Recognit., I, vu
180 LES CLÉMENTINES.
proche d'eux pour leur proposer une difficulté. « Que vous fassiez votre prière ou non, leur dit-il, il importe peu : car il n'y a pas de Providence et c'est le destin qui mène tout à l'aveugle. « Au son de cette voix qui lui semble connue, Clément éprouve un trouble involontaire. Peu à peu la discussion s'engage, et, grâce au peuple accouru de toutes parts, devient une conférence publique qui se continue pendant trois jours. Le vieillard se fait l'organe des doctrines fatalistes de l'antiquité, et saint Pierre charge les trois fds de Matthidie de le réfuter l'un après l'autre. Nicéias le premier prend la parole. Partant de ce principe, que tout être est simple ou compose, il prouve la distinction essentielle de Dieu et du monde : il détruit à ce sujet l'atomisme d'Épicure. Puis il démontre l'existence de la Providence par l'ordre admirable qui règne dans l'univers et par le merveilleux artifice du corps humain. Cette dissertation philosophique est la plus ferme et la plus nette qui se trouve dans les Clémentines. Le jour suivanl, Aquila venge la Providence des objections tirées du mal et reproduit, en les développant, les raisons que saint Pierre avait fait valoir contre Simon dans la conférence de Césarée. Cette question du mal est celle qui revient le plus souvent clans les Clémentines, et nous pouvons juger par là combien elles préoccupait les esprits dans les premiers temps du christianisme. Tout en admirant la science et l'habileté des deux jeunes gens, le vieillard ne se tient pas pour battu ; il se retranche dans le fatalisme astrologique pour soutenir que nos vices et nos vertus dérivent de l'influence des astres : c'est dans cette dernière position que Clément cherche à le forcer. Le vieillard paraît assez ébranlé par ce qu'il vient d'entendre, mais il a une raison personnelle de persister dans son sentiment. Tout ce que les astres sous lesquels sa femme était née avaient fait présager, s'est accompli à la lettre : ce qu'il prouve en racontant les malheurs de son épouse. Cette narration démonlre aux assistants que le vieillard n'est autre que Faustinien, l'époux de Matthidie et le père de Nicétas, d'Aquila et de Clément. C'est ce qui amène la troisième et dernière reconna/wanré'.
Si je ne me trompe, Messieurs, vous avez saisi le sens théologique de cet épisode des Clémentines. Pour réfuter les doctrines fatalistes de l'antiquité, l'auteur les met dans la bouche de Faustinien. Dès lors il semblerait que le récit dût se terminer avec la reconnaissance de ce dernier ; mais pour que le drame fût complet, il devenait indispensable que la figure de Simon le Mage reparût vers la fin. C'est ce qui s'offre à nous dans la dernière partie de l'ouvrage. Ebranlé par la discussion de la veille, Faustinien continue à exposer ses doutes, que ses fils cherchent à dissiper en dévoilant toutes les turpitudes de la mythologie païenne. Saint Pierre résume leurs discours en concluant que la vérité ne peut se trouver en dehors de l'Évangile. Les philosophes, dit-il, peuvent bien enseigner quelques vertus morales, mais leur doctrine n'a pas d'efficacité, parce qu'elle manque de sanction. Sur ces entrefaites, Appion et Anubion, disciples de Simon, arrivent d'Antioche à Laodicée avec leur maître. Faustinien demande à Pierre la permission d'aller saluer ses anciens amis. Il revient peu de temps après, et au grand étonnement de tous, son visage est devenu celui du magicien. Voici ce qui était arrivé. Menacé par le centurion Corneille, Simon avait communiqué ses traits au père de Clément, et par cet artifice avait pu prendre la fuite sans être inquiété. Mais ce sortilège allait se tourner contre lui. Profitant de l'arme que le magicien lui hvrait, Pierre envoie Faustinien càAntioche pour rétracter publiquement tout ce que Simon avait enseigné. Le peuple croyant entendre le séducteur lui-même, revient à de meilleurs sentiments. Furieux d'avoir été pris dans ses propres filets, Simon retourne à Antioche, mais la multitude le chasse honteusement. Pierre s'y rend après lui et trouve les cœurs disposés à recevoir la vraie foi. Faustinien, qui a été l'instrument de cette conversion, recouvre sa première face, et reçoit le baptême des mains de l'apôtre en présence de tout le peuple. Cette fin assez bizarre termine la sixième et dernière partie des Clémentines.
Tel est. Messieurs, le plan général des Reconnaissances,
182 LES CLÉMENTINES.
Avant d'aller plus loin, je dois signaler brièvement les différences qu'on remarque entre elles et les vingt homélies grecques qui reproduisent le même récit. Comme je le disais en commençant, le fond est à peu près le même de part et d'autre, bien qu'il y ait des divergences notables dans les faits et dans les doctrines. En général, lélément historique prédomine dans les Reconnaissances et lélément doctrinal dans les Homélies : ici, les discours occupent plus de place, là, c'est le récit. Des deux côtés les personnages sont exactement les mêmes, et le rôle qu'on leur prête est fidèlement conservé. La dissemblance de la narration porte principalement sur deux points. Ainsi les Homélies mentionnent une longue discussion de Clément à Tyr avec trois disciples de Simon, Appion le grammairien d'Alexandrie, Anubion l'astrologue et Athénodore l'épicurien, tandis que les Reconnaissances se taisent complètement sur ce sujet. Appion, qui paraît dans cet endroit des Homélies, est le grand ennemi des Juifs contre, lequel Josèphe composa son traité des Antiquités judaïques. Selon la coutume qu'il a de personnifier les doctrines, l'auteur le choisit pour représentant du stoïcisme, qui expliquait la mythologie grecque par la physique. Appion développe en détail la théorie cosmogonique suivant laquelle Saturne est le temps, Jupiter Téther, Neptune l'eau et ainsi de suite ; mais Clément n'a pas de peine à lui démontrer que cette explication physique des dieux n'est autre que l'athéisme ou la confusion de Dieu avec la nature. Bien que les Reconnaissances omettent cette discussion assez étendue de Clément avec Appion, elles en reproduisent une partie dans la conférence de Fauslinien avec ses fils. Ce même système de transposition se fait remarquer dans le deuxième point de divergence que je signalais entre l'un et l'autre ouvrage. Sur la fin des Homélies, Simon le Mage reparaît à Laodicée pour engager avec saint Pierre une longue controverse que les Reconnaissances passent sous silence, mais en y regardant de près, on se convainc sans peine qu'eUc n'est que le développement de la conférence de Césarée, écourtée dans les Homélies. De sorte qu'en résumé.
LE ROMAN THÈOLOGIQUE. 183
sauf la différence des doctrines dont je m'occuperai dans la suite, ces deux œuvres parallèles se répondent dans l'ensemble et le plus souvent même dans les détails.
Avant de terminer cet aperçu général sur les Clémentines, il me reste à dire un mot de l'abrégé de cette composition qui a été fait plus tard, et des deux lettres qui précèdent les Homélies. Dans la première, qui est censée avoir été écrite par saint Pierre à saint Jacques, le prince des apôtres recommande à l'évoque de Jérusalem de ne confier le livre de ses prédications, c'est-à-dire les Clémentines, qu'à des hommes d'une foi éprouvée ; dans la deuxième. Clément fait connaître à saint Jacques les circonstances de son élévation sur le siège pontifical de Rome. Sans nul doute ce sont deux pièces apocryphes. Quant à l'Épitome, il ne fait qu'abréger le récit des Reconnaissances et des Homélies, qu'il prolonge jusqu'à la mort de saint Clément.
H s'agit maintenant de rechercher à quel ordre d'idées se rattachent ces divers écrits que nous avons désignés sous le nom générique de Clémentines. Comme il est évident pour nous que saint Clément est resté étranger àleur rédaction, quel peut en être l'auteur ? Où faut-il placer leur lieu d'origine, et à quelle date faire remonter leur composition ? Quel est enfin leur caractère dogmatique ? Ce que nous pouvons affirmer dès aujourd'hui, c'est que les Clémentines prétendent résumer le mouvement des doctrines dans les deux premiers siècles. Ont elles réussi dans ce travail ? C'est ce que nous examinerons la prochaine fois.