‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 21 sur 143 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

Idée mère de l'Épître de saint Barnabe. — Le mosaisme a été une vaste prophétie du christianisme qu'il préfigure et qu'il prépare. — Symbolisme de l'Ancien Testament. — L'Epître de saint Barnabe fraie la voie au mode d'interprétation allégorique qui distingue l'exégèse alexandrine. — Opinion de Néander ({ui croit retrouver l'esprit de Philon dans l'Épître de saint Barnabe. — Différence entre la méthode exégétique de Philon et celle qu'emploie saint Barnabe après saint Paul. — Le symbolisme des nombres dans les premiers siècles de l'Église. — Spiritualisme élevé et premiers éléments de la véritable Gnose dans l'Épîirs de saint Barnabe.

Messieurs,

C'est par l'Épître de saint Barnabe que nous avons dû commencer l'étude de l'éloquence chrétienne dans les Pères apostoliques. Ce document primitif, qui sert de transition entre les Écritures inspirées et les productions postérieures de la pensée chrétienne, nous a introduits au milieu de la première latte doctrinale que le christianisme ait eu à soutenir dans le monde, la lutte avec le mosaisme devenu infidèle à sa mission. A cet efTet, nous avons dû rechercher dans l'histoire du peuple juif l'origine et les motifs de son opposition aux doctrines chrétiennes. Envisageant de plus près la physionomie religieuse et morale d'Israël, nous y avons surpris deux traits caractéristiques, qui excluent toute ressemblance avec les autres peuples de l'antiquité, son mono-' théisme et l'idée messianique qui se reflète dans toute sa vie. Partant de là, nous avons suivi l'altération progressive de cette idée fondamentale sous l'influence des préjugés charnels du peuple juif, soutenus avec cette ténacité qui faisait le fond de son caractère. Ni le gros de la nation, avons-nous dit, ni les grandes sectes juives, n'avaient touchant le règne messianique des idées assez élevées pour accueillir son avé-

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nement avec les dispositions convenables. De là cette résistance aveugle que le Sauveur rencontra parmi ceux qu'une éducation divine aurait dû le mieux préparer à reconnaître sa mission. Et pourtant il entrait dans les desseins de la Providence, qui ne souffre pas d'interruption dans ses œuvres, que le christianisme vînt se greffer sur la partie saine du judaïsme, comme l'olivier franc sur l'olivier sauvage. Il en résultait à la fois pour celui-là un avantage et un danger : un avantage, parce que, grâce à la dispersion des juifs, il trouvait dans toutes lessynagogues du monde romain un point de départ à son activité ; un danger, parce qu'en passant dans l'Église les nouveaux convertis pouvaient y transporter une partie de leurs préjugés. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Bon nombre de chrétiens sortis du judaïsme essayèrent de combiner dans un alliage bizarre la foi chrétienne avec les prescriptions mosaïques, qu'ils regardaient comme obligatoires pour tous. Nous avons dit que saint Paul ne cesse de s'élever dans ses lettres contre ces néophytes obstinés, qu'il accuse de rendre vaine toute l'économie de la rédemption. C'est contre eux également qu'est dirigée l'Épître de saint Barnabe, qui tient à la fois de l'Épître aux Calâtes par l'interprétation allégorique qu'elle donne de l'Ancien Testament, et de l'Épître aux Hébreux par le rapport intime qu'elle cherche à établir entre la loi ancienne et la loi nouvelle. Avant de l'examiner en elle-même, nous avons dû, sans entrer dans tous les détails de la question, discuter son authetincité, et nous sommes arrivés à cette conclusion, qu'elle réunit en sa faveur sinon tous les caractères d'une certitude pleine et entière, du moins ceux d'une haute probabilité.

Aujourd'hui, Messieurs, nous allons parcourir ce premier monument de l'éloquence chrétienne dans les Pères apostoliques. Or, pour en saisir l'idée capitale, il importe de bien préciser le terrain sur lequel se plaçait ce groupe assez nombreux de chrétiens judaïsants. Et d'abord, le débat ne portait aucunement sur la partie dogmatique et morale de la loi

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mosaïque, sur cet ensemble de vérités et de préceptes que nous appellerions la reli^jâon ou la loi naturelle : immuable comme Dieu, elle ne pouvait être abrogée, comme étant fondée sur les rapports essentiels qui unissent les. êtres entre eux. Ce qui était en question, c'était la valeur de la partie cérémonielle, de cet ensemble de rits parmi lesquels la circoncision tenait le premier rang. Exagérant le caractère divin du rituel mosaïque, les chrétiens judaïsants prétendaient l'étendre à tous les temps et à tous les lieux. Selon eux, l'obligation d'en suivre les pratiques avait survécu au judaïsme, comme préparation nécessaire, même pour les gentils, à la loi évangélique. Vous saisissez, sans nul doute, la conséquence de ce principe qui réduisait le christianisme 3. n'être plus qu'un judaïsme élargi et restauré. C'était, pour ainsi dire, l'étouffer dans les langes de son berceau, et l'empêcher de prendre son essor pour embrasser tous les peuples dans l'expansion illimitée de sa force. Or, pour combattre cette tendance périlleuse et élroite, que fallait-il? Établir deux choses : qu'en fait la loi mosaïque avait étéabrog(^e, et qu'en droit elle n'avait jamais eu une valeur absolue, mais relative au Nouveau Testament dont elle était l'ombre et la figure. Tel est le but de l'Épîlre de saint Barnabé.

Dès le commencement, l'apôtre résume sa pensée dans une phrase qui embrasse l'économie divine dans toute son étendue (( Le Seigneur, dit-il, a établi trois constitutions : la vie en espérance, la vie initiale et la consommation de la vie. Par les prophètes il a établi le passé et frayé la voie au présent qui nous initie à l'intelligence de l'avenir '. » Ce début est large et élevé. Toutes les destinées de l'humanité sont comprises dans ce peu de mots qui marquent dans son triple état : celui du monde ancien sous l'espérance que produit la prophétie, celui du monde chrétien sous la foi que fait naître la prophétie réalisée, et celui du monde futur sous la science

1. Je traduis littéralement (^ii manuscrit latin de Corbie, qui remonte au delà du ixc siècle. Nous n'avons plus le texte grec des quatre premiers chapitres ni de la moitié du cinquième.

parfaite qui termine Ja foi dans la claire vision. Cette gradation est admirable et détermine nettement les rapports qui existent entre l'une et l'autre alliance, et qui les relient toutes deux à leur terme définitif. Le mosaïsme est la prophétie du christianisme ; le christianisme l'accomplissement du mosaïsme, et la vie future la consommation du christianisme. Par lui-même, et abstraction faite de sa fin, le mosaïsme n'est d'aucune valeur surnaturelle ; il n'a de vie par anticipation que dans le christianisme, par l'espérance qu'il met en lui, spes vitœ. Pleine et entière réahté en lui-même, et par rapport au mosaïsme, le christianisme à son tour est un symbole de l'avenir : il ne donne que la vie initiale, initium vitœ, relativement à la vie future où il trouve sa consommation. 11 est entre la prophétie et la claire vision, comme la foi qui prépare celle-ci et qui exphque celle-là. D'une main, il dévoile le passé ; de l'autre, il indique l'avenir. Cette idée féconde que saint Barnabe laisse derrière lui à son point de départ, il ne la suit pas dans tous ses développements ; mais rien qu'à la saisir dans cette forme elliptique où il la ramasse, vous voyez quelle vaste perspective l'étude des pères apostoliques ouvre à la philosophie de la foi. 11 résulte également, Messieurs, de cette largeur de vues qui se trahit des l'abord, qu'il règne entre saint Paul et saint Barnabe une grande affinité dans leur genre d'exposition, et particulièrement dans la manière dont ils expriment les rapports entre la loi mosaïque et la loi chrétienne. L'antiquité ecclésiastique avait si bien saisi ces traits de ressemblance entre l'apôtre et son premier compagnon de voyage, qu'au témoignage de saint Jérôme, beaucoup de Latins, ïertullien entre autres, attribuaient à saint Barnabe l'Épître aux Hébreux ^ L'analogie de la .forme ou de l'idée a pu, en effet, accréditer cette erreur. Sans doute, le génie de saint Paul inspiré par l'Esprit-Saint a creusé plus avant cette idée fondamentale, sans laquelle l'histoire religieuse du genre humain ne saurait être comprise dans son développement pro-

1. s. Jérôme, Ep. ad Dardanum. — Tertull., Lih, de Pudicilid.

100 L'ÉPÎTRE de saint BARNABE.

gressif. Les images qu'il emploie à ce sujet sont plus vives, plus nettes. A ses yeux, le mosaïsme est une vaste pédagogie qui a dû donner au monde ses premières leçons, en l'initiant aux rudiments de la doctrine* : vient pour l'humanité un âge plus avancé, où cette instruction élémentaire fait place à un enseignement plus élevé et plus complet. Un peu plus loin, il exprime sous une autre forme ce progrès du mosaïsme y au christianisme : la loi mosaïque est une tutelle provisoire qui tient l'homme enchaîné sous la garde de ses prescriptions ; arrive l'âge de l'émancipation, qui secoue ce joug de la tutelle dans la liberté de l'adoption divine-. Ailleurs, il se sert de la comparaison si exacte de l'ombre et de la lumière ^ Le mosaïsme est une ombre prophétique que le christianisme projette derrière lui : une fois que la lumière vient à briller dans tout son éclat, l'ombre s'évanouit et le corps se dessine sous sa véritable forme. Saint Paul n'est pas d'une justesse moins expressive quand il détermine la relation entre le christianisme et la vie future. Tout lumière qu'il est, comparé aux ombres de la loi mosaïque, le christianisme n'est pourtant que l'aurore du grand jour de l'éternité. « Car la foi, dit l'apôtre, c'est la substance des choses que nous espérons et la preuve de celles que nous ne voyons pas^ » Viendra le jour où la foi se résoudra dans la claire vision, et où l'espérance se reposera dans la pleine possession.

Cela posé, le rôle temporaire de la loi mosaïque, sa valeur relative devient évidente. Elle devait servir de passage et d'introduction au christianisme : une fois ce but atteint, sa mission était terminée. Du reste, dit l'auteur de l'Épîtreque nous étudions, Dieu a tranché la question par un fait qui ne souffre pas de réplique. Voyez les calamités qu'il a déchaînées sur le peuple juif : ne signifient-elles pas clairement.

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