer dans le ver le plus hideux !

— Maudite sorcière, qui , avec ses ruses diaboliques, a obligé mon frère à Tépouser, qui a attiré la colère des dieux sur notre ulus , et qui maintenant projette de jeter la honte sur la tète blanche de Dschirgall Non, cela ne sera pas; je lui plongerai plutôt mon poignard dans le sein; j'égorgerai son amant. J'arroserai le sol de votre sang , misérables, plutôt que de vous laisser accomplir votre hideux dessein. Qu'on ne m'appelle plus Gharzing, que mes os deviennent noirs, si je ne vous. . .

— Fais d'elle ce que tu voudras, reprit le prêtre ; elle te sépare de ton frère , et, tant qu'elle vivra, la colère du ciel pèsera sur nous. Mais ne touche pas à l'étranger, les Russes le vengeraient.

— NonI je les poignarderai tous deux.

— Prends garde ! Mon avis est que tu épargnes cet homme. Quant à celle qui se raille de nos dieux, et qui foule sans crainte à ses pieds le vermisseau qui renferme peut-être l'âme d'un de nos frères, tu pourras la livrer à la vengeance du peuple, la déchirer en pièces, ou l'abandonner vivante à la fureur des loups.

Jls se turent. Utballa n'avait pas perdu un mot de ce terrible entretien. Cachée dans lés broussailles.

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accroupie sur l'herbe, immobile comme une statue de pierre, elle avait entendu avec fermeté son arrêt de mort. Nul soupir ne s'échappait de son sein, nulle larme ne tombait sur son visage; seulement elle tremblait pour Boris et ne tremblait que pour lui.

— Mais, reprit Charzing après un instant de silence, ne t'es-tu pas trompé ? Est-ce bien ici le lieu qu'ils ont choisi ?

— Comment me serais-je trompé ? Je comprends très-bien le russe, et ils ont répété une dizaine de fois : « Au bord du fleuve, à l'entrée de la forêt, près d'un grand arbre. » Voici l'arbre creux ; il n'y en a pas un autre dans ce bois.

— Il est tard, et ils ne viennent pas. Peut-être at-elle eu peur. Et lui, qui peut l'arrêter?

— Il viendra certainement aujourd'hui ou demain. Il aura peut-être rencontré quelque obstacle.

— Eh bien! qu'il arrive, je le laisserai partir. Mais elle, la maudite, elle ne m'échappera pas I Elle s'est rendue coupable envers nous, elle sera punie par nous.

Ils firent quelques pas en silence le long du rivage; puis une nouvelle discussion s'éleva entre eux.

— S'il revient, dit le prêtre, voici ce que je ferai : je lui donnerai l'hospitalité, et je lui laisserai la Hberté de voir Utballa, afin que tout le monde soit témoin de leurs relations. Le peuple n'aime point cette femme dont la mère vient d'un autre ulus. Nous la

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laisserons seule ensuite dans les steppes, selon Tusage de nos pères, et alors tu pourrais...

— Oui, oui, répéta Charzing avec impatience, si seulement il venait ! Je me retire dans ma tente, je les laisse ensemble un jour, deux , trois , une semaine entière. Personne ne les troublera, mais ils seront observés, et je les tuerai tous deux plutôt que de laisser échapper cette fille de Tenfer.

— Agissons prudemment, reprit le prêtre, afin de ne laisser aucune trace.

— Nous laissons partir la tribu ; je reste ici avec toi, et nous les enterrons vivants à cette place.

Utballa se sentit baignée d'une sueur froide ; ses genoux tremblèrent; elle tomba sur le sol.

Toute la nuit, Ciharzing et le prêtre errèrent sur le rivage, comme des loups affamés qui flairent et cherchent leur proie. Quelquefois ils s'asseyaient sur l'herbe, puis se relevaient un instant après. Enfin, ils jetèrent un derpier regard autour d'eux ; ne voyant personne, ils sifflèrent et se dirigèrent vers leurs tentes. A leur coup de sifflet, deux Kalmouks, armés de la tête aux pieds, sortirent des broussailles et les suivirent.

Au lever de Taurore, un des serviteurs de Dschirgal, qui allait puiser de l'eau dans le fleuve, trouva la princesse évanouie et la rapporta dans sa demeure.

Utballa s'assit dans sa tente, la tète appuyée sur sa main, ses longs cheveux flottant en désordre ; ses

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femmes parlaient à voix basse et remarquaient avec surprise qu'elle portait un vêtement étranger.

Tout à coup on entendit dans Tulus un piétinement de chevaux, des aboiements de chiens et des cris confus.

— Le Russe est arrivé, dit une des femmes , qui s*était avancée sur la porte.

Utballa releva subitement la tête.

— Quel Russe ?

— Le jeune, celui qui est parti seul.

C'était, en effet, Boris accompagné des mêmes Kalmouks avec lesquels il avait quitté la horde. Il se rendit près de Charzing, lui raconta qu'à une quinzaine deverstes, sa voiture s'était brisée, qu'il avait passé k nuit dans les steppes, et que, se trouvant très-éloigné d'un village , il avait , d'après le conseil de ses guides, pris le parti de revenir. 11 pria le prince de vouloir bien envoyer quelques-uns de ses gens pour réparer, s'il était possible, sa voiture. Le principal motif de son retour était le désir de tranquilliser Utballa sur son retard et de concerter leur fuite.

Le défiant Charzing interrogea les hommes qui avaient escorté le jeune Russe, et convaincu de la vérité de son récit, il lui promit d'agir selon ses vœux.

En apprenant cette nouvelle, Utballa sourit amèrement. Une sorte de désespoir sauvage éclata dans ses yeux» Elle se leva, fit signe aux femmes qui l'entouraient de s'éloigner, marcha précipitamment dans sa

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tente, rougissant, pâlissant tour à tour et tremblant. Parfois elle se serrait la tête dans ses mains, puis marchait encore avec une sorte de convulsion. Tout en elle annonçait une lutte terrible : la lutte de la vie et de la mort ; la lutte de Tesprit qui tend à s'élever vers une étemelle félicité, et du corps qui veut rester dans ses chaînes.

Elle se trouvait placée à la limite de deux chemins qui devaient décider de son sort. Il fallait qu'elle se déterminât à renoncer à tout jamais à son amant pour sauver une misérable existence, ou à sacrifier cette existence pour le bonheur de le revoir et de jouir encore quelques instants de son amour. Que faire? Renoncer, pour se sauTer, à tous les songes ravissants qu'elle venait de faire, s'enfermer dans sa tente, annoncer à Boris qu'elle avait changé de dessein, et le conjurer de s'éloigner, ou lui révéler le péril de leur situation? Dans ce dernier cas, il voudrait sans4oute l'enlever de vive force ; mais que pourrait-il contre une troupe de gens fanatisés par le prêtre et par le frère du prince? Elle connaissait la cruauté de Charzing, elle savait que cet homme et les gellongs l'abhorraient à cause de l'influence qu'elle exerçait sur le prince.

En se montrant indifférente envers Boris, en restant sourde à ses prières, elle pouvait déjouer les projets du sanguinaire Charzing et vivre encore longtemps peut-être d'une vie monotone et paisible.

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L4nstinct de la conservation la portait à prendre ce parti. D'un autre côté, si elle s'abandonnait au penchant de son cœur, elle pouvait goûter en quelques jours toutes les jouissances accordées à l'humanité en compensation de ses douleurs ; elle pouvait se dévouer tout entière à celui qu'elle aimait si ardemment.

Après un long combat, Utballa s'agenouilla devant son lit, appuya son visage brûlant sur son oreiller et resta immobile. Quand elle se releva, la lutte était achevée. Ses traits annonçaient une résolution ferme et même une sorte de gaieté ; elle était résolue à ne point laisser deviner à Boris quelles seraient les suites de leur réunion, à ne pas lui révéler par une larme, par un soupir, ce que devaient lui coûter quelques instants de bonheur.

Elle ordonna d'élever près de sa tente, qui était écartée des autres, une tente pour le jeune étranger.

Elle-même s'occupa avec ses femmes à la parer, elle y fit transporter les meilleurs meubles et les tapis les plus précieux.

En entrant là, Boris reconnut aisément à quelle attention délicate, à quelles mains ingénieuses il était redevable de ces apprêts. A midi, elle l'invita à diner : il accourut et la trouva seule avec ses femmes. Charzing s'était excusé de ne pouvoir venir, sous le prétexte que des affaires pressantes l'appelaient pour quelques jours hors de l'GTrga.

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Le visage d'Utballa ne portait aucune trace du combat qu'elle Tenait de soutenir. Elle reçut Boris avec un doux sourire, lui fit raconter Taccident qu'il avait éprouvé, et apràs le dîner resta seule avec lui. Alors elle lui demanda combien de temps il comptait passer dans Tulus. Il réponditqu'il lui fallait au moins cinq à six jours pour faire venir du plus prochain village un forgeron et pour réparer sa voiture.

— Ainsi donc, ditrclle, six jours avec toi! nous ne nous quitterons pas un instant ' Oh ! pendant ces six jours, du moins, je serai heureuse; et toi, Boris, le seras- tu?

— Peux-tu le demander? répondit Boris. Mais comment nous voir souvent sans éveiller le soupçon ?

— Quel soupçon? murmura Utballa, en secouant la tête : que nous importe? Notre sort est décidé.

— Mais cet affreux Charzingl

— N'y pense pas, mon ami, je jouis ici d'une entière liberté, je fais ce qui me plait. Puis elle ajouta à voix basse, de peur que son accent ne trahit Témotion de son cœur : Charzing n'oserait nous troubler. D'ailleurs il est parti.

— Mais les gens qui l'entourent I . . . le peuple I . . .

— Je ne crains personne, je suis trop haut placée pour redouter leur méchanceté ; puis je suis sûre de mes^ens. Nul d'entre eux n'oserait élever la voix contre moi. Sois sans inquiétude, ne trouble point ces jours par une vaine terreur; figure-toi que nous avons ac-

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compli notre projet, que nous sommes loin des steppes, loin des hordes sauvages, loin de tout ce qui nous séparait. Figure-toi que je suis ta femme, ta femme jusqu'à la mort.

Elle prononça ces derniers mots avec une expression singulière.

Boris, qui ne connaissait ni le caractère ni les mœurs de ce peuple, la crut. Il la voyait à toute heure joyeuse et confiante : cette quiétude apparente le trompa. 11 pensa que la jeune femme, dans Tespérance de quitter bientôt à jamais les steppes, ne sinquiétait plus de l'opinion de sa tribu. Il en vint à un tel degré de sécurité, qu'il ne faisait plus attention aux Kalmouks qui, de temps à autre, jetaient sur lui un regard scrutateur et farouche.

Boris et Utballa étaient inséparables. Renfermés dans leur tente, on eut dit qu'ils étaient enveloppés d'un nuage magique, et que rien n'existait pour eux hors de leur atmosphère. Quelquefois Boris dépeignait à son amie les magnificences de la capitale, ses œuvres d*art, ses palais, quelquefois Texistence des camps, le bivouac.

De temps à autre, il lui parlait aussi des écrivains les plus illustres ; il lui citait des fragments de poésie qu'elle écoutait avec une vive émotion. Puis elle l'interrogeait sur le plus petit incident de sa vie; elle voulait savoir tout ce qui lui était arrivé et quels rêves d'avenir il faisait avant de la retrouver.

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Quaad la chaleur du jour était passée, ils allaient s'asseoir à Tombre d'un arbre, et, sous un ciel sans nuage , goûtaient tous les charmes d'une soirée d'Orient. L'air était embaumé par Tarome des plantes, tout dormait en silence, et le murmure du fleuve ou le cri de la cigale résonnaient seuls comme des voix mystérieuses dans le calme majestueux delà solitude. Dans les broussailles, sur le gazon, brillaient comme des étoiles des milliers de scarabées.

Souvent les deux amants se promenaient sur le bord de Teau au milieu d'arbustes fleuris et portaient leurs regards vers l'horizon lointain. En ce moment, sans se rien dire, ils étaient encore tout occupés Fun de l'autre.

Mais le sort qui pesait sur eux comme un créancier implacable, en leur accordant un délai de quelques jours, leur en rappelait le terme. Les deux amants vidaient leur calice de bonheur jusqu'à la dernière goutte.

Le moment de la séparation approchait. Utballa résolut de dire à Boris qu'elle ne pourrait le rejoindre que quelques jours après qu'il serait parti.

Elle savait qu'en essayant de la sauver il ne ferait que se perdre lui-même. Elle voulait être la seule victime du complot qu'elle avait découvert. A force dé prières, de supplications, elle parvint à le déterminer à s'en aller au Caucase, à attendre une lettre où elle hn fixerait le jour et le lieu de leur rendez-vous. 11 fal-

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lait, disait-elle, pour plusieurs raisons graves, qu'il se résignât à rester encore séparé d'elle pendant deux ou trois mois; elle évitait, du reste, de parler de l'avenir et concentrait toute sa pensée sur le présent.*

Boris allait partir, pressé par Gharzing, qui craignait que son frère ne revînt et ne s'opposât à ses projets sinistres. Pour la dernière fois, le jeune officier se rendit avec Utballa au bord de la forêt. Malgré ses espérances, il éprouvait un malaise inexprimable, et l'air du soir ne rafraîchissait plus comme la veille son cœur oppressé. L'âme d'Utballa était en proie à une affreuse angoisse. Le spectre de la mort lui apparaissait alors dans toute son horreur.

En vain elle essayait de chasser loin d'elle ces terribles pensées ; il lui semblait déjà sentir le froid poignard pénétrer dans son sein, et son sang se glaçait dans ses veines. Elle s'en allait pas à pas à côté de son amant, gardant un morne silence, de peur qu'une parole ne trahît son agitation.

Boris étendit machinalement la main vers un arbuste et y cueillit une fleur. Des rameaux de cet arbuste sortit un ramier qui plana sur la tête d'Utballa et s'éleva dans les airs en poussant un cri.

— Sais-tu, dit la jeune femme, qu'il existe parmi notre peuple la croyance qu'après la mort les âmes pures entrent dans le corps des oiseaux, voltigent dans l'espace éthéré, tandis que les mauvaises, enfermées dans le corps des animaux lourds, ne peuvent quitter

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la terre? Peut-être mon âme aura4-elle un jour les ailes d'un oiseau ! Avec quel plaisir je m'en irais alors vtîrs le Nord ! Je bâtirais mon nid sous ton toit ; je me nourrirais des miettes de ta table ; je chercherais à répandre un souffle d'amour et de bonheur dans F air que tu respirerais. Si je te voyais triste, je chanterais pour te distraire.

La nuit, je me reposerais sous tes fenêtres pour t' envoyer quelque doux songe. Crois-moi, Boris, tu reconnaîtrais le voisinage de cette âme unie à la tienne, de cette âme qui, dans une autre vie comme dans celle-ci, t'appartient tout entière.

Boris la regarda avec tendresse et la pressa dans ses bras. Bientôt pourtant il se sentit troublé par ce rêve de mort; il lui dit : Pourquoi t' abandonner ainsi aux songes fantastiques de ton imagination? Pourquoi penser à la mort? Tu Tas cherchée dans un moment de désespoir, et elle t'a fuie. N'est-ce pas un signe que le sort le réserve un heureux avenir, qu'il veut te récompenser de tout ce que tu as souffert?

— Non, Boris, répondit-elle sérieusement, ne regarde pas ce que je te dis comme un vam rêve. Qui sait si mes jours ne sont pas comptés? Mais, quoi qu'il arrive, mon ami, sois-en sûr, la mort brisera les liens de mon corps sans séparer mon âme de toi I

— Utballa, au nom du ciel, calnle-toi I Tes paroles me remplissent de terreur. Non, je ne te quitterai pas, je t'emmènerai avec moi. Je ne crains personne, je

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t'enlève à travers cette horde sauvage, je t'emporte dans mes bras comme un trésor.

A ces mots, Utballa reprit sa fermeté, et, pour ne pas exjwser son ami à une résolution fatale, réprima l'anxiété qui tourmentait son cœur.

Tous deux rentrèrent encore une fois dans leur tente. Boris lui peignit de nouveau, avec T ardeur de sa passion, le bonheur qui les attendait. A ce tableau d'une destinée dont elle ne devait jamais jouir, la jeune femme ne put se maîtriser plus longtemps, elle se pencha en sanglotant sur l'épaule de son amant et fondit en larmes. Mais un instant après elle élevait la tête avec calme : son cœur était soulagé.

— Ne t'inquiète pas de ma tristesse, lui dit-elle avec un sourire mélancolique. Je suis comme un enfant, je pleure sans raison... Il est tard, mon ami, demain matin tu dois partir. Dors, dors, je veillerai sur ton sommeil !

A ces mots, elle prit la tête du jeune homme entre ses mains, lui donna un baiser sur le front, et de ses longs cheveux flottants l'entoura comme d'un voile de deuil.

Pour mieux le tranquilliser, elle fît elle-même semblant de dormir; mais dès qu'elle reconnut qu'il était plongé dans le sommeil, elle arrêta sur lui un regard ardent, comme si elle eût voulu imprimer de nouveau en traits ineflaçables son image dans son âme. A la voir ainsi, immobile et muette, on l'eût prise jiour

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une Niobé de marbre pressant entre ses bras son dernier enfant.

Longtemps elle resta dans cette situation. Tantôt ses yeux s* élevaient vers le ciel, tantôt elle les baissait sur Boris comme pour appeler sur lui les bénédictions du ciel. Puis, comme elle sentait ses paupières s'humecter, elle détourna la tète pour ne pas laisser tomber une larme sur le visage de son bien-aimé.

Cependant Taube commençait à dorer F horizon; les fleurs, rafraîchies par la rosée, se relevaient sur leurs tiges ; les oiseaux quittaient gaiement leurs nids, et une troupe d'enfants sortait des tentes, comme des abeilles de leurs ruches. Le silence régnait encore dans la demeure de la princesse : la lumière du jour y pénétrait à peine, etUtballa avait fini par céder au sommeil.

Tout à coup résonnèrent les trompettes des prêtres appelant le peuple à la prière. Utballa se leva avec effroi, pressa le jeune officier sur son sein, hors d'état de lui adresser un mot et frissonnant comme l'oiseau que la flèche vient d'atteindre.

Quelques minutes après, on entendit un bruit de chevaux. La voiture de Boris était prête et ses conducteurs l'attendaient.

— Il faut donc nous séparer I dit-il. Adieu, ma bien-aimée l 'Au nom de notre amour, ne t'abandonne point à ta douleur : nous nous reverrons et nous serons heureux^

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— Boris, répondit-elle avec fermeté, en lui montrant un escabeau, assieds-toi là, Je t'en prie.

Elle s'agenouilla devant lui, détacha la croix qu'il portait sur sa poitrine, et lui dit :

— Donne-moi ta bénédiction.

— Quelle idée! s'écria-t-il ; tu m^ dis adieu comme si nous ne devions jamais nous rejoindre !

— Oui, nous nous rejoindrons en un lieu sûr; mais, je t'en prie, donnfr4noi ta bénédiction !

Boris fit sur elle, en pleurant, le signe de la^croix. Utballa ne pleurait pas.

— Je te remercie, dit-elle en se relevant, et mamtenant adieu I adieu I

Ils s'embrassèrent tous deux dans une étreinte convulsive.

Ils se séparèrent, puis se réunirent encore. Enfin Boris franchit le seuil de la tente, la porte se referma derrière lui. Utballa tomba sur le sel. Elle venait de se percer le cœur d'un coup de poignard.

Quelques instants après, un mouvement extraordinaire agitait la tribu. Les Kalmouks se pressaient autour du prêtre et de Charzing qui leur parlait avec véhémence. Soudain tous coururent à leurs habitations. En une demi-heure toutes les tentes furent enlevées, les femmes, les enfants, partirent avec les troupeaux, et une foule d'hommes armés se précipita, en poussant des cris féroces, dans la tente de la princesse. Ces fanatiques, poussés par Charzing, se disputaient l'hon-

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neur d'outrager et de dépouiller celle qui, selon les usages de la nation, devait, après son crime, être abandonnée nue dans les steppes.

Ses coffres, ses meubles, furent enlevés, ses vêtements mis en lambeaux ; mais l'œuvre de la mort était déjà faite : Charzing ne trouva qu'un cadavre. Un ramier blanc plana quelques instants au-dessus d'Utballa et s'élança dans l'air en décrivant une longue spirale.

Près d'un des bains du Caucase, dans une grotte cachée par des broussailles, on trouva, deux ans plus tard, le corps d'un jeune officier russe qui s'était fait sauter la cervelle et dont on ne pouvait plus reconnaître les traits. Quelques personnes prétendirent que c'était le parent du conseiller Serkow; d'autres assuraient que Boris Sneshin était retourné à Saint- Pétersbourg, où il avait fait un brillant mariage.

Quelle version croire?... La dernière nous paraît la plus vraisemblable.

DSCHELLALEDIN

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