Ihid. xm. 14 et
84 l'épître de saint barnabé.
au loin dans les diverses classes de la société. Partout se vérifie le mot de saint Panl, « que l'olivier franc a été enté sur l'olivier sauvage, que le christianisme est venu se souder à la partie saine du judaïsme. »
Mais , Messieurs , si la prédication évangélique trouvait dans cette multitude de synagogues établies dans le monde romain un théâtre ouvert à son activité, qui ne voit en même temps que cette incorporation des juifs convertis dans l'Église chrétienne constituait pour elle un véritable danger? N'était-il pas à craindre, en effet, qu'en passant de la loi de Moïse à l'Évangile , ils n'emportassent avec eux ce sens charnel si contraire à l'esprit du christianisme, ou du moins quelque reste de cet attachement opiniâtre aux observances légales? Sans doute, les apôtres étaient là pour témoigner de la transformation radicale que peut subir un homme sous l'influence de la grâce; mais n'était- il pas facile de prévoir également que l'action divine ne les saisirait pas tous avec la même force ni avec un égal succès, partant que les préjugés judaïques survivraient dans beaucoup d'entre eux ? Le péril n'était pas imaginaire, et il en résulta, si je puis m'exprimer ainsi, la première crise doctrinale de l'Église naissante. Ici comme partout, le christianisme n'agit point par une révolution brusque et soudaine. C'est, je crois, saint Augustin qui a dit qu'il convenait d'enterrer la synagogue avec honneur. En tout cas, le mot est juste. Le Sauveur lui-même n'avait-il pas dit : Je ne suis pas venu détruire la loi, mais laccomplir. Fidèles à ce passé, les apôtres ne se séparèrent pas violemment du miUeu des.juifs. Pierre et Jean montaient au temple avec le reste du peuple pour la prière de la neuvième heure \ Bien que formant un groupe à part, les fidèles se réunissaient néanmoins sous le portique de Salomon '^. Mais, lorsqu'une fois le chef de la hiérarchie eut ouvert aux Gentils la porte de l'Église dans la personne du centurion Corneille, une grande question surgit, et c'est à Antioche
l Actes des Apôtres, m, l.
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qu'elle fut soulevée : fallait -il soumettre les païens convertis au joug de la loi mosaïque comme préparation à l'Évangile ? La résoudre affirmativement, c'était mettre le christianisme lui-même en question , en le réduisant aux proportions d'une secte ou d'une religion nationale. Le concile de Jérusalem trancha la difficulté : il déclara en principe que les observances légales n'étaient plus obligatoires pour personne, et ne conserva provisoirement que deux ou trois mesures de précaution contre le danger de l'idolâtrie. Dès lors il se forma parmi les chrétiens judaïsants deux partis, que nous retrouvons encore sous les mêmes traits vers le milieu du ii* siècle, dans le dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon '. Les uns, par respect pour la loi d'où ils étaient sortis, continuaient à en pratiquer les prescriptions compatibles avec l'Évangile, comme œuvres pieuses et de surérogation : assurément il n'y avait rien à redire à leur conduite. C'est pour ménager leur conscience timorée que saint Paul fit circoncire son disciple Timothée , , que saint Pierre et saint Barnabe évitaient à Antioche de manger avec les gentils. Il n'en était pas de même des autres judaïsants désignés plus tard sous le nom d'Ébionites. Ceux-ci, malgré leur conversion apparente à l'Évangile, avaient conservé tout leur orgueil pharisaïque, leur mépris pour les convertis de la gentilité et leurs préjugés aveugles sur la valeur absolue des cérémonies de la loi. A leurs yeux, la foi au Christ ne servait de rien sans la circoncision, et le christianisme n'était pas autre chose qu'un judaïsme rajeuni et restauré. Ils devinrent partout les ennemis les plus fougueux de l'apôtre saint Paul, qui déploya contre eux toute l'énergie de son âme. 11 n'y a guère d'épître dans laquelle il ne leur reproche ce fol orgueil de peuple privilégié, qui les porte à se prévaloir outre mesure de leur descendance d'Abraham, ce rigorisme superficiel qui fait consister la justice en quelques pratiques tout extérieures, ce sens grossier qui les rend esclaves de la lettre et incapables d'apprécier le bienfait de la liberté cliré-
1 Edit, Colon.., p. 2GG.
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tienne. L'Épître aux Galates, en particulier, est tout entière sur ce ton. C'est le monument le plus remarquable de cette controverse primitive avec les chrétiens judaïsants. L'apôtre y relève admirablement le caractère local et temporaire de la loi mosaïque, qu'il compare au rôle du précepteur dans l'éducation de l'enfant, et qu'il oppose à lÉvangile comme une tutelle provisoire à l'émancipation définitive. Dépassant les vues étroites de ses adversaires, il proclame Tuniversalité de la loi chrétienne qui efface toutes les différences de race, de condition et de nationalité. « En Jésus-Christ, dit-il dans cette phrase qui résume tous ses développements, ni la circoncision ni l'incirconcision n'ont aucune valeur, mais la foi qui agit par la charité ^ » C'est à cette argumentation victorieuse que se rattache également l'Épître attribuée au compagnon de saint Paul dans sa première course apostolique, saint Barnabe. Il est temps que nous examinions de plus près ce premier monument de l'éloquence chrétienne dans les Pères apostoliques.
Or, la question préliminaire qui se présente à nous dans l'examen de l'Épître de saint Barnabe est celle-ci : l'Épître est-elle authentique ou non ? Faut-il l'attribuer au personnage dont elle porte le nom, ou bien doit-on la regarder comme une œuvre supposée ? A vrai dire, Messieurs, cette question n'est pas d'une haute importance, car il est hors de doute que cet écrit si remarquable à plus d'un titre remonte à la première antiquité. Avant Origène qui en fait mention à deux ou à trois reprises -, Clément d'Alexandrie le cite sept fois dans le cours de ses Stromates ^ : ce qui déjà nous reporte au plus tard vers la première moitié du ii^ siècle ; car il n'est pas à supposer que ces deux écrivains aient attribué à saint Barnabe un ouvrage rédigé de leur temps. D'ailleurs , l'objet même de la controverse agitée dans la lettre, et la forme qu'elle y revêt, ne sauraient convenir