‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 26 sur 143 · l'c Êp. de S. r terre, lU, 20 el · texte numérisé non relu

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nique qui fait invasion dans rÉcriture pour l'ajuster aux idées piiilosopliiques des disciples de Pythagore et de Platon. Or il est évident que si une pareille exégèse a pu laisser quelques traces dans Clément d" Alexandrie et dans Origène, elle est aussi éloignée du mode d'interprétation s uivi par les apôtres que l'Évangile peut l'être de la philosophie grecque.

Il résulte de ce que nous venons de voir, Messieurs, qu'en interprétant dans le sens messianique quelques-unes des figures de l'Ancien Testament, saint Barnabe se rattache à saint Paul plutôt qu'à Philon ou à l'école juive d'Alexandrie- Par là disparaît la principale dilTiculté qu'on a fait valoir contre Tauthenticité de l'Épître. 11 n'y a que deux points qui puissent embarrasser, ou du moins sur lesquels l'auteur de la lettre paraisse vulnérable. Comme elle ne jouit pas du privilège de l'inspiration, il nous est permis de la discuter librement. En expliquant le caractère figuratif de la circoncision, l'écrivain trouve un sens mystérieux dans le nombre de trois cent dix-huit hommes de la maison d'Abraham circoncis par le patriarche ; et se livrant à un calcul basé sur l'alphabet grec, il tire de la valeur numérique de ces trois chiffres les deux premières initiales du nom de Jésus et le signe de la croix figuré par la lettre!'. J'avoue que de première vue cette explication a une couleur cabalistique assez prononcée. Mais qui sait si cet argument, dont la force nous paraît bien minime, n'était pas de nature à faire plus d'impression sur une partie des lecteurs de TEpître, que la plus belle démonstration tirée du fond môme de la religion chrétienne ? C'est, Messieurs, qu'il importe de ne pas juger les idées particulières d'une époque avec celles d'une autre. Pour apprécier le caractère d'une controverse, il faut autant que possible s'identifier avec l'esprit de ceux qui l'ont agitée. Or les JuifS' qui voyaient un mystère dans chaque nombre de l'Écriture, et qui plaçaient la plus grande confiance dans ce genre de cal-

1. Ép. de S. Barn., ix. L'auteur de l'Épître cite tantôt le texte hébreu, tantôt la version des Septante.

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culs, étaient accessibles rà cette argumentation, laquelle s'adressant à eux avait à tout le moins une valeur relative. De là vient que les Pères n'ont pas craint de l'employer quelquefois ; car vous serez peut-être surpris d'apprepdre que, sans parler de Clément d'Alexandrie ^ ni d'Origène, saint Barnabe a été suivi dans cette supputation symbolique par saint llilaire, saint Ambroise, saint Paulin et saint Augustin*. Or, quand je trouve sur mon chemin une opinion embrassée par tant d'esprits d'élite, je puis ne point la partager, mais je me garderai bien d'y voir une absurdité ; car je suis de ceux qui pensent que les Pères avaient pour le moins autant d'esprit et de jugement que nous. Je sais bien que plus d'un écrivain moderne traiterait ce respect de critique timide et étroite ; mais plus d'un travail contemporain qui se flatte d'avoir fixé la science passera, et l'on s'appuiera toujours sur l'autorité des Pères. Du reste, si la cabale a fait un abus étrange de ce mode d'interprétation, il n'est pas moins vrai qu'en principe le nombre a son symbolisme comme toute autre chose. Les religions anciennes comme les plus grandes écoles de philosophie sont d'accord là-dessus. 11 va sans dire que les diverses combinaisons imaginées dans ce sens sont d'ordinaire plus subtiles que fondées ; mais on manquerait de respect aux plus graves esprits en n'y voyant toujours et partout que le jeu puéril d'une fantaisie arbitraire. Tel nombre en particulier a été réputé symbolique ou sacré par presque tous les peuples. L'unité et la trinité, par exemple, ne trouvent- elles pas leur plus haute expression dans la Divinité elle-même ?Si, comme rien ne s'y oppose, un fait quelconque peut, dans les desseins de la Providence,

t. Glém. d'Alex,, Stroin., vi. — 2. Origène, Hom. ii in Genesim ; Hilaire, Lib. de Synodis, sub tinem; Ambr,, lib. i, de Abrahamo, 3, lib. i de fide-, Paulin, Ep. 2 ad Severum; Aug , Quœsl. in Heplaleuchum, vu, 37 ; Epiphan., Ilèrés., liv. xm, etc. Tout le monde sait combien l'expression symbolique de i^Qxj;^ poisson, a été employée par les chrétiens des premiers siècles pour signifier I>30"oûv X^icttôv 9»ôv ûtov (xwt«^«, Jésus-Christ fils du Dieu sauveur.

servir de type ou de figure à une réalité subséquente, pourquoi le chiffre ne pourrait-il pas offrir la même signification? N'avons-nous pas une preuve incontestable de ce symbolisme du nombre dans l'Apocalypse, où saint Jean désigne l'Antéchrist par son chiffre, la valeur numérique de trois lettres de l'alphabet grec équivalant à 666 \ Donc, si nous sommes libres de n'accorder sur ce point qu'une valeur relative à l'interprétation allégorique de saint Barnabe, rien ne nous autorise à n'y voir qu'un caprice de l'imagination indigne d'un disciple des apôtres.

Je dirai à peu près la même chose du passage où, frayant la voie à l'exégèse alexandrine, l'écrivain apostolique s'efforce d'expliquer dans un sens moral la distinction des animaux purs et impurs, des mets licites ou défendus, établie dans le Lévitique ^. Certainement si, en place des idées étroites de quelques chrétiens judaïsants, saint Barnabe avait eu à réfuter au xviip siècle les articles du Dictionnaire philosophique, où Voltaire cherche à tourner en ridicule les lois rituelles de Moïse., il y a lieu de supposer qu'il s'y fût pris d'une autre manière. A un homme dont l'esprit humanitaire n'était accessible qu'à des raisons de police et de salubrité, il eût répondu apparemment comme fit l'abbé Guénée dans un excellent petit ouvrage qu'on ne lit plus guère aujourd'hui, mais qui renferme pour le moins autant d'esprit et sans contredit plus de science et de jugement que les articles de Voltaire. Comme l'auteur des Lettres de quelques Juifs, il eut démontré sans peine que de simples motifs d'hygiène suffiraient déjà pour justifier les lois rituelles concernant la nour-

1. Apoc, XIII, 17 et 18, Les trois lettres sont : y^^ ^. o". On a trouvé étrange que S. Barnabe semble attacber beaucoup d'importance à ce calcul, mais S. Jean n'a t-il pas soin de dire, avant de donner le chiffre de la bête : « Hîc sapientia est, qui habet intellectum computet numerum bestiae. »

'J. Clément d'Alexandrie, Strom , u, 15, v. 8; Pœdagog., 1. ii, 10. L'auteur des Stromates a visiblement emprunté une partie de son explication allégorique des lois rituelles de Moïse à l'Épître de S. Barnabe, qu'il cite tort souvent.

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riture des Juifs, qu'eu égard au climat de la Palestine et aux maladies contagieuses si fréquentes dans ce pays, l'interdiction de certains animaux était de la part du législateur une preuve de haute sagesse. Que sais-je ? peut-être eut-il opposé à une plaisanterie qui ne méritait guère mieux la finesse d'une verve railleuse ; et, au lieu de chercher un sens moral dans sa prohibition du lièvre, en face d'un adversaire que de pareilles raisons n'auraient pas touché, peut-être se fût-il exprimé à peu près en ces termes :

« Vous n'approuvez pas que le lièvre nous ait été défendu : vous l'aimez apparemment ; d'autres ne l'aiment point: il ne faut pas disputer des goûts. Mais ignorez-vous que les viandes les plus exquises et les plus recherchées dans quelques pays ne le sont pas également partout ? qui vous a dit que dans les pays chauds le lièvre a ce fumet qui vous flatte ? Sa chair, qui doit y être plus noire et plus pesante, pouvait fort bien n'être pas du goût des habitants de la Palestine et des pays voisins. On a d'autant plus lieu de le croire qu'encore aujourd'hui les Égyptiens et les Arabes en font peu de cas au rapport d'Hasselquist. Ils laissent en paix, dit ce savant voyageur, ces animaux si persécutés en tant d'autres pays. Ce n'était donc qu'un aliment dédaigné que notre législateur nous interdisait : y a-t-il Là de quoi vous surprendre * ? »

Passant de là aux autres points du rituel mosaïque, saint Barnabe, que je place toujours au xviiie siècle en face de Voltaire, n'aurait pas eu de peine à prouver au malin critique que ces prescriptions, si judicieuses au point de vue diététique, avaient un but encore plus rationnel, celui de tenir les Juifs étroitement ramassés en un corps de nation et séparés du contact des peuples idolâtres. Après quoi, il aurait peut-être terminé de la sorte :

« Le législateur juif connaissait mieux que vous, Monsieur le cœur humain et le besoin qu'ont toutes les sociétés reli-

l. Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire, i, 165.

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gieuses et civiles de liens extérieurs qui les unissent. A ne parler de lui qu'humainement et à juger de vous par vos critiques, tout grand philosophe, tout beau génie que vous êtes, vous n'eussiez été, à la place de ce grand homme, qu'un faible pohtique et un très-petit législateur. Depuis longtemps votre religion, votre peuple et vos lois auraient cessé d'être *. »

Mais Voltaire n'existait pas au premier siècle, pas même Celse, son premier précurseur. Le terrain était donc tout différent. Des néophytes encore esclaves de la lettre du judaïsme ou en péril de retomber sous son joug avaient besoin d'un enseignement relevé qui leur fit découvrir sous l'écorce du mosaïsme une sève doctrinale plus vivifiante et plus pure. De là, le sens tropologique que saint Barnabe prête à cette partie du rituel de iMoïse. Le législateur, dit-il, visait à un but moral que la lettre n'indique pas. Ainsi, en proscrivant telle nourriture, il voulait inspirer une vive horreur des vices ligures par les habitudes ou qualités physiques de certains animaux, du vice de la rapine exprimé par les oiseaux de proie, du vice de l'impureté dont le plus immonde des animaux domestiques offre le type, etc. Il y. a, sans nul doute, dans ce passage plus d'un rapprochement subtil que désavoue l'histoire naturelle, bien que l'auteur de l'Épître n'ait fait que suivre les opinions généralement reçues parmi les anciens touchant la génération du lièvre, de l'hyène et de la belette -. Mais au pomt de vue moral cet enseignement est irréprochable : la tradition hébraïque nous en offre déjà quelques vestiges. Pour le prouver, je n'en appellerai pas à Philon ^ dont l'esprit novateur se sépare sur plus d'un point de ses coreligionnaires ; un fragment d'Aristée, cité par Eusèbe, met dans la bouche du grand prêtre Éléazar s'adressant à Ptolémée Philadelphe, une explication toute pareille

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