‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 49 sur 143 · C. XLIV · texte numérisé non relu

C. XLIV

LE SCHISME ET l'UNITÉ. 157

Il mo paraît impossible d'établir plus clairement, en droit comme en fait, la permanence du pouvoir spirituel dans l'Église. Pour maintenir l'unité au moyen de l'autorité, les apôtres, dit saint Clément, instituaient dans les villes où ils avaient prêché, des évoques et des diacres, qu'ils choisissaient parmi les premiers convertis, en leur imposant les mains. Que l'écrivain apostolique ait voulu désigner uniquement sous le nom de sKiaxônot^ surveillants, des évoques proprement dits ou des prêtres du premier et du second ordre à la fois, il importe peu : le nom ne fait rien à la chose, et nous verrons tout à l'heure que ce mot se prenait quelquefois dans les deux sens. En tous cas^ nous avons là deux éléments de la hiérarchie, les ministres supérieurs désignés sous le nom dévêques, et les ministres inférieurs ouïes diacres. Du vivant des apôtres, ces chefs spirituels choisis par eux gouvernaient les églises sous leur autorité suprême. Mais il s'agissait d'assurer la permanence du pouvoir après la mort des apôtres, et c'est ici que l'épiscopat apparaît dans le sens propre du mot. Lors donc, continue saint Clément, •que les apôtres eurent ainsi établi des chefs spirituels dans toutes les églises, ils ordonnèrent qu'après leur mort, quelques-uns de ceux-ci leur succéderaient dans le pouvoir d'en instituer d'autres ; et ces successeurs des apôtres dans le pouvoir d'ordination, ce sont lesévêques proprement dits, dans la signification précise que nous attachons à ce mot. Voilà pourquoi saint Clément reproche aux Corinthiens d'cvoir destitué des prêtres institués par les apôtres euxmêmes ou par leurs successeurs, c'est-à-dire par les évêques. Ce passage de l'Épître a paru si concluant au docteur Rothe\ l'un des savants protestants les plus distingués de

1. Les origines de V Église chrétienne et de sa constitution, Wittemberg, 1837. Ce passage de S. Clément était trop important pour ne pas donner lieu à des interprétations diverses. Si on l'examine de sang-froid et sans préoccupation, il offre un sens clair et précis. Deux points ont particulièrement divisé la critique : le mot èntvo^iiy que la version latine rend par ordînatio, et le verbe xot|xvî9o5(Tiv, decessissent, que les uns rapportent aux apôtres, et les autres aux évêques et aux diacres dont il est question

l'Allemagne, qu'il n'a pu s'empêcher d'y voir l'origine apostolique de l'épiscopat dans le sens catholique du mot, et MM. Bunsen et Baur n'ont pu lui répondre qu'en torturant le texte. Un exemple suffira pour éclaircir le fait. Saint Paul écrit à Tite qu'il a préposé au gouvernement spirituel de l'île de Crète : « Je t'ai laissé en Crète afin que tu corriges tout ce qui est défectueux et que tu établisses des prêtres dans chaque ville, selon l'ordre que je t'ai donné. )> Voilà

plus haut ; or il est évident qu'il ne peut s'agir ici que des apôtres : les règlesdela grammaire l'exigent absolument. Si le sujet du verbe y.otaryG&io-tv n'était pas le même que celui du verbe ScSw/cafTiv, il devrait être exprimé par Ixttvoe ou par un pronom semblable, désignant les évèques et les diacres. Aussi, dans son livre sur l'Origine de l'Episcopat, I, p. 56, le docteur Baur, de Tubingue, n'a point osé faire cette brècheà la grammaire, bien que son opinion pût y gagner. Quant au substantif g7r/voa-^, apostoli dederunt ordinationem, il dérive du verbe èniviy.îr/y qui s'entend, chez les anciens, du droit de pài.urage sur un sol étranger (Xénophon, Cyropédie, iir, 2, 23), ou du feu qui gagne autour de lui (Plut., Vie d'Alex., 35; Elien, de Nat. an , xii, 23;, soit enfin de la ligature dont les médecins se servent pour bander un membre bles«:é iGallienl. 11 est clair qu'aucune de ces significations ne convient au passage de S. Clément. C'est dans Hésychius que le mot èttivouo; se trouve avec la signification d'héritier. Ettivou-^ serait alors la disposition testamentaire, ce qui s'accorde parfaitement avec le passage où les apôtres établissent la règle de succession qui devait être en vigueur après leur mort.làv xotpivjO&iTtv, cum decessissent. Mais comme nous ne voulons pas attacher trop d importance à ce mot dont le docteur Rothe nous paraît avoir donné le véritable sens, tefttamentariche verfugung^ disposition testamentaire, nous le prenons dans sa signification la plus lar^e, celle de précepte, ordonnance, disposition, ce que tout le monde nt>us accordera sans peine; or cela suffît pour conservera l'argument toute sa force. Rothe a parfaitement compris qu'il ne peut s'agir ici que de l'acte par lequel les apôtres instituent pour leurs seuls successeurs les évèques dans le sens catholique du mot; mais il se trompe en disant que jusque-là il n'y avait eu que des prêtres et des diacres. Il n'est question ici que de la disposition expresse par laquelle les apôtres, sur l'ordre qu'ils en avaient reçu de Jésus-Christ, attribuèrent aux évèques seuls le droit de leur succéder dans la plénitude de leurs pouvoirs d'ordination et de juridiction. Quant aux conjectures arbitraires de Bunsen {Ignace d' A ntioche et son temps, 98), de Turner ( Apud Usserium de epist. Ignai.), de Ritsehl iVÉglise primitive, p. 371), qui proposent de remplacer sTrtvop») par èTrt^oy/i, permanence, ou par inLnro\\\^ épître, il suffit de les indiquer. S'il était permis de changer ainsi les mots à loisir, le texte d'aucun auteur ne serait plus en sùrelé

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donc un homme, à la tête de tout une P^glise, chargé d'instituer des prêtres dans toutes les villes et par conséquent supérieur à eux. 11 en est de même de Timothée, auquel saint Paul écrit de n'imposer légèrement les mains ta personne, de ne recevoir d'accusation contre un prêtre que sur la déposition de deux ou trois témoins : ce qui prouve que Timothée possédait un pouvoir d'ordination et de juridiction (fui le constituait dans un rang supérieur à celui des simples prêtres. C'est ainsi qu'en rapprochant les faits primitifs du christianisme, les écrits des'apôtres et ceux de leurs disciples, (m arrive à cette conclusion évidente, que dès l'origine la hiérarchie de l'Église comprenait trois degrés bien distincts : les apôtres et leurs successeurs investis par eux, comme dit saint Clément, du pouvoir de transmettre à d'autres le ministère sacré, chargés, comme Tite et Timothée, de gouverner une Église particulière ; puis les prêtres dont la fonction essentielle consiste, selon saint Clément, à offrir les dons, à faire l'action liturgique, c'est-à-dire à offrir le sacrifice de l'Eucharistie ; .et enfin les diacres ou ministres inférieurs placés au dernier rang de la hiérarchie. Les Épîtres de saint Ignace, que nous étudierons plus tard, achèveront de mettre celte vérité dans tout son jour.

Pour échapper aux conclusions qui ressortent de l'examen de ces faits les presbytériens et les calvinistes se prévalent de ce que le nom de prêtre et celui d'éveque sont quelques fois pris l'un pour l'autre dans les monuments de l'Église primitive. Cette synonymie d'expressions est incontestable. Ainsi pour ne citer qu'un exempje, au xx^ chapitre des Actes des apôtres, saint L uc appelle évêques ceux qu'un peu plus haut il désignait sous le 'nom de prêtres. Dans lÉpître que nous avons sous les yeux, saint Clément, tout en distinguant les pouvoirs, emploie indifféremment l'une ou l'autre quahficalion. Mais il n'en résulte absolument rien contre la subordination des simples prêtres aux évêques proprement dits. De ce que le nom d' impc rator était commun à l'empereur romain et aux généraux victorieux, il ne s'en suit pas que

les pouvoirs fussent égaux de part et d'autre. Saint Pierre appelle Jésus-Christ lui-même « l'évêque des âmes » * ; on ne dira pas qu'entre le Christ et un évêque il n'y a pas de différence. Saint Pierre et saint Jean s'intitulent prêtres ^ ; personne n'en conclura que le pouvoir apostolique ne fût supérieur à celui des prêtres. Rien de plus facile à expliquer que cet emploi alternatif des mêmes termes pour désigner deux classes de personnes ou de pouvoirs bien distincts. Comme tous les évêques sont prêtres, cette dernière qualification leur convenait parfaitement ; encore aujourd'hui rien n'est plus fréquent que des locutions pareilles, « les prêtres disent ceci, les prêtres enseignent cela », sans qu'il vienne en idée à personne de vouloir confondre les évêques avec les simples prêtres. Eu égard à son étymologie, le mot prêtre signifie ancien, senior ; or, c'est parmi les anciens delà communauté qu'on choisissait d'ordinaire les ministres du premier et du second ordre : l'âge accompagnait la dignité, mais ne la constituait pas ; car saint Paul écrit à l'évêque Timothée : « Que personne ne méprise ta jeunesse ^. » De même, en prenant le mot dans sa signiûcationnative, évêque veut dire surveillant, or, les simples prêtres surveillaient également, dans la mesure qui leur était propre, la foi, les mœurs des fidèles ; par conséquent cette dénomination appliquée à leur ordre n'avait rien que de trèsnaturel. Plus tard l'usage et le besoin de préciser le sens des mots les firent réserver: et pourtant, au iii" siècle encore, nous voyons saint Cyprien, le plus ardent défenseur de la distinction de l'épiscopat et de la prêtrise, s'intituler prêtre, tout évêque de Carthage qu'il était ^. » Je ne puis donc voir dans tout cela qu'une pure chicane de mots, et dans le cas présent, une véritable querelle d'Allemand. L'essentiel est d'établir que parmi ces membres de la hiérar-

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