‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 27 sur 143 · Lib. de AgricuU., et alibi passim · texte numérisé non relu

Lib. de AgricuU., et alibi passim

l'esprit et la lettre. 1 1 3

des lois rituelles concernant les aliments ^ Il était donc tout naturel que, s'adressant à des chrétiens judaïsants, saint Barnabe fît valoir cette interprétation pour élever leur esprit au dessus du sens littéral. Encore une fois, le fondement de celte méthode se trouvait dans la tradition juive et dans le caractère général du mosaïsme. Aussi plusieurs Pères 1 ontils suivie, saint Augustin entre autres, et le plus grand théologien du moyen âge, saint Thomas d'Aquin,n'a pas hésité à expUquer cette partie du rituel de Moïse dans le sens tropologique, à l'exemple de saint Barnabe ^.

Cette tendance à dégager l'esprit du lecteur des entraves d'un judaïsme matériel et grossier se manifeste dans toute l'Épître et lui donne sa forme caractéristique. En les initiant à ce spiritualisme élevé, à cette gnose véritable, saint Barnabe s'élève parfois à une haute éloquence. C'est ainsi qu'il achève cette vaste explication du symbolisme de l'Écriture, en opposant au temple de Jérusalem cette demeure spirituelle que Dieu s'est construite en nous. Permettez-moi, Messieurs, de vous lire ce beau passage :

« Puisque le temple de Jérusalem n'est plus, cherchons sil existe encore un temple de Dieu. Oui, ce temple existe. Avant que nous eussions reçu la foi, notre cœur était semblable à ces temples faits de main d'homme où régnent la corruption et la faiblesse : livré au culte des idoles, il était devenu la demeure des démons : tout en lui s'élevait contre Dieu. Mais voici que Dieu s'est bâti un temple digne de sa magnificence. Par la rémission des péchés que nous avons reçue; par l'espérance que nous plaçons dans le nom du Seigneur, nous sommes devenus des hommes nouveaux, de nouvelles créatures. C'est ainsi que Dieu habite réellement en nous, par la parole de la foi, par la vocation à la pro-

\. Prépar. évang.,\W.\u\.Q\ie\le que soit l'opinion qu'on embrasse sur le livre d'Aristée, il remonte certainement à un siècle ou deux avant J.C.

2. A.ug., c. Faustum, v, c. 7, S. Thora., Summa theoL, prim. secund. quœsl. c. II, art. 6.

messe, par la sagesse de ses ordonnances, par les préceptes de la doctrine : c'est lui-même qui prophétise en nous, qui nous remplit de sa présence. Nous étions sous la servitude de la mort : voici qu'en mettant sa parole sur nos lèvres, il a ouvert les portes de ce temple intérieur ; par le changement qu'il opère dans notre àme, il a rendu ce temple incorruptible. C'est pourquoi quiconque désire être sauvé ne regarde pas à r homme, mais à celui qui habite dans l'homme et qui parle en lui, étonné de ce qu'il n'a jamais entendu un tel langage qui dépasse tous ses vœux. Voilà le temple spirituel que Dieu s'est construit *. »

J'aime à rapprocher de ce passage qui respire un spiritualisme si élevé l'épître à Lucile où Sénèque établit également que Dieu réside au dedans de l'homme. Malgré la noblesse de son langage, le philosophe latin reste de beaucoup inférieur au Père de l'Église son contemporain :

« Il ne faut point lever les mains vers le ciel, ni prier le sacristain qu'il vous laisse approcher de l'idole afin que vous puissiez lui parler à l'oreille, car Dieu est près de vous, il est avec vous, il est au dedans de vous. Oui, mon cher Lucile, je vous dis qu'il réside au dedans de nous un esprit saint, qui observe et qui garde comme un dépôt le bien et le mal que nous faisons; il nous traite selon que nous l'avons traité. Sans ce Dieu personne n'est homme de bien ; sans son secours, personne ne se pourrait mettre hors du pouvoir de la fortune. 11 donne des conseils hardis et courageux. Il y a certainement un Dieu dans tous les gens de bien ; mais quel est ce Dieu? Nul ne le peut dire 2.... »

Voilà bien Sénèque avec son scepticisme indécis et flottant. Après avoir établi que Dieu réside au dedans de nous, il finit par déclarer que nul ne sait quel est ce Dieu. C'est cette absence de doctrine positive qui a rendu la morale stoïcienne si impuissante en lui enlevant toute base et tout point d'appui, tandis que le christianisme se présentait au monde avec

Page 1