Cliap. XXVII
LA LÉGENDE ET l'hISTOIRE. 63
l'Évangile de Nicodème a habilement exploité pour construire sa machine épique. 11 suppose que les deux fds du saint vieillard Siméon, Carinus et Leucius, apparurent au sanhédrin des Juifs, et que là, en présence d'Anne, de Caïphe, de Nicodème, de Joseph d'Arimalhie, de Gamaliel, ils racontèrent ce qu'ils avaient vu et entendu dans le séjour des morts. C'est l'occasion de ce petit poème de la descente de Jésus-Christ aux enfers.
Ici se déploie toute la verve poétique du légendaire. La scène est dans les limbes, où les âmes des justes attendent l'arrivée du Libérateur. Tout à coup une lumière céleste les enveloppe de toutes parts. Le premier de tous, Adam, a tressailli à ce rayon de l'espérance qui vient de traverser le lieu de l'attente. Alors, depuis Isaïe jusqu'à Jean-Baptiste, tous les prophètes élèvent la voix l'un après l'autre et répètent lentement les prédictions que jadis ils avaient fait entendre à la terre. Klopstock a transporté au pied de la croix ce chœur de la prophétie antique que l'Évangile de Nicodème place dans les limbes. Pendant que l'allégresse règne dans cette partie des demeures souterraines, une autre scène se passe dans le fond même des enfers. Là, le Prince des enfers et Satan, le chef de la mort, se reprochent l'un à l'autre les défaites que Jésus leur a fait essuyer. C'est évidemment la conception dont Milton et Klopstock sauront tirer plus tard un parti si heureux. A travers le colloque infernal, une voix se fait entendre soudain comme la voix des tonnerres et le bruit de l'ouragan : Atlollite portas, principes^ vestras, et efevamini, portœ œternales, et introihit rex glorise. A ce cri puissant, Satan et sa troupe se préparent à la résistance. Les saints apostrophent les démons, qui redoublent de rage. Une deuxième fois la voix se fait entendre : Attollite, etc., et le Christ entre plein de majesté, illuminant les sombres lieux d'une éblouissante clarté. A sa vue, la bande infernale avoue sa défaite et s'écrie :
« Tu nous as vaincus! Qui es-tu, toi que le Seigneur envoie pour notre confusion? Qui es-tu, toi qui, préservé de la cor-
ruption, as pu renverser notre puissance par l'effet irrésistible de ta majesté? Qui es-tu, toi si grand et si petit, si humble et si élevé, soldat et général, combattant admirable sous la forme d'un esclave, roi de gloire mort et vivant que la croix a porté? toi qui, après ta mort, es resté étendu dans le sépulcre et qui viens de descendre vivant vers nous? Voici que toute créature a tremblé à ta mort; tous les astres en ont été ébranlés; et maintenant tu es devenu libre entre les morts et tu troubles nos légions. Qui es-tu, toi qui rends à la liberté ceux que le péché originel retenait captifs, et qui inondes d'une lumière éclatante ceux qui sont aveuglés par les ténèbres du péché?... »
Après ces harangues, où Satan ne se montre pas moins verbeux que dans Milton, le Christ écrase dans sa majesté la Mort sous ses pieds, et brisant la puissance de Satan, conduit Adam à la clarté de sa lumière. Les saints, à leur tour, s'adressent au Sauveur, qu'ils félicitent de son triomphe :
« Tu es arrivé, Rédempteur du monde, et tu as accompli ce que tu avais prédit par la loi et par tes prophètes. Tu as racheté les vivants par ta croix, et par la mort de la croix tu es descendu vers nous, pour nous arracher des enfers et de la mort par ta puissance pleine de majesté. Seigneur, ainsi que tu as placé le signe de ta gloire dans le ciel, et que tu as élevé le titre de ta rédemption sur la terre, de même, Seigneur, place dans l'enfer le signe de ta victoire, la croix, afin que la mort ne domine plus. »
Alors commence l'ascension triomphale vers le paradis. Le Sauveur, tenant la main droite d'Adam, s'élève des enfers. David, Habacuc, Michéc, tous les prophètes entonnent tour à tour les cantiques de joie qui se trouvent dans leurs prophéties, et la multitude des saints répond à leur voix. Du paradis arrivent à leur rencontre Élie et Enoch, qui n'ont point goûté la mort, mais qui sont réservés pour l'avènement de l'Antéchrist. Enfin une dernière apparition succède à toutes les autres. A l'entrée du séjour des élus, les saints aperçoivent un homme portant sur ses épaules le signe de la croix : c'est
LA LÉGENDE KT l'hiSTOIRE. 65
le larron pénitent auquel le Sauveur disait à son heure dernière : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis. » A la vue de cette preuve éclatante de la miséricorde divine, l'assemblée des saints éclate de nouveau en actions de grâces et célèbre les bienfaits du Rédempteur. Là se termine le récit de Carinus et de Leucius.
Tel est. Messieurs, ce poëme singulier de la descente de Jésus-Christ aux enfers, que renferme la deuxième partie de l'Évangile de Nicodème. Assurément il y a bien loin de cette ébauche irréguhère à une œuvre parfaite. J'aurais pu y relever bien des défauts, signaler des détails vulgaires, grotesques môme. Le sujet, très-dramatique par lui-même, aurait pu fournir à l'auteur des inspirations encore plus heureuses. Si j'examinais le fond des doctrines, je pourrais signaler quelques assertions inexactes, entre autres la confusion des limbes et des enfers. La distinction de Satan et du Prince des enfers a semblé à divers auteurs, et non sans motif, indiquer une trace des erreurs manichéennes. Mais en général, et à ne l'envisager qu'au point de vue littéraire, cette composition ne manque pas de vigueur ni d'originalité. C'est la première tentative sérieuse pour prêter à un fait chrétien la forme et les couleurs de la poésie épique ; et lorsqu'on a égard à la vogue dont cette légende a joui pendant le moyen âge dans tout l'Occident, particulièrement en Allemagne et en Angleterre où elle obtint sept éditions différentes de 1507 à 1532, on ne peut guère douter que nos grands poètes chrétiens n'y aient puisé quelques-unes de leurs inspirations. Plusieurs de nos vieux romans de chevalerie la reproduisent presque intégralement. 11 n'y a pas jusqu'à celui de l'enchanteur Merlin qui ne paraisse s'y rattacher dès le début. On la trouve également dans le soixante-sixième chapitre de la trèsélégante, délicieuse, melliflue et très-plaisante histoire de très-noble et victorieux roi Perceforest, roi de Grande-Bretagne. Rien de plus fréquent au moyen âge que des écrits portant ce titre ou un autre analogue : « Passion de Notre- Seigneur Jésus -Christ faite et traitée par le bon maître Gama-
liel et Nicodème son neveu, elle bon chevalier Joseph d'Arimathie. » Contes de chevalerie, romans, poëmes, l'Évangile de Nicodème a laissé sa trace partout.
Cette dernière observation s'applique à tous les Évangiles apocryphes. On ne saurait nier leur influence sur le développement de l'art et de la poésie chrétienne. Malgré la réprobation solennelle dont le pape Gélase les avait frappés, en dépit de la vigilance que mettait le clergé à prémunir les fidèles contre les fables qu'elles contiennent, ces légendes ne pouvaient manquer de trouver beaucoup de faveur auprès du peuple. Le même sentiment de crédulité naïve qui les avait fait naître devait servir à les propager. Du reste, en ne leur reconnaissant aucune valeur doctrinale, l'Église n'entendait pas les proscrire comme lecture pieuse ou comme source d'édification. Le peuple a sa poésie comme les classes lettrées : trop heureux si au lieu de trouver à ses côtés des romans corrupteurs, il peut repaître son imagination de sujets empruntés à un ordre plus moral et plus relevé. C'est de ce point de vue qu'il faut envisager le rôle de ces légendes apocryphes dans la vie chrétienne des premiers siècles et du moyen âge. Certes, le tableau de la vie patriarcale de Joachim et d'Anne offrait moins de danger que les fables voluptueuses du paganisme, du milieu desquelles sortaient ces populations devenues chrétiennes. N'avaient-elles point d'ailleurs un fond historique dont la réalité rachetait quelques ornements fictifs? Aussi les vit-on bientôt se mêler à toutes les branches de l'art. En attendant que le pinceau de nos plus grands artistes emprunte à leurs scènes quelques-unes de ses plus belles inspirations, l'architecture les reproduit dans les bas-reliefs et sur les vitraux des cathédrales. Déjà vers l'an 550 l'empereur Justinien avait élevé à Constantinople en l'honneur de Joachim et d'Anne un temple, qu'il avait orné de sculptures et de peintures inspirées par l'histoire apocryphe de la nativité de Marie. Au témoignage d'Anastase le bibliothécaire, le pape Léon III avait rempli de pareils sujets la basilique de saint Paul à Rome. La vraie, la grande poésie du moyen âge était
La légende et l histoire. 67
là en effet, dans ces vastes épopées de l'art qui chantaient l'âge héroïque du christianisme qu'elles éternisaient sous le ciseau du sculpteur. Les légendes apocryphes devaient tout naturellement venir prendre leur place dans cette histoire poétique de la religion, dont les faits principaux s'échelonnaient depuis le portail jusqu'àla voûte des temples. On ne s'étonnera môme pas que les artistes les aient mises à contribution plus souvent encore que TÉcriture sainte, dont le texte bref et sévère offrait à leur imagination un champ moins libre et des situations moins détaillées. De là vient que si nous avions perdu cette poésie légendaire du christianisme naissant, nous la retrouverions en partie sur les murs de nos cathédrales, qui en ont conservé les traits les plus saillants.
Dans un ordre parallèle à ce développement artistique, les Évangiles apocryphes ont dû avoir un développement littéraire. En môme temps que leur influence pénétrait la peinture et la sculpture, elle devait s'étendre à l'éloquence et à la poésie. Là sans do^ite leur action a été moins heureuse. L'éloquence de la chaire en particulier ne pouvait admettre ces légendes apocryphes que sur les points où la tradition venait les confirmer. Ce qui ne les a pas empêchées, je l'avoue, de se glisser dans bon nombre de sermons au moyen âge. Les cinq panégyriques de la Vierge par saint Jean Damascène témoignent de la grande popularité dont elles jouissaient en Orient. Au contraire, l'Église latine s'est toujours montrée plus sévère envers ces pieuses fictions. Du vi^ au xii^ siècle on rencontre fréquemment dans les auteurs ecclésiastiques des témoignages de cette réprobation perpétuelle dont elle frappait tout ce qui sentait la fable. Elle tolérait le goût du peuple pour ces légendes apocryphes plutôt qu'elle ne l'encourageait. La poésie était plus libre à cet égard que l'éloquence sacrée. Aussi à partir du x« siècle, les traductions ou les imitations en vers des Évangiles apocryphes ne tardèrent pas à se multiplier de toutes parts. A vrai dire, ces essais ne furent guère heureux. On ne refait pas la poésie légendaire : en voulant l'assujettir à des formes plus régulières, on lui ôte
son caractère de simplicité naïve, de création spontanée. Le poëme en vers du xiii^ siècle, intitulé Notre-Dame sainte Marie, qui fait naître sainte Anne de la cuisse de l'empereur Fanouel, n'est qu'une caricature de l'Évangile de la nativité de la sainte Vierge : aussi devint-il dès son apparition l'objet des plus vives critiques. Les vies rimées de Joachim, d'Anne, de saint Joseph et de la sainte Vierge, par le trouvère Herman, par Gautier de Coinsy, parla célèbre abbesse de Gandersheim, Hroswitha, ont infiniment moins de charme poétique que le récit simple et nu des Évangiles apocryphes, dont elles ne sont qu'une version mesurée. Une autre cause s'ajoute à celle-là pour expUquer l'infériorité relative de ces imitations en vers. Cette transformation des légendes orientales par l'esprit féodal ou chevaleresque leur enlevait toute couleur primitive. C'était l'époque où depuis Abraham jusqu'à Joseph d'Arima- ' thie, tous les personnages de la Bible devenaient forcément barons ou paladins, où Pilate était le souverain chevalier des Juifs et Joseph d'Arimathie, le fondemejit de toute chevalerie. Cette forme nouvelle que revêt la poésie légendaire peut être, à coup sûr, très-curieuse à étudier comme expression des mœurs du moyen âge, mais elle s'éloigne tellement de la fidélité des types en question, qu'elle les défigure en les adaptant à l'esprit d'une autre époque. De sorte qu'en résumé, tous ces remaniements poétiques que subit le cycle des légendes apocryphes du x^ au xv siècles me paraissent de beaucoup inférieurs à la rudesse originale du récit primitif. Il ne manquait plus. Messieurs, pour achever la fortune des Évangiles apocryphes, que de les faire passer dans le drame. C'est là que nous les voyons arriver vers le xv^ siècle dans ces productions dramatiques qui se résument dans le Mystère de la Passion. 11 a paru depuis plusieurs années de si bons travaux sur cette œuvre, fruit de l'inspiration artistique et religieuse de nos pères, que je puis me dispenser d'en parler au long. Pour me renfermer dans mon sujet, je me bornerai à marquer la place que les Évangiles apocryphes occupaient dans cette vaste trilogie. Vous savez