HUITIÈME LEÇON
Tableau de la prédication évangclique dans ses premières luîtes avec le paganisme et les hérésies. — Classe d'écrits désignés sous le nom générique de Clémentines : les Reconnaissances, les Homélies et l'Épitomc ou abrégé de ces dernières. — Plan général de ce roman tliéologique. — Analyse. — Peinture de la société chrétienne et du monde païen dans les deux premiers siècles. — Le mouvement des idées et des doctrines personnifié dans quelques types principaux.— Résumé et sens moral de chacune des parties de ce drame historique. — En quoi K; récit des Reconnaissances diffère de celui des Homélies et de l'Épitome.
Messieurs,
Le pape saint Clément est une des plus grandes figures de l'antiquité chrétienne. Nous avons vu également que sa première Épître aux Corinthiens est un des monuments les plus remarquables de l'éloquence sacrée dans les Pères apostoliques. D'abord, cette intervention du pontife romain dans les affaires intérieures d'une Église lointaine fournit par ellemême un argument presque décisif en faveur de la suprématie du siège de Rome. De plus, en signalant dans l'orgueil la cause morale du schisme et dans l'humilité le principe conservateur de lunité, Clément fait ressortir le rapport intime qui relie entre eux l'ordre nioral et l'ordre social, dont l'un sert de fondement à l'autre. Le soin qu'il prend d'inculquer aux Corinthiens l'obéissance à la hiérarchie comme condition essentielle de l'ordre prouve qu'aux yeux de l'Éghse primitive l'unité de doctrine était inséparable de l'unité de gouvernement. En rattachant au Christ et aux apôtres l'établissement de la hiérarchie et de ses divers degrés, le disciple de saint Paul détruit à l'avance les systèmes rationalistes sur la constitution de TÉglise primitive. Enfui, l'esprit de mansué-
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lude que respire la lettre, le ton d'autorité paternelle qui s'y révèle d'un bout à l'autre, indiquent le véritable caractère du pouvoir ecclésiastique, qui consiste à être basé sur l'humilité et tempéré par l'amour.
Voilà ce qui résulte de ce document primitif de la littérature chrétienne. Mais avant de parcourir les autres écrits de saint Clément ou du moins ceux qui portent son nom, une question toute naturelle se présente à nous. Qu'était-ce que cet homme qui a joué un si grand rôle dans l'antiquité chrétienne ? Avons-nous quelques détails précis sur son origine et sur sa vie? C'est à quoi prétend répondre un des ouvrages les plus curieux, les plus intéressants, les plus originaux que possède la littérature de l'Église, savoir, le roman théologique des Clémentines.
Je dis, Messieurs, que les Clémentines prétendent répondre à cette question, car en réalité leur témoignage n'est rien moins que certain. Ce qu'il faut tout d'abord admettre comme un fait indubitable, c'est que, sous la forme dans laquelle nous les possédons, elles ne peuvent être l'ouvrage de saint Clément. Sans parler du reste, on y trouve la réfutation d'hérésies qui n'ont paru qu'à la fin du ir siècle, comme celle des Marcionites. De là vient qu'il s'est rencontré çà et là quelques rares défenseurs de leur authenticité ^ leur origine ou leur caractère apocryphe est un fait acquis à la science et admis par tout le monde. Mais cela ne détruit pas l'intérêt dogmatique et littéraire qu'elles peuvent ofl'rir.
Sous ce nom de Clémentines, je comprends toute cette classe ou famille d'écrits semblables, qui se rattachent à saint Clément, dont ils entremêlent la biographie des discussions théologiques de son temps. A part quelques divergences assez sensibles dans les doctrines et dans les faits,
1. Sichard, en tète de la première édition des Recognitiones; Bâle, 1520. Gruterus Venradius, préface aux Clémentines; Cologne, 1570. — Les Clémentines, traduites en allemand par Gottfried Arnold; Berlin, 1702. — Peterscn, Nubis testiumveritatis de regno Christi glcrioso; F mnciorl surie-Mein, 1696. — Kestner, dans son livre des Agapes; léna, 1819,
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leur tlioinc est identique au fond, et consiste à broder sur un canevas vrai ou (aux, emprunté à la vie de saint Clément, un tissu doctrinal plus ou moins lié. Ce sont d'abord vingt Homélies ou entretiens, précédées de deux É pitres de saint Pierre et de saint Clément à saint Jacques ' ; puis les dix livres des Heconnaissances, ainsi appelées parce que les divers membres de la famille de saint Clément se retrouvent successivement après s'être perdus de vue ; enfin un Epitome ou abrégé des deux ouvrages précédents, adressé comme eux à saint Jacques, évoque de Jérusalem. Selon toute apparence, la littérature Clémentine ne se bornait pas à ces divers produits : il me paraît môme hors de doute qu'une rédaction primitive a dû servir de fond commun à tous ces remaniements postérieurs. Mais il ne nous reste plus que les trois ouvrages dont je viens de faire mention, et parmi eux, les Reconnaissances ne nous sont parvenues que dans la traduction latine qu'en a faite Rufin d'Aquilée.
Ce que je viens de dire justifie en partie le titre par lequel je désignais tout à l'heure ces productions littéraires, celui de roman thcologique. L'auteur ou les auteurs, quels qu'ils soient, avaient-ils l'intention de composer un roman, aans le sens que nous attachons à ce mot, pour faire accepter leurs idées religieuses sous la forme attrayante d'un récit fictif, ou bien cherchaient-ils à faire passer pour vraiment historiques les détails de leur narration ? C'est ce qu'il est difiicile de décider avec une entière certitude. D'une part, il ne me paraît guère possible d'admettre qu'ils aient voulu sérieusement faire accroire que saint Pierre ou saint Clément avait réfuté au 1" siècle l'hérésie de Marcion née au ne ; d'autre part cependant, rien n'était plus familier aux hérétiques des premiers temps (et l'auteur des Clémentines l'est certainement), que de se mettre à couvert sôus un grand nom pour faire prévaloir leurs doctrines personnelles. Voici donc comment je m'explique son procédé. Cherchant à obtenir créance pour
1. Nous ne possédons que dftpiiis peu d'années le texte complet des Homélies dans l'édiùon qu'en a donnée Dressel. Gœttingue, 1853.
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ses opinions particulières, il les met dans la bouche d'un personnage autorisé. A cet effet, il s'empare d'une donnée historique dont la base est à l'abri du doute, et mêlant le vraisemblable au vrai, la fiction à la réalité, il fond ensemble l'élément doctrinal et l'élément historique dans une œuvre qui, pour cette raison, mérite ajuste titre d'être appelée un roman théologique. Cet artifice était aussi simple qu'habile, et l'auteur des Clémentines possédait à coup sûr un talent remarquable. Quand Tillemont dit quelque part que cet ouvrage n'est d'aucun prix ni d'aucune utilité, il commet à mon avis, une grave erreur K Sa trame en est au contraire bien conçue, les situations pleines d'intérêt et la clarté de l'ensemble rachète suffisamment l'obscurité de certains détails. Quant à son importance dogmatique, je me réserve de la faire ressortir un peu plus tard. Mais, avant d'asseoir un jugement complet sur cette œuvre, qui, je le répèle, est une des plus originales de la littérature des deux premiers siècles, il importe de la parcourir rapidement. C'est ce que nous allons faire en suivant d'abord le récit des Reconnaissances : puis nous signalerons les points où il diffère de celui des Homélies. 11 nous sera facile dès lors de saisir leur véritable caractère en déterminant avec quelque précision leur auteur, leur date et leur lieu d'origine. Permettez-moi, Messieurs, de vous citer la première page du premier livre. Ce début va nous initier au but et à la forme de l'ouvrage entier.
« Moi Clément, né dans la ville de Rome, j'ai tâché de conserver mon cœur pur dès mon plus jeune âge, appliquant mon esprit à des questions qui le remplissaient de soucis et de tristesse. Car une idée provenant je ne sais d'où me portait souvent à réfléchir sur ma condition mortelle, et je me disais en moi-même : Y aura-t-il une vie après cette mort, ou bien serai-je replongé dans le néant ? Ai-je existé dans un monde autre que celui-ci avant de naître ? Et quand je ne vivrai plus, serai-je voué tout entier au silence et à l'oubli,
l. Mémoire pour servir à l'hist. ecclés.. t. II, p. 163.
de telle façon qu'on ne se souviendra plus même que j'ai existé ?... Mais, ce qui occupait également mon esprit, c'était de savoir si le monde a toujours existé, ou bien, dans l'hypothèse de sa création, à quelle époque il a reçu l'existence et ce qu'il était avant d'être fait. Car il me paraissait certain que si le monde a été fait, il doit être défait dans la suite : et alors je me demandais ce qu'il deviendrait. Peut-être, me disais je, toutes choses seront-elles ensevelies dans lé silence de l'oubli, ou bien se trouverontelles dans un état auquel l'esprit de l'homme ne peut atteindre en ce moment.
(( Telles sont les pensées qui m'agitaient sans cesse, au point que i affliction desséchait mon àme ; et ce qu'il y avait de plus pénible dans ma situation, c'est que plus je cherchais à les repousser ou à me convaincre de leur inutilité, plus ce flot d'idées venait assaillir mon esprit. 11 y avait en moi un sentiment qui ne me laissait pas de repos, c'était le désir de l'immortalité. Car, comme l'expérience et la grâce du Dieu tout-puissanf me l'ont révélé depuis, c'est précisément cette tension de l'esprit qui me portait à chercher la vérité et à reconnaître la vraie lumière. D'où il est résulté que je plaignais dans la suite ceux qu'auparavant , dans •l'ignorance où j'étais, je croyais heureux.
« Dans cette perplexité où je me trouvais, je me tournai vers les écoles des philosophes, pour y apprendre quelque chose. Là, je ne rencontrai qu'un pêle-mêle d'affirmations et de négations, des disputes sans fin, un artifice de syllogismes qui ne cachait que des subtilités. S'agissait-il de l'immortaUté de l'àme, j'étais heureux quand on l'affirmait, mais quand on la niait, je m'en allais la mort dans l'âme ; et cependant ni le pour ni le contre ne m'apparaissaient avec certitude. En tout cela je ne comprenais qu'une chose, c'est que les propositions semblaient vraies ou fausses, non point par elles mêmes , mais selon le talent de ceux qui les soutenaient. Or, malgré la difficulté qu'il y avait à saisir quelque chose de certain au milieu de toutes ces contradictions,
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je ne laissais pas de m'y porter avec ardeur ; et, selon ce que je disais tout à l'heure, plus je cherchais à mépriser ces idées ou à m'en défaire, plus elles envahissaient mon esprit et devenaient pour moi tout ensemble une sorte de volupté et un tourment.^
(( Fatigué de ces vaines recherches, je me disais à moimême : Pourquoi travailler en vain, puisqu'il est manifeste que toutes choses ont leur terme ? Si je ne dois plus exister après la mort, je me tourmente inutilement ; si au contraire, il y a une vie future, réservons-nous pour elle ; efforçons-nous de vivre avec piété et tempérance, pour ne pas y trouver une destinée encore pire, et ne pas soutTrir un éternel tourment dans les flots sombres du Phlégéthon ou au fond du Tarlare avec Sisyphe et Tityus, avec Ixion et Tantale, comme l'ont affirmé quelques sages. Mais , pensais-je incontinent après, ce sont des fables que tout cela. N'importe, dans le doute, le plus sûr est de bien vivre. Mais comment, répliquais-je ensuite, aurai-je la force de réprim-cr le penchant qui me porte au mal, si la justice a une récompense si incertaine ? Mais la justice elle-même, que doit-elle être pour plaire à Dieu? Cela est tout aussi peu certain pour moi que l'immortalité de mon âme, que l'existence d'une vie future. Et pourtant, je ne puis trouver le repos à moinsd'être fixé sur ces questions. Que faire donc ? »
Certes, Messieurs, voilà un tableau peint d'après nature, ou, si vous le voulez, pris sur le vif. Ce soliloque, qui rappelle certains passages de Pascal, retrace à merveille l'état des esprits au déclin du paganisme, de ceux-là du moins que les croyances de la foule ne pouvaient pas satisfaire. Ici, nous apparaît dès le début le principal mérite des Clémentines, c'est d'ofl'rir une peinture fidèle de la société païenne dans les premiers temps du christianisme. Ce jeune Romain qui se pose le problème de la destinée, et qui, au sortir de cet interrogatoire solitaire n'a trouvé que le doute et l'incertitude, c'est la personnification d'une époque qui aspirait à une solution qu'elle ne pouvait trouver. Là est le sens de
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ce passage, où l'aulcur a voulu exprimer, sous une form(î dramatique, la nécessité d'une révélation. Or, lorsqu'on ouvre les auteurs païens de ce temps-kà, on voit que telle était en effet la condition malheureuse des meilleurs esprits. Ils ne parvenaient pas à franchir le doute stir les questions fondamentales, celles que tout homme se pose et cherche à résoudre. D'une part , les fables vulgaires étaient tombées dans un discrédit complet, même parmi le peuple. « Pas un enfant, s'écriait Juvénal, ne croit à la barque de Garon et aux noires grenouilles qui barbotent dans les marais du Styx. » (( Personne, écrivait Sénèque, n'est assez enfant pour craindre Cerbère. La royauté de Jupiter est un mensonge, disait Lucain ^ )> Vous voyez jusqu'où l'on poussait le mépris des anciennes croyances. Que faire dans ce cas ? Consulter les philosophes pour apprendre d'eux quelque chose de certain sur rimmortahtô de lame et sur la vie future? C'était le meilleur moyen de n'être fixé sur rien. Je suppose, en effet, qu'un jeune Romain comme Clément s'en allât trouver Sénèque, par exemple. Aujourd'hui le philosophe a des paroles magnifiques sur TimmortaUté réservée aux grandes âmes, aux âmes vertueuses ^ ; demain il dira que tout cela n'est que jeux de poètes, luserunt portœ ; la mort, c'est le néant, mors est non esse; on ne saurait être malheureux quand on n'est plus rien, non potest miser esse qui nullus est ^. De Sénèque à Pline, le doute se change en négation railleuse : « Contes puérils, s'écrie le naturaliste, rêves de l'orgueil humain î mensonges dont se berce une àme folle d'immortalité et qui veut se survivre à tout prix. Je vous le