Essai critique sur VEp. de S. Barnabe
de prendre sur le fait ses audaces ou ses témérités. Ce point d'étude sera pour nous de la plus haute importance, quand nous -aborderons les Kpîtres de saint Ignace, qui ont eu le privilège de soulever un des plus grands débats littéraires dont l'histoire fasse mention. Je me réserve à cette occasion d'étudier de plus près la critique moderne, en signalant ses défauts et ses qualités. Pour le moment, nous n'avons sous les yeux qu'une escarmouche de théologien, si je puis parler de la sorte. Gomme l'Épître de saint Barnabe ne porte pas sur des matières controversées entre les diverses communions chrétiennes, elle n'avait pas de quoi passionner la critique. Aussi, en discutant son origine, a-t-on procédé de part et d'autre avec sang-froid, ce qui est rare, et avec impartiaUté, ce qui est plus rare encore.
Vous n'ignorez pas, Messieurs, que l'authenticité d'une œuvre peut s'appuyer sur un double ordre de preuves bien distinctes, selon qu'on examine le contenu même du livre ou qu'on discute l'autorité de ceux qui l'ont cité. C'est ce qu'on est convenu d'appeler les preuves extrinsèques, empruntées au témoignage, et les preuves intrinsèques, tirées du livre même, de son fond ou de sa forme. Or, si nous appliquons ce double critérium à l'Épître de saint Barnabe, il est clair que l'argument traditionnel milite en faveur de son authenticité. Nous avons vu, en effet, que les deux principaux représentants de l'école d'Alexandrie n'hésitent pas à l'attribuer au compagnon de saint Paul. On répond à cela que Clément d'Alexandrie et Origène ne se font pas faute, le premier surtout, de prendre quelquefois pour authentique ce qui ne l'est pas. Je le veux bien ; mais si leur témoignage n'est pas irréfragable, il n'en conserve pas moins, jusqu'à preuve du contraire, une assez grande valeur. On avait cru pouvoir leur opposer sur ce point Eusèbe et saint Jérôme \ mais l'argument se retourne évidemment contre ceux qui s'en servent. Car si saint Jérôme rapporte d'une part, qu'on lisait
1. Eusèbe, Hist. ecclés., in, 25; vf, 13, 14. S Jérôme, Catalogue des auteurs ecclés — Comm. stir Ézéchiel, I. xiii.
notre Épître parmi les écritures apocryphes, il affirme deTautre, que saint Barnabe l'a réellement composée ^ : montrant par là qu'il emploie à cette occasion le mot apocryphe dans le sens de non-canonique ; et par le fait l'Épître en question n'a jamais été reçue dans le canon des saintes Écritures. Il en est de même d'Eusèbe qui, par cela seul qu'il met l'Épître de saint Barnabe sur le même rang que celle de saint Jude, montre assez qu'il n'a voulu constater qu'une chose, savoir : que beaucoup hésitaient à lui attribuer une autorité canonique, sans nier pour cela qu'elle fût de saint Barnabe. En pressant d'avantage les paroles d'Eusèbe, on pourrait en conclure tout au plus que l'authenticité elle-même n'était pas admise généralement comme un fait indubitable ^ C'est du
1. Unam ad aedificationem Ecclesiae pertinentern epistolam composuit Barnabas.
2. Ce qui prouve qu'Eusèbe, en appliquant à l'Épître de S. Barnabe l'épithèle de vôôoç, illégitime, ne la prenait pas dans son sens propre, c'est qu'il emploie à trois reprises, pour la désigner, une expression beaucoup plus adoucie, celle de àvTileyo^srjôç^ controversée. 11 se sert également de ce dernier mot pour l'Épître aux Hébreux, pour le Livre de la Sagesse, pour celui de l'Ecclésiastique, qui, dans le principe, trou, vèrent quelque difficulté a être admis dans le canon des Écritures. 11 n'y a rien là qui puisse nous étonner. Comme les livres du Nouveau Testament n'ont pas été composés en un seul lieu ni en un seul temps, la collection complète ne pouvait être faite qu'après le premier siècle de l'ère chrétienne. Ce n'est qu'en se communiquant mutuellementles lettres que les divers Apôtres leur avaient adressées, que les Églises particulières pouvaient arriver à fixer le canon des Écritures par un consentement unanime. Or il devait se faire que l'une ou que l'autre Épître, peu connue ou peu répandue dans l'origine, éprouvât quelque peine à être reconnue comme inspirée par telle communauté chrétienne qui en prenait connaissance pour la première fois. Il ne faudrait pas s'imaginer que la deuxième Épître de S. Pierre, par exemple, aussitôt écrite, ait été répandue dans l'univers par plusieurs milliers d'exemplaires. L'imprimerie n'était pas là pour opérer ce qui nous paraît tout naturel, et ce qui alors eût été un prodige. Les choses ne se passaient pas ainsi. Les Églises se transmettaient demain en main, et sans nul doute, avec beaucoup d'empressement, les lettres qu'elles avaient reçues des disciples du Seigneur II devait en résulter que plusieurs d'entre elles suspendaient leur jugement, ne se croyant pas suffisamment édifiées sur la véritable origine ou la valeur dogmatique de telle Épître en particulier. De là, sur bien des points, le doute, la contestation même. Quand plus tard le canon des saintes Écritures se trouva irrévocablement fixé, les Pères du iir et du
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reste ce qu'a reconnu le plus habile défenseur de l'opinion contraire, le docteur Iléfelé, de Tubingue. De sorte qu'à s'en tenir aux preuves traditionnelles, la question serait à peu près vidée, ou du moins il en résulterait un préjugé Irèsfavorable pour l'authenticité de l'Épître.
Pour enlever à ces témoignages de l'antiquité une partie de leur force, on a fait valoir une considération qui n'est pas sans importance. Déjà saint Augustin la mettait en avant, à propos des livres apocryphes attribués à saint André et à saint Jean : « S'ils étaient l'ouvrage de ces deux apôtres, écrivait-il, l'Église n'aurait pas manqué de les admettre au canon des Écritures*. » Si en effet l'inspiration divine n'a fait défaut à aucun apôtre, on ne voit pas ce qui aurait pu empêcher l'Épître de saint Barnabe d'être reçue comme canonique, si ce n'est qu'elle ne fût pas réellement son œuvre. Comme vous le voyez, l'argument ne laisse pas d'être spécieux. Cependant une simple observation suffit pour le réduire à sa juste valeur. Il s'en faut bien que saint Barnabe doive être assimilé aux douze apôtres qui avaient reçu leur mission immédiatement du Christ, ou à saint Paul qui la tenait d'une révélation directe de Dieu. Si donc saint Luc donne au compagnon de saint Paul le titre d'apôtre, ce n'est pas dans le sens rigoureux du mot, mais selon la signification qu'y attachait saint Paul lui-même, lorsqu'il appelait du
ivo siècle les distinguèrent en deux classes, tout en les environnant d'une égale vénération t celles qui, dès l'origine, avaient été universellement admises, et celles qui, pour un motif quelconque, avaient rencontré çà et là une opposition momentanée. On appliquait à ces dernières les épithètes de ùvrilôyoïiévcct, controversées, à|jtytê«)).ouevai, ballottées par l'opinion publique, etc. ; aujourd'hui encore, nous les appelons deutéro-canoniques, et de même cju'on s'explique l'hésitation de plusieurs à ranger parmi les Écritures canoniques telle Épître réellement inspirée, il n'est pas moins facile de concevoir que d'autres, excédant la mesure^ aient pu regarder comme inspiré ce qui ne l'était pas. De là vient qu'Origène, par exemple, a pu assimiler l'Épître de S. Barnabe aux Écritures canoniques. Évidemment le jugement infaillible de l'Église pouvait seul opérer ce discernement, en délimitant le domaine de l'inspiration divine. 1. Contra adversarium legis ei prophetaru7n,i, 20.
même nom son disciple Kpaphrodite ^ D'où il suit évidemment que l'Église a pu ranger l'Épître de saint Barnabe dans une catégorie inférieure aux écrits des apôtres proprement dits, sans qu'on puisse rien inférer de là contre son authenticité. La difficulté qu'on propose n'est donc pas de nature à infirmer les témoignages de l'antiquité.
Aussi, s'est-on rejeté sur la lettre elle-même pour y surprendre les traces d'une supposition. En général, ce terrain plaît davantage à la critique moderne, parce qu'étant moins connu il offre un champ plus libre aux hypothèses et aux conjectures. Or je dois avouer que les raisons tirées de l'Épître elle-même contre son authenticité me paraissent loin d être concluantes. 11 en est même quelques-unes qu'il convient d'écarter dès l'abord comme peu sérieuses. Ainsi, par exemple, on se trouve scandalisé d une expression hyperbolique qu'emploie l'auteur au chapitre v% en appelant les apôtres « les plus grands des pécheurs )> à l'appui de ce mot du Sauveur : je suis venu appeler les pécheurs plus encore que les justes. Mais saint Pierre et saint Paul eux-mêmes se qualifient de la sorte ^. Appliquée à une réunion d'hommes parmi lesquels se trouvaient un publicain, un traître, un persécuteur, cette dénomination, si outrée qu'elle puisse paraître, n'a i^ien d'injurieux pour les apôtres qui tous pouvaient dire avec saint Paul : c'est par la grâce de Dieu que je suis tout ce que je suis. Passant à un autre ordre d'idées, on a voulu surprendre l'auteur en flagrant délit de mensonge ou d'erreur historique. Pour abaisser l'orgueil des juifs qui se glorifiaient outre mesure de la circoncision, il affirme au chapitre ix^ que ce rit ne leur était pas exclusivement propre, qu'il était en usage dans toute la Syrie, non moins que dans l'Arabie, en [Egypte et parmi tous les prêtres des idoles. Comment, dit là-dessus le dernier éditeur allemand des Pères apostoliques.