‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 10 sur 143 · TROISIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIÈME LEÇON

Les Évangiles apocryphes envisagés au point de vue littéraire. — Ils forment la poésie légendaire du christianisme naissant. — Légende de Joseph le charpentier; son caractère moral. — Protévangile de saint Jacques le Mineur; Evangile de Thomas l'Israélite-, Évangile de la nativité de Marie; Histoire de la naissance de Marie et de l'Enfance du Sauveur.— Beautés littéraires qui s'y rencontrent ; fictions grossières qui les déparent.— Évangile de Nicodème ; poème de la descente de Jésus-Christ aux enfers. — Influence des Évangiles apocryphes sur le développement de l'art et de la poésie chrétienne. — Ils se réfléchissent dans la peinture, dans l'éloquence, dans la poésie épique et surtout dans le drame chrétien au moyen âge. — Conclusions.

Messieurs,

Nous avons cherché dans notre dernier entretien à expliquer l'origine des Évangiles apocryphes et à déterminer leur véritable caractère. Laissant de côté ceux qui ont été fabriqués par les hérétiques et que nous ne possédons plus, nous nous sommes attachés' aux récits légendaires dont le texte est arrivé jusqu'à nous. Fruits de la crédulité naïve ou ùb l'instinct poétique, ces derniers doivent leur origine à ce besoin du merveilleux qui, n'étant pas satisfait de la réalité, cherche à y suppléer par la fiction. En parcourant l'Évangile de l'Enfance, qui, parmi toutes ces légendes, a eu le plus de vogue en Orient, nous nous sommes convaincus que telle est en effet leur vraie physionomie. Nous avons vu que loin d'infirmer le témoignage des auteurs inspirés, elles confirment au contraire le récit des Évangiles canoniques, dont elles font ressortir par leur contraste même le caractère surnaturel et divin. Enfin, bien qu'on ne puisse pas méconnaître tout ce qui s'y trouve de fabuleux ou d'incertain, on ne saurait néanmoins leur refuser une certaine base bis-

torique, qu'il n'est pas toujours facile de déterminer avec quelque précision.

Aujourd'hui nous envisagerons les Évangiles apocryphes d'un autre point de vue, en essayant de mettre en relief quelques-unes des beautés littéraires qui s'y rencontrent. Sous ce rapport, ces légendes orientales offrent le plus vif intérêt. C'est, à proprement parler, la poésie du christianisme naissant ; et depuis les formes les plus gracieuses de la pastorale ou de l'élégie, jusqu'aux conceptions les plus dramatiques de Tart, on y trouve ce que le langage poétique a de plus vif et de plus orné. Aussi les grands artistes chrétiens se sont-ils inspirés plus d'une fois de leurs pages, et l'on peut en surprendre la trace dans la peinture, dans le drame et jusque dans le poëme épique.

La légende de Joseph le charpentier est l'une des moins remarquables comme composition littéraire. A vrai dire, ce sont deux pièces distinctes, soudées l'une à l'autre et qui trahissent chacune une main d'auteur différente. La première est une biographie assez simple, dégagée de toute rêverie superstitieuse; la seconde porte évidemment l'empreinte d'une imagination captivée parles fables rabbiniques. Par une fiction très-hardie, l'auteur place le récit dans la bouche de Jésus-Christ lui-même. Un jour que ses disciples étaient réunis autour de lui sur le mont des Oliviers, le Seigneur leur raconta la vie et la mort de son père nourricier. Cette idée est très-belle et ajoute à l'effet de ces tableaux d'intérieur que le Sauveur retrace avec une grande simplicité. Jusqu'à la mort de Joseph, la narration coïncide assez bien avec ce que les Évangiles nous apprennent de la naissance de Jésus, de la fuite en Egypte et du retour à Nazareth. On y rencontre bien çà et là quelque assertion, qui ne cadre pas tout à fait avec les renseignements que nous fournit la tradition. Ainsi, bien qu'appartenant à la tribu de Juda, Joseph aurait été prêtre en môme temps que charpentier. Avant d'épouser Marie, il aurait été veuf d'une première femme dont il aurait eu six enfants, entre autres saint Jacques le

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Mineur et saint Jude qui, d'après la tradition, n'étaient que cousins germains du Sauveur. Il est vrai que sur ce point l'auteur est d'accord avec Origène et saint Épiphane, auxquels l'esprit de critique fait défaut dans cette circonstance. Mais ces détails ne sont que légèrement indiqués. Le but principal de la légende, c'est de retracer la mort de saint Joseph pour en tirer cette conclusion morale, que la mort atteint tous les hommes, les justes comme les pécheurs. Voici comment le récit s'achemine vers la mort du saint vieillard.

« Les années s'écoulaient et le vieillard avançait en âge. 11 n'éprouva cependant aucune infirmité corporelle: la vue ne le quitta point et aucune des dents de sa bouche ne tomba. Et son esprit ne connut jamais un moment de délire. Mais semblable à un enfant, il portait dans toutes ses occupations la vigueur de la jeunesse. Et il conservait ses membres entiers et exempts de toute douleur. Et sa vieillesse était fort avancée, car il avait atteint l'âge de cent onze ans. ))

Ce petit tableau, qui ne manque pas d'un certain charme de simplicité naïve, est emprunté au passage du Deutéronome, qui dépeint l'heureuse vieillesse de Moïse : « Ses yeux ne s'obscurcirent point et ses dents ne furent point ébranlées-. )) C'est là un procédé assez familier aux Évangiles apocryphes. Ils choisissent dans l'Ancien Testament des situations analogues à celles qu'ils veulent retracer , et calquent sur ce modèle leur récit ou leur description. Ces imitations trop sensibles s'y trouvent presque à chaque page. Quand le vieillard sent que sa fm est proche, il se rend au temple de Jérusalem et répand devant le Seigneur une prière pleine de résignation chrétienne. Mais à partir de cet endroit, la légende change de ton et prend une couleur tout opposée. On voit évidemment que ce sont deux narrationsdiiTérentes accolées lune à l'autre, et l'on conçoit avec

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