‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 42 sur 143 · SEPTIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIEME LEÇON

Principe fondamental développé par saint Clément dans sa première Épître aux Corinthiens. — L'orgueil est la cause morale du schisme comme i'hnmilité est la source et la sauvegarde de l'unité. — L'ordre résulte de la soumission de toutes les volontés à une loi suprême. — Harmonies entre le monde physique et le monde moral. — La grande loi de la subordination des pouvoirs s'applique à l'État et à l'individu comme à l'Église. — Exposition des systèmes erronés sur la constitution de l'Église ; Planck, Néander, etc. — Saint Clément les réfute à l'avance. — La charité resserre les liens formés par la foi.

Messieurs,

Vous vous rappelez à quelle circonstance particulière est due la première Épîlre du pape saint Clément aux Corinthiens. Dans la deuxième moitié du premier siècle, l'Église fondée par saint Paul dans la capitale de l'Achaïe avait vu sa paix troublée par une sédition. Quelques esprits infatués de leur vaine science s'étaient élevés contre les dépositaires du pouvoir spirituel, dont plusieurs furent violemment expulsés de leurs sièges. Déchirée par ces discordes, l'Église de Corinthe s'était tournée vers celle de Rome centre de l'unité chrétienne, pour solliciter son intervention contre les auteurs du schisme qui avait éclaté dans son sein.

La réponse s'était fait attendre ; et saint Clément explique le motif du retard au début de la Lettre : « Nous n'avons pas répondu plus tôt à votre demande, frères bien-aimés, parce que nous-mêmes nous avons été affligés par une série de calamités qui sont venues fondre sur nous à l 'improviste. » Ces paroles nous apprennent que l'Épître fut composée au sortir d'une persécution ; elles servent également àen déterminer la date d'une manière plus précise. Je ne serai pas long sur ce point.

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Deux opinions régnent là-dessus. Suivant la première, il s'agirait dans ce passage de la persécution de Néron, et p^ir suite Clément aurait écrit sa lettre vers l'année 69 ^ D'après la deuxième, il serait question de la persécution de Domitien, et la lettre trouverait place entre 92 et 96 \ Mais ce point de discussion ne saurait être éclairci, si l'on n'est fixé préalablement sur l'époque et la durée du pontificat de saint Clément.

Je ne veux pas m'étendre en ce moirient sur la personne et la vie de saint Clément. Le roman théologique des Clémentines, que nous étudierons la prochaine fois, nous fournira à ce sujet des détails dont nous examinerons la valeur. Je me bornerai à résumer en peu de mots les témoignages de l'antiquité sur l'époque et la durée de son pontificat. Or, il faut bien l'avouer, ces témoignages ne s'accordent pas entre eux. Toute l'antiquité chrétienne est unanime sur l'existence et le nom des quatre premiers pontifes romains, mais il n'en est pas de même de l'ordre dans lequel ils se sont succédé. Tandis que Tertullien et une bonne partie des Latins tiennent saint Clément pour le successeur immédiat de saint Pierre sur le siège de Rome, saint Irénée, Eusèbe, saint Jérôme et saint Épiphane rangent avant lui Lin et Anaclet ou Clet; et s'éloignant également des uns et des autres, saint Augustin, Optât deMilève, les constitutions apostoliques, et le catalogue des pontifes romains dressé sous Libère en 354, assignent à Clément le troisième rang, de telle sorte que Lin aurait succédé à saint Pierre, Clément à Lin et Anaclet à Clément ». La

1. Cette opinion est défendue par Isaac Vossius, Epist. secunda de /^natto; Blondel,^Grabe, Spicileg. Pair., i, '254 ; Dodwell, Disseri., 2[9 ; Wotton, Préface àVÉp.de Clément, p. 203 etsuiv.; Gallandi, Dib. Pair., prolég., p. 19; Hé fêlé, Pères apost., prolég., 35; Schenkel, De l'Église de Corinthe troublée par les faction'^, p 105 et suiv.; Ulhorn, etc.

2. Ce sentiment est embrassé par Gotelier, Tillemont, Lumper, Moehier, PatroL, p. 59; Schliemann, les Clémentines, p. 409, Bunsen, Ignace d'Antioche, p. 95; Hilgenfeld, les Pères Apostol., p. 83, Ritschl, Église primitive, p. 282 et suiv.

3. TertuU., De Prœscript., xxxn-, Irénée, Hœres., m, 3; Eusèbe, IJist. eccles., XIII, 15; S- Jérôme, De viris illuslr., xv; S. Épiphane, iJœres.,

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conciliation de ces trois opinions avait déjà exercé la sagacité des écrivains du iv^ siècle, particulièrement de Rufin et de saint Épiphane*. Selon eux, Lin et Anaclet auraient été ordonnés évoques du vivant môme de saint Pierre, qui, absorbé par les travaux de l'apostolat, se serait déchargé sur eux du soin d'administrer l'Église de Rome : de cette manière, il serait vrai de dire à la fois que Lin et Anaclet ont été les prédécesseurs de Clément, et que celui-ci a été le successeur immédiat de saint Pierre. Ce mode d'explication fort ingénieux a recueilli bien des suffrages dans le cours des siècles. Mais sans vouloir discuter en détail ce point qui, pris en luimême, n'est d'aucune importance, je n'hésite pas à me ranger du côté de saint Irénée, d'Eusèbe, de saint Jérôme et de saint Kpiphane, qui ne regardent saint Clément que comme le troisième successeur de saint Pierre. L'opinion contraire adoptée par quelques Pères latins est évidemment puisée dans la lettre apocryphe de saint Clément à saint Jacques, qui se trouve en tête des Clémentines : c'est ce qui la rend suspecte A mes yeux. En adoptant la supputation d'Eusèbe, qui place le pontificat de Clément dans la dernière décade du premier siècle, de 92 à 101, toute difficulté s'évanouit ; et la lettre que nous étudions en ce moment nous oblige à prendre ce dernier parti.

En eff^^t, la persécution à laquelle l'auteur fait allusion dans le passage que je citais à l'instant ne saurait être celle de Néron. S'il avait écrit immédiatement après la mort de saint Pierre et de saint Paul, c'est-à-dire vers Tannée 68 ou 69, on comprendrait difficilement qu'il eut appliqué à l'Église de Corinlhe l'épilhôtc d'antique. Ces expressions et d'autres semblables nous renvoient à la fin du premier siècle 2. Au

xxvii, 6, s. Aug., Ép. 43; Optât, Du Schisme des Donat il, 3; Constit. apost , vu, 40,

1. Rufin, Préface des Reconnaissances; Épiphane, Hœres , xxvii, 6.

•2. Au chap. xLVir, il dit que S. Paul avait écrit sa première Lettre aux Corinthiens au commencement de la prédication évangélique; or c'est vers 58 que l'Apôtre avait composé cet écrit II fallait donc qu'il se fût écoulé un intervalle de plus de dix ans, pour que S. (élément pût en parler comme d'un fait élui^fné.

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(luarante-quatrième chapitre il est question de prêtres établis par les disciples des apôtres, ce qui prouve qu'entre la mort de ces derniers et l'époque où Clément écrivait sa Lettre, il faut placer tout une génération d'hommes. S'il est dit dans un endroit de la lettre « qu'on n'ofiVe pas des sacrifices en tous lieux, mais ti Jérusalem seulement », cette manière de parler ne prouve nullement que le temple des Juifs fût encore debout; car rien n'est plus ordinaire en style figuré que de parler d'une chose passée comme présente. De sorte qu'en résumé il me paraît plus conforme à la vérité de placer la composition de l'Épitre après la persécution de Domitien. entre l'année 92 et l'année 96.

Passons maintenant au contenu de ce précieux document de la littérature chrétienne. Clément débute par un magnifique tableau de la situation antérieure de l'Église de Corinthe, qu'il oppose à l'état déporable où elle se trouve réduite. II recherche ensuite l'origine de ce changement qu'il trouve dans l'envie. Il remonte à l'origine du genre humain et passe en revue tout l'Ancien Testament pour établir que toujours et partout l'envie a été la source des discordes. Or l'envie prend sa racine dans un vice plus profond, qui la produit comme son fruit naturel: ce vice, c'est l'orgueil. L'orgueil est la cause morale du schisme, comme l'humilité est la source et la sauvegarde de l'unité.

C'est sur cette grande idée que porte toute l'Épître de saint Clément: elle se résume dans la condamnation de l'orgueil et dans l'éloge de l'humilité ; et c'est assurément un spectacle digne d'attention que de voir l'Église romaine signaler dès le principe avec cette vigueur et cette netteté qui ne l'ont jamais abandonnée, le grand obstacle à l'unité religieuse et morale. J'ai déjà eu l'occasion de le dire, tout ce qui s'offre à nous dans le premier âge de l'Église se reproduira en grand dans le cours de son histoire; et ce petit schisme de Corinthe que le pontife romain cherche à éteindre, est l'image fidèle (le ces grandes divisions qui éclateront dans la suite. En flétris>;ant dans l'orgueil la cause morale du schisme, Clément

expliquait à l'avance ces discordes fatales qui depuis ont agité le monde chrétien. Remontez à l'origine de chacune de ces scissions, de ces ruptures, vous y trouverez l'infatuation de soi-même, le mépris de la raison générale, la haine de la supériorité, en un mot, l'orgueil. A côté de cela, je l'avoue, vous trouverez quelquefois le génie; car ce ne sont pas des esprits médiocres qui d'ordinaire font naître ou tentent de pareils mouvements. Certes ni Arius, ni Photius, ni Luther n'étaient des esprits communs. Ce qui fait les schismes, c'est le génie en révolte contre l'autorité, le génie impatient de la règle, qui cherche à secouer le frein, qui oublie ou qui ne comprend pas que seule l'humilité peut retenir l'esprit humain dans les limites du vrai et du bien. Et c'est ici. Messieurs, qu'éclate de nouveau tout ce qu'il y a de profond et d'harmonique dans lesdoctrines chrétiennes. Sil'humili té est le fondement de la morale évangélique, elle est aussi la base de la constitution de l'Église : elle n'est pas seulement la première des vertus morales, elle estdeplus la vertu sociale par excellence, celle fjui maintient l'unité hiérarchique dans la diversité des fonctions ou des aptitudes. Si, comme je l'ai montré dans ma dernière Leçon, la mission de l'Église est de ramener le genre humain à l'unité religieuse et morale, elle exige que chaque membre se renferme dans la part d'intelligence et de pouvoir que Dieu lui a donnée ; que lé simple fidèle n'empiète pas sur le prêtre, ni le prêtre sur l'évoque, ni l'évoque sur le Pape, ni le Pape sur les droits de tous. En tant que vertu sociale, l'humilité devient plus nécessaire, à mesure que grandit le pouvoir ou l'intelligence: c'est; ce que le Christ a voulu signifier par cette belle parole: que le plus grand d'entre vous se fasse le plus petit. Supposez ce sentiment éteint ou affaibli, vous avez le désordre au heu de la paix et le schisme en place de l'unité.

Ce principe, développé par saint Clément dans sa Lettre aux Corinthiens, n'est point particuher à l'ordre ecclésiastique ou religieux; il s'appUque à toute espèce d'ordre social. Dans l'État comme dans l'Église, l'humilité chrétienne, tranchons

le moL, est la condition essentielle de l'union et de la tranquillité publique, parce qu'en retenant chaque membre à sa place, elle subordonne l'un à l'autre et les coordonne entre eux. Voilà pourquoi le christianisme est la meilleure base des sociétés civiles: il substitue au sentiment exagéré de soimême qui pousse à la révolte, le jugement vrai que chacun doit porter sur ses défauts et sur ses qualités, sur sa force et sur sa faiblesse; car loin d'être un mensonge qu'on cherche à s'imposer, l'humilité, comme l'a fort bien dit saint Bernard, est la connaissance véritable qu'on a de soi-même, verissima suî ipsius cognitio. Ce qui se passe autour de nous prouve jusqu'à l'évidence la justesse de ces réflexions. Pour expliquer le malaise social qui nous travaille, les uns disent que nous manquons de foi, les autres que nous manquons de raison; ceux-ci, d'autorité; ceux-là, de liberté. Ce qui nous fait le plus défaut, à mon avis, c'est là vertu sociale par excellence, l'humité chrétienne. Je sais que ce langage risque fort de passer pour trop mystique Mais mystique ou non, c'est le langage du bon sens et de la vérité. Par un préjugé que je n'hésite pas à qualifier de déplorable, on relègue l'humilité, comme beaucoup d'autres vertus chrétiennes, dans le domaine de l'ascétisme pur, sans se douter que ce sont les assises mêmes de la société. Assurément de pareilles légèretés trahissent peu de coup d'œil. Ce qui fait que ces vérités si simples, si élémentaires, sont généralement méconnues, c'est qu'on ne comprend plus assez que le citoyen présuppose l'individu, partant que l'ordre moral est la base de l'ordre social, et que celui-ci reçoit le contre-coup de toutes les atteintes portées à celui-là. Qu'est-ce qui troublenos sociétés. Messieurs, non pas à la surface, mais au fond? C'est la haine de la supériorité qui ne souffre rien au dessus de soi, ce sentiment exagéré de sa propre valeur qui pousse à excéder la mesure, à sortir de sa sphère, qui fait que nulnesecroità sa place, que le pluspetitrhéteur, le plus mince écrivain, le plus pâle romancier s'estime de taille àpouvoir régenter la chose publique. Jene veux pas faire d'histoire contemporaine, on en fait assez, Dieu merci! et sur tous les tons. Je

146 premièlie épître de saint clément aux corinthiens.

ne crois pas non plus qu'il soit de bon goût de nous faire plus mauvais que nous ne sommes; mais je n'ai pu m'empêcher, puisque mon sujet m'y amène, de toucher à cette grande plaie de l'époque, source permanente de troubles et de discordes. Tant il est vrai que les perturbations sociales ne s'expliquent entièrement que par les causes morales, que ce n'est ni aux lois ni aux institutions humaines qu'il faut demander le remède principal contre les maladies d un siècle ou d'un pays, mais à la réforme des mœurs et de l'individu, et que si le christianisme est, comme on l'a dit, la grande école du respect et de l'autorité, c'est parce qu'il est la seule école de l'humilité.

C'est donc avec une grande profondeur d'esprit que le pape saint Clément rappelait les Corinthiens à l'humilité pour les ramener à l'ordre et à l'unité, a Frères, leur écrit-il, soyons humbles d'esprit, déposons tout faste et toute arrogance, et cherchons à assoupir ces colères insensées. Faisons ce qui est écrit : Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, ni le puissant de sa force, ni le riche de ses richesses ; mais que tous se glorifient dans le Seigneur, en le cherchant et en accomplissant ce qui est juste et droit. »

Tel est le langage que l'Église n'a cessé de tenir à ces esprits superbes qui cherchent à secouer le joug de son autorité. Elle se plaît à les entretenir dans la conscience de leur faiblesse, parce qu'elle sait que toute tentative d'insurrection prend son origine dans ce secret orgueil inné à l'esprit humain. Loin de contrarier par là l'intelligence dans son essor légitime, elle l'élève en dirigeant son vol. Ce serait une grave erreur de croire que l'esprit gagne en véritable force parce qu'il s'affranchit de toute règle. On ne va jamais plus loin et on ne pose jamais le pied plus sûrement que lorsqu'on sait sur quel terrain on se trouve et quelle voie il faut tenir. Or l'Église indique à l'esprit de l'homme la marche qu'il doit suivre, pour ne pas s'égarer dans l'objet de ses recherches. En lui présentant le dépôt des vérités que Dieu lui a confiées, elle lui ouvre une perspective que rien ne limite et

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OÙ il peut déployer toute la hardiesse de son coup d'œil. Si elle règle son activité, c'est un secours qu'elle apporte à sa faiblesse et non une entrave qu'elle met à sa force. Par là, elle cherche à le préserver de l'erreur, et l'erreur est le plus grand obstacle au progrès véritable de l'esprit humain. L'histoire de l'Église est là pour prouver que le génie a toute facilité pour éclore sous son aile maternelle, et que, privé de cette chaleur vitale, il languit au contraire et s'étiole peu à peu. Nous en avons vu de nos jours un exemple frappant. L'Église de France possédait dans son sein un homme de génie. Une intelligence profonde de la situation des esprits lui avait inspiré un chef-d'œuvre de logique et de style. Que ne faisaient point présager do pareils débuts. On eût dit que cette dictature du génie exercée par Bossuet au xvir« siècle allait reparaître sous un autre nom. Un jour, il plut à cet écrivain de s'affranchir d'ime règle qui faisait sa force. Vingtcinq années s'écoulèrent depuis lors, cette période de la vie où le talent se révèle dans tout l'éclat de sa maturité : et quand je veux noter dans ce long intervalle ce qui a pu répondre à de tels commencements, je ne trouve à côté d'un seul ouvrage conçu en d'autres temps et gâté par la suite *, qu'un petit nombre de pamphlets politiques, où l'on chercherait en vain la main ferme et puissante qui a tracé V Essai sur l'indifférence. Voilà ce que l'on gagne à se frayer un sentier isolé en dehors de la grande voie suivie par l'Église : la décadence. Kt puisque le nom de Bossuet est venu s'offrir à mon esprit à propos de M. de Lamennais, le génie resté fidèle à côté du génie en révolte, je me demande quelles entraves une règle infaillible et sure a mises à l'intelligence du grand évoque ? En quoi a-t-elle gêné son essor ou limité son étendue. Ne sommes-nous pas en droit de supposer que sans elle il ne serait allé ni si haut ni si loin ? que sans ce fd conducteur il se serait égaré comme tant d'autres dans le labyrinlhe de l'erreur? qu'au lieu de se sentir à l'étroit dans ce cercle in-

1 VEsquisse d'une philosophie.

flexible de la vérité, il le parcourait avec d'autant plus d'assurance que la sécurité de l'esprit en redoublait la vigueur? qu'il est redevable enfin à cette autorité régulatrice de ce suprême J)on sens qui le sauve des extrêmes, de cette sûreté de coup d' œil à travers les événements de l'histoire, de cette élévation de la pensée qui n'excède point la mesure au milieu de ses hardiesses, parce qu'elle ne perd jamais de vue ni le point d'où elle est partie, ni le but où elle tend? Ce que je dis de Bossuet, je pourrais l'appliquer à saint Thomas d'Aquin, à saint Augustin, à tous ces esprits d'élite dont l'Église n'a comprimé ni l'élan ni la force. Tous se sont sentis à l'aise sous la tutelle de l'autorité ; et justement fière de cette lignée de génies, la plus nombreuse qui fut jamais, l'Église peut affirmer, sans crainte d'être démentie par l'expérience, qu'en traçant à la pensée des voies sûres elle en facilite la marche, et que la première condition du véritable progrès, c'est de reconnaître une limite et d'accepter une règle.

D'ailleurs, l'ordre n'est qu'à ce prix. Sans la soumission Qe toutes les volontés à une loi suprême, la confusion règne par tout. Or, Dieu, qui est l'harmonie même, n'a pu vouloir le désordre dans le monde moral pas plus que dans le monde physique. C'est ce que saint Clément établit avec autant de vigueur que de précision. Après avoir cherché, dans l'exemple des justes de l'ancienne alliance et de Jésus-Christ lui-même, de quoi ramener les Corinthiens au sentiment de l'humilité, il s'arrête au spectacle de la nature pour y trouver une image de l'ordre que la soumission doit produire dans l'Église. Je citerai en entier cette belle page d'éloquence :

« Les cieux, mis en mouvement par la Providence de Dieu, lui obéissent en silence. Sans se contrarier l'un l'autre, le jour et la nuit achèvent le cours qu'il leur a prescrit. Le soleil et la lune, et le chœur des astres parcourent sous ses ordres et dans un parfait accord les orbites qu'il leur a tracées, et ne s'en écartent jamais. La terre, toujours féconde, fournit avec abondance et dans le temps marqué toutes les choses nécessaires à la nourriture des hommes, des animaux et de tout

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ce qui respire à sa surface ; jamais elle ne change rien aux ordres qu'elle a reçus de Dieu. Les abîmes impénélrables et les régions les plus profondes de la terre sont toujours régis par les mômes lois. La mer, cette immense étendue, bien que soulevée contre elle-même par l'agitation de ses flots, ne dépasse point les barrières dont il l'a environnée ; mais docile à sa voix, elle obéit à ce commandement : Tu viendras jusqu'ici, et tes flots se briseront sur toi-même. L'Océan, que les hommes n'ont pu encore pénétrer, et les mondes qui existent au delà, suivent fidèlement les ordonnances invariables qu'il leur a prescrites. Les diverses saisons, le printemps, l'été, l'automne, l'hiver, se succèdent paisiblement l'une à l'autre. Les vents accomplissent leur ministère aux temps qui leur sont marqués, sans trouver le moindre obstacle. Les fontaines qui jaillissent pour l'usage et la santé des hommes présentent continuellement leurs mamelles fécondes comme autant de sources de vie. Enfin les plus petits animaux s'associent entre eux dans la paix et dans la concorde. C'est ainsi que le grand ouvrier, le Maître du monde, a voulu que toutes choses fussent réglées dans un accord parfait : ainsi s'est-il montré bienfaisant envers toutes ses créatures, mais bien plus encore envers nous, qui par Jésus Christ Notre-Seigneur avons recours à ses miséricordes'. »

Voilà, Messieurs, l'image de l'ordre et de l'harmonie que la soumission aux lois divines doit produire dans le monde moral. Si je ne me trompe, vous avez remarqué dans ce tableau assez imagé un genre de description qui se ressent d'une influence étrangère, celle de l'éloquence grecque; et de semblables passages sont trop rares dans les Pères apostoliques pour que je ne doive pas signaler ce premier résultat de l'action des Uttératures profanes sur l'éloquence' chrétienne. Clément emprunte sa comparaison à la nature physique, parce que nulle part ailleurs ce concert de toutes les créatures à réaliser le plan divin n'est plus parfait. Sans doute, il n'en est

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