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LA LÉGENDE ET l'hISTOIRE. 49
Évangiles apocryphes, s'accorde avec eux sur quelques parlicularités de la naissance du Sauveur dans l'éloge de Paula qu'il adresse à Eustocliie. De môme, sans parler de saint Jean Damascène, nous retrouvons les circonstances de la présentation de Marie au temple et de l'éducation qu'elle y reçut dans une foule d'auteurs grecs, tels que Nicéphore, Georges de Nicomédie, André de Crète, l'empereur Léon, Cedrène. De sorte qu'en résumé, il me paraît tout aussi peu raisonnable de rejeter un fait précisément parce qu'il est relaté dans un Évangile apocryphe, que de l'admettre sans discussion sur ce fondement unique.
La critique a le droit de se montrer plus sévère envers l'Évangile de l'Enfance et celui de Thomas l'Israélite. Le grand nombre de faits merveilleux, attribués à l'enfance de Jésus dans ces deux livres, rencontre d'abord une difficulté sérieuse dans le passage de saint Jean, où il est dit que le changement de l'eau en vin aux noces de Cana fut le premier miracle opéré par le Christ. Mais on peut répondre à cela que l'Évangéliste ne parle ici que des prodiges par lesquels le Sauveur se manifesta au monde. De première vue, il paraissait en effet assez vraisemblable qu'avant de commencer sa vie publique, l'Homme-Dieu eût déjà préludé à sa mission future, en laissant échapper çà et là quelques rayons de sa divinité. C'est probablement sur cette vraisemblance que se sont fondés les Évangiles apocryphes pour imaginer ou pour grossir cette série de miracles qui en forme le tissu. Selon M. Tischendorf, cette supposition de faits merveilleux doit s'expliquer par un motif tout différent. Ce savant n'hésite pas à attribuer à un gnostique l'Évangile de Thomas qui a passé tout entier dans celui de l'Enfance. Or les gnostiques, particulièrement les Docètes, étaient amenés par leur système sur la matière comme principe du mal, à refuser au corps du Sauveur une existence réelle. Partant de ce principe, ils multipliaient les miracles de l'enfant Jésus, pour établir qu'il n'avait été soumis qu'en apparence aux conditions de la vie terrestre et humaine. C'est ce qui explique la
haute faveur dont l'Évangile de Thomas jouissait parmi les Manichéens, à tel point que saint Cyrille de Jérusalem l'attribuait à un disciple de xManès nommé Thomas. Sans nier tout ce que cette hypothèse a de plausible, nous devons ajouter néanmoins qu'ici encore la tradition ne faisait pas complé tement défaut aux Évangiles apocryphes. J'ai déjà parlé de la chute des idoles à l'arrivée de la sainte famille sur la terre dÉgypte. Sozomène, Eusèbe et saint Athanase la mentionnent également. On n'a qu'à lire dans Le Nain de Tillemont les nombreux témoignages qu'il recueille à ce sujet ; et quand Tillemont s'empare d'une question d'érudition, on peut se fier à lui : c'est, comme disait Gibbon, le mulet des Alpes ; il pose le pied sûrement et ne bronche pas. Il est facile de s'expliquer la vogue que ces légendes ont obtenue dans tout l'Orient, lorsqu'on songe qu'au xvii^ siècle encore on mon trait en Egypte la trace des miracles de l'enfant Jésus ^ iMahomet lui-même n'a pu s'empêcher d'en parler dans le troisième chapitre du Coran, où il raconte le miracle des oiseaux de boue animés par le Sauveur. Mais ces autorités ne sont pas suffisantes pour garantir la véracité d'un récit qui ne présente par lui-même aucun caractère de certitude historique.
Quelque opinion, Messieurs, qu'on puisse se former sur la valeur historique des Évangiles apocryphes, ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils offrent de grandes beautés littéraires. Ce cycle de légendes relatives à la vie du Sauveur peut être envisagé comme le premier monument de la poésie chrétienne. Nous l'étudierons sous ce point de vue dans notre prochaine réunion.
1. Théveriot, Voyage au Levarit, 1. ii, ch. 75, édit de 16G5.