‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 37 sur 143 · I. P'- Ép. aux Cor., i, l7-v · texte numérisé non relu

I. P'- Ép. aux Cor., i, l7-v

LE SCHISME ET l'uNITÉ. 131

C'est dans les opuscules de Plutarque qu on voit le mieux quel découragement s'emparait des esprits honnêtes, à la vue d'un siècle qui ne savait supporter ni ses maux ni les remèdes de ses maux. Le délire de la superstition dont il était témoin, ne lui semblait pas moins aflligeant que cette incrédulité cynique qui gagnait de proche en proche ^ C'était là, en effet, le signe caractéristique de ce siècle au milieu duquel le christianisme venait faire son apparition. L'impiété et la superstition y marchaient côte à côte en se donnant la main dans le fatalisme. On s'attachait avec fureur à ces débris de cultes d'où la foi s'était retirée. Saint Paul avait donc raison de dire que Dieu avait convaincu l'ancien monde d'impuissance et de stérilité ; et l'expérience allait prouver que ce qui paraissait une folie aux yeux des Grecs était en réalité la véritable sagesse.

La prédication de saint Paul à Corinthe eut un plein succès, et c'est assurément une preuve de la divinité du christianisme , que d'avoir réussi par les moyens qui eussent fait échouer toute autre doctrine , en heurtant de front les idées reçues. Pendant les dix -huit mois que l'Apôtre y passa, il convertit un grand nombre de Juifs et de païens, et l'Église de Corinthe ne tarda pas à devenir l'une des plus florissantes de la Grèce. Nulle part ailleurs, les dons extraordinaires que Dieu se plaisait à multiplier dans les premiers temps du christianisme ne furent plus fréquents, comme on peut s'en convaincre par les Épîtres de saint Paul aux Corinthiens. Ces deux Lettres prouvent également que les désordres ne manquaient point parmi eux ; et ce serait une grave erreur de penser que tout fut parfait dans ces communautés naissantes : ces natures païennes se relevaient parfois sous les coups victorieux que la grâce leur avait portés ; elles éclataient par intervalles en de terribles effets. L'incestueux de Corinthe, contre lequej saint Paul s'élève avec tant de force, en est nne preuve

t. Pluturq., De la Stiperstilion et de l'Impiété, c. 3, o, 7, 9, It.

frappante. Mais, outre le contact de l'idolâtrie et de Timmoralité qui régnaient dans la capitale de l'Achaïe, un autre danger menaçait les fidèles.

Ce que la Grèce n'avait jamais compris dans le cours de son. histoire, c'était l'unité, qui toujours lui avait fait défaut. De là cette foule de petits États qui, se tournant les uns contre les autres, avaient fini par s'ensevelir dans une ruine commune. La division n'était pas moindre dans l'ordre intellectuel que dans l'ordre politique. L'esprit grec, particulier et divers, ne se prêtait qu'avec peine à tout ce qui revêtait un caractère de généralité : c'est ce qui avait donné naissance à ce grand nombre d'écoles ou de systèmes philosophiques qui se contredisaient sur les points principaux. Or la loi fondamentale du christianisme, c'était l'unité : l'unité de doctrine sauvegardée par l'unité de gouvernement. On conçoit dès lors qu'une telle loi dût soulever quelque répugnance dans l'esprit des Grecs, si enclins par une longue habitude au fractionnement intellectuel et social. C'est ce qui arriva par le fait. Quand l'Apôtre eut quitté Corinthe, à la suite d'une persécution que les Juifs lui avaient suscitée devant le tribunal de Gallion, frère de Sénèque ^ et ])roconsul d'Achaïe , un autre prédicateur de l'Évangile , Apollon d'Alexandrie, y était arrivé pour continuer l'œuvre de saint Paul. La prédication de ce nouveau missionnaire, dont l'éloquence et l'érudition sont célébrées dans les Actes des Apôtres ^, produisit une vive sensation. Enfin, selon toute apparence, saint Pierre allant à Rome avait passé par Corinthe ; ou du moins, si ce point historique n'est pas à l'abri de toute contestation, quelques chrétiens judaïsants avaient fait valoir trop exclusivement le nom et l'autorité de celui à qui Dieu avait confié d'une manière toute spéciale l'apostolat des Juifs ^. 11 en résulta que des partis se formèrent au sein de l'ÉgUse de Corinthe. On disait : Je suis à

t. Schœll, llist. de la littéral, rom.f iv« période.

■2. xviil, 2 4, 2.").

o. Ép. aux Gai., ii, S,

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Paul, ou à Pierre, ou à Apollon, absolument comme on eût dit : J'appartiens au Portique, ou au Lycée, ou à l'Académie. L'esprit grec reparaissait avec sa tendance traditionnelle à se diviser en écoles plus ou moins divergentes. Outre les trois partis que je viens de nommer , un quatrième s'était formé, dont le caractère particulier a beaucoup exercé la sagacité des critiques modernes, le parti du Christ \ Plusieurs en effet, s'appuyant sur des visions ou des révélations particulières, rejetaient l'autorité des apôtres pour s'en tenir à celle du Christ : ils se croyaient affranchis des liens extérieurs par une communion plus intime avec le Verbe. Évidemment le schisme était en germe dans ces divisions qui mettaient en péril l'unité hiérarchique et avec elle l'unité de doctrine. Aussi saint Paul n'oublia rien pour combattre ces tendances en développant le grand principe de l'unité dans ses Épîtres aux Corinthiens. « Vous dites, leur écrivait-il : Moi je suis à Paul, et moi à Apollon, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il donc divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ou avez-vous été baptisés au nom de Paul?... Qu'est-ce, après tout, qu'Apollon et qu'estce que Paul ? de simples instruments par lesquels Dieu a opéré votre conversion à la foi. Moi jai planté , Apollon a arrosé; or, celui qui plante n'est rien, comme celui qui arrose n'est rien non plus; c'est Dieu qui est tout, car c'est Jui seul qui donne l'accroissement ^. )> C'est en s'effaçant ainsi derrière la grande figure du Christ , unique fondement de la doctrine, que l'Apôtre parvint à étouffer ces dissensions naissantes ; et l'Église de Corinthe, rendue à la paix, put refleurir avec plus d'éclat que jamais. Mais le germe de ces divisions fatales n'était pas détruit. La nature humaine ne porte-t-elle pas d'ailleurs en elle-

1. Le parti du Christ dans l'Église apostolique, par le docteur Daehno, Halle, 1841; De Ecclesià Corinthiacâ primœvâ factionihus turbatâ, Schenkel, Bàle, iS^iS; Le parti du Christ à Corinthe dans l'âge apostolique, Goldhorn, Leipzig, 1840.

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