LE PRINCIPE CATHOLIQUE DE L*AÎJTORITÉ
les Églises de l'Asie Mineure : la première qui s'allaquaiL à la personne divine du Sauveur; la seconde, à sa nature humaine. De là, le devoir d'appuyer avec force, d'une part sur la divinité du Verbe, de l'autre sur la vérité de son incarnation. Permettez-moi de placer sous vos yeux ces témoignages si vénérables par leur antiquité. Bien que les cinq Lettres adressées aux Églises de l'Asie Mineure portent sur le même sujet, on peut néanmoins les classer en deux séries, selon le genre d'hérétiques qu'elles ont plus spécialement en vue. Ainsi, les Épîtres aux Magnésiens et aux Philadelphiens combattent surtout le sensualisme pharisaïque des Ébionites, tandis que les Épîtres aux Éphésiens, aux Tralliens et aux Smyrniens, ont un caractère d'opposition plus directe à l'idéalisme fantasiique des Docètes.
Écrivant aux Éphésiens, Févêque d'Antioche résume toute la doctrine sur Jésus-Christ dans ce petit nombre de lignes admirables de concision et de clarté : « Il est un médecin unique, chair et esprit tout ensemble, fait et non fait, Dieu existant dans l'homme, vie véritable au sein de la mort, de Marie et de Dieu, passible d'abord et puis impassible, Jésus- Christ Notre-Seigneur.))ll est impossible de mieux exprimer la dualité des natures dans l'unité de la personne; et lors même qu'on reculerait la composition de cette Lettre d'un demi-siècle avec quelques critiques rationalistes de l'Allemagne, on voit quel argument surgit de là pour établir la foi des premiers chrétiens à la divinité de Jésus-Christ, et quelle témérité il y aurait à prétendre que ce dogme fondamental n'était pas clairement enseigné avant le concile de Nicée.
Dans l'Épltre aux Smyrniens, Ignace ne formule pas avec moins de netteté cette grande doctrine, en insistant de préférence sur la réalité de la nature humaine du Christ, contre les fantasiastes qui essaient de séduire les chrétiens de cette ville. «Je rends gloire à Jésus-Christ notre Dieu qui vous acommuniqué la sagesse à un si haut degré ; car j'ai remarqué que vous êtes consommés dans une foi inébranlable, attachés que vous êtes de cœur et d'àme, comme par des clous, à la croix
de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Confirmés dans la charité par le sang du Christ, vous êtes pleinement convaincus que Notre-Seigneur est vraiment issu de la race de David selon la chair, qu'il est fils de Dieu selon la volonté et la puissance de Dieu, qu'il est vraiment né de la Vierge, qu'il a été baptisé par Jean, afin que toute justice s'accomplît, qu'il a été véritablement cloué à la croix pour nous sous Ponce-Pilate et sous Hérode le Tétrarque. C'est du fruit de cet arbre que nous tirons notre existence, par la bienheureuse passion du Seigneur : il a souffert, afin que, ressuscité d'entre les morts, il pût rallier sous un même étendard tous les fidèles, Juifs ou Gentils, pour en composer le corps de son Église. )>
Ces paroles, qui résument à peu près le symbole de la foi, nous montrent avec quelle énergie saint Ignace enseignait la réalité des soufl'rances de Jésus-Christ. C'est qu'en réduisant la passion du Sauveur à une mort apparente, les Docètes détruisaient le sacrifice de la croix, et par suite tou-te l'économie de la Rédemption. Ils parlaient du même principe pour rejeter l'Eucharistie. ((Ces hérétiques, dit saint Ignace aux Smyrniens, s'abstiennent de l'Eucharistie, parce qu'ils n'admettent pas avec nous qu'elle est la chair de Jésus-Christ notre Sauveur, cette même chair qui a souffert p'our nos péchés, et que le Père a ressuscitée dans sa bonté. » Admirable témoignage de la foi des deux premiers siècles à la présence réelle! Car si, aux yeux de l'Église primitive, l'Eucharistie n'avait été qu'une simple figure sans réalité substantielle, comme l'ont affirmé Calvin et Zwingle, les Docètes n'auraient pas eu le moindre prétexte pour s'en abstenir. Us s'en abstenaient , parce que rejetant la réalité de la nature humaine du Christ' ils ne pouvaient admettre la présence réelle de son corps dans le sacrement. Préoccupés de cette idée que la matière, étant le siège du mal, eût souillé le Sauveur par son seul contact, ils n'accordaient qu'un caractère phénoménal à toutes ses actions; ils n'admettaient pas même qu'il eût pu manger ni boire réellement. C'est pourquoi saint Ignace, s'adressant aux Tralliens, leur écrivait; ((Fermez l'oreille à quiconque vient
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vers vous sans reconnaître que Jésus-Christ, qui est issu de la race de David, est vraiment né de Marie, a mangé, a bu, a véritablement souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort en toute vérité, à la face du ciel, de la terre et des enfers, est vraiment ressuscité d'entre les morts... » Ici le saint martyr fait un pas de plus: il cherche à pousser les fantasiastes à l'idéalisme absolu. «Si Jésus-Christ, leur dit-il, n'a souffert qu'en apparence, c'est donc en apparence également que je suis enchaîné ? Alors, pourquoi m'être livré à la mort, au feu. au glaive, aux bêtes?... Si je souffre, c'est pour unir mes souffrances aux siennes, et trouver la force dans Celui qui a possédé la perfection de ma nature. »
Voilà, Messieurs, la première face dogmatique des Épîtres de saint Ignace. Assurément, nous avons peine à comprendre que de pareilles rêveries aient pu offrir quelque attrait à bon nombre d'esprits dans le premier âge de l'Église. xMais il ne faut pas juger absolument des goûts d'une époque par ceux d'une autre; et je ne doute pas que tel système fort vanté de nos jours n'eût semblé, dans ce temps-là, puéril et de nulle valeur. En voyant des esprits d'une trempe peu commune, comme Valentin et Marcion, reprendre l'idéaUsme des Docètes pour lui donner une forme plus savante, on ne saurait nier la force relative que pouvait avoir cet ordre d'idées en Syrie et dans l'Asie Mineure; et comme nous l'avons dit, c'est dans les théories orientales sur la matière, simple phénomène selon les unes, siège du mal suivant les autres, qu'il faut en chercher la source primitive. Cela posé, examinons le deuxième point de controverse des Lettres de saint Ignace.
Que l'évêque d'Antioche enseigne la divinité du Verbe comme la réalité de son incarnation, c'est ce que nous venons de voir. Il ne saurait subsister le moindre doute à cet égard : saint Ignace appelle Jésus-Christ Dieu, purement et simplement, plus de dix fois; en outre, il ne cesse de lui attribuer la toute-puissance et l'éternité qui ne conviennent qu'à Dieu. Mais la négation de la divinité de Jésus-Christ tenait chez les Ébionites et les partisans de Cérinthe à une autre erreur, la
valeur absolue qu'ils accordaient cala loi mosaïque. Par la seule raison qu'ils se formaient dn christianisme une idée basse et étroite, son fondateur quittait le rang unique auquel l'élevait sa qualité de Fils de Dieu, pour descendre dans la catégorie des prophètes, restant un peu au dessous de Moïse, mais comme lui, simple mortel, remph de l'Esprit saint. Le Christ n'était point à leurs yeux ce qu'il était pour saint Paul, l'âme et la vie de la loi ancienne comme de la loi nouvelle; car le mosaïsme, selon eux, devait se prolonger indéfiniment avec une valeur propre qu'il ne lirait pas de la plénitude du Christ. Il fallait donc couper le mal à sa racine en combattant cet attachement aveugle à des institutions devenues stériles; c'est ce qu'avaient fait en particulier saint Paul et saint Barnabe. L'évêque d'Antioche développe le même ordre d'idées dans ses Épîtres aux Magnésiens et aux Philadelphiens. On veut, leur écrit-il, vous ramener sous le joug de la loi mosaïque : quoi de plus absurde ? Ce ne sont pas les chrétiens qui ont passé au judaïsme, mais bien les juifs qui se sont convertis à la foi chrétienne. Si vous revenez sur vos pas, vous renoncez à la grâce que vous avez reçue. On invoque l'autorité des anciens prophètes ! Mais les prophètes de l'Ancien Testament étaient en esprit les disciples de Jésus-Christ, objet de leur attente et terme de leurs espérances. Ils souffraient pour lui, fortifiés par sa grâce. Donc n'observez plus le sabbat avec les Juifs; c'est le dimanche qui doit être le jour de vos réunions. J'ai entendu dire à quelques-uns : « Si nous ne trouvons pas telle vérité dans les anciennes prophéties, nous ne croyons pas à l'Évangile. » Nul doute que les anciennes prophéties ne confirment l'Évangile; mais s'ils ne veulent pas nous accorder ce fait, nous pouvons passer outre. Pour moi, Jésus-Christ me tient lieu de document; mes archives, c'est sa croix, sa mort, sa résurrection, la foi qui procède de lui; c'est par là que je serai justifié. Loin de moi 'de refuser toute valeur au sacerdoce de l'ancienne loi; mais le grand prêtre de la loi nouvelle l'emporte sur tout: c'est à lui que le Saint des saints a été confié, il est la porte du Père par laquelle sont entrés
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Abraham, Isaac, Jacob, et après eux, les prophètes, les apôtres et toute l'Église. Les saints prophètes n'ont fait que l'annoncer; mais l'Évangile contient son avènement, sa passion et sa résurrection : l'Évangile est la perfection de la vie éternelle. C'est ainsi que saint Ignace établit, par la comparaison de la loi chrétienne avec la loi mosaïque, que cette dernière a perdu toute force obligatoire avec son abrogation.
Tel est le fond dogmatique des Epîtres de saint Ignace. Mais il ne suffisait pas de défendre contre les Ébionites la divinité du Verbe et contre les Docètes la vérité de son incarnation, de réfuler le sensualisme pharisaïque des uns et l'idéalisme fantastique des autres. Il fallait de plus, pour maintenir l'unité de foi et de communion, formuler le grand principe qui préserve l'Éghse du schisme ou de la division : il fallait indiquer aux fidèles le moyen de discerner la vraie doctrine d'avec la fausse, en précisant la règle de foi établie par le Christ et les Apôtres. C'est ici que les Épîtres de saint Ignace prennent une importance capitale.
Tout est là. Messieurs, pour le christianisme ; et selon que cette question fondamentale reçoit une solution bonne ou mauvaise, la révélation est sauvegardée ou compromise. Or, deux solutions sont en présence : la solution catholique et la solution protestante. Dans le catholicisme, le principe d'unité, c'est l'autorité doctrinale concentrée dans le corps des pasteurs ; dans le système protestant, c'est la Bible interprétée par la raison individuelle. Voyons lequel de ces deux principes se trouve formulé par saint Ignace d^Antioche au seuil de l'Église chrétienne.
Supposons pour un instant que l'évêque d'Antioche ait voulu inculquer aux Églises de l'Asie Mineure le principe protestant. Voici quelle devrait être dans ce cas la teneur de ses recommandations. « Deux erreurs menacent de s'introduire au milieu de vous. Pour y échapper, lisez la Bible : elle est pour vous l'unique règle de foi. L'Esprit saint vous guidera dans cette étude et vous fera discerner la vérité d'avec l'erreur. N'acceptez en matière de foi d'autre décision'
que celle-là ; car nul homme quel qu'il soit, nulle réunion d'hommes de quelque titre qu'elle se pare, n'a le droit de vous imposer une croyance. Repoussez une telle prétention comme un attentat à la liberté chrétienne. Votre symbole de foi c'est la Bible, et c est vous qui l'interprétez avec l'assistance de l'Esprit saint. » Certes, on ne m'accusera pas d'altérer le principe fondamental de la Réforme : le protestantisme est ce que je viens de dire, ou il n'a pas de sens. Je n'ignore pas que par une inconséquence flagrante, l'une ou l'autre fraction du protestantisme s'est plu à reconstruire le principe d'autorité sous une- forme déguisée, dans des confessions de foi, comme celle d'Augsbourg par exemple. Mais de pareils formulaires dressés au nom du libre examen ne sauraient enchaîner la foi de personne, sans saper la Réforme par sa base et la ramener à son point de départ par une voie rigoureuse et logique. « Qu'on me prouve aujourd'hui, disait Rousseau, qu'en fait de croyance je suis obligé de me soumettre aux décisions de qui que ce soit, je me fais catholique demain, et tout homme qui a l'esprit juste et qui aime la vérité agira comme moi ^ » Le droit dont nos pères ont usé, disait Wieland en parlant des premiers réformateurs, leurs enfants le possèdent aussi... Si nous nous soumettons à un juge infaillible, je ne vois plus d'alternative. Alors, il ne nous reste plus qu'à nous réconcilier avec l'Église cathohque ^. » Lessing est du môme avis que l'auteur d'Obéron. « Si l'on arrive, écrivait-il avec cette ironie mordante qu'i^ sème dans ses ouvrages, à faire de nos pasteurs luthériens des papes, qui nous prescrivent où nous devons cesser de scruter l'Écriture sainte, et qui posent des limites à nos recherches et au droit de les communiquer, je serai le premier à échanger ces petits papes contre le pape de Rome ^. » Cela est évident. Ou renoncez au libre examen, ou n'admettez aucune autorité religieuse : il n'y a pas de moyen terme. L'école soi-disant orthodoxe de Berhn et à sa tête
t. Toracl, p. hb, Lettres de la Montagne. — 2. Mélavges, t. I, • 3. Lessing, Anti-Gotze, t. I.