NEUVIÈME LEÇON
Caractère dogmatique des Clémentines. — Leur orthodoxie suspecte aux yeux des Pères et des premiers écrivains de l'Eglise : Rufin d'Aquilée, saint Épiphane. — Rapport entre l'Ébionitisme et les Clémentines.— Les Homélies, première rédaction des Clémentines, produit de l'Ebionitisme gnostique. — Les Reconnaissances se rapprochent davantage de l'enseignement de l'Église avec lequel l'Épitome concorde parfaitement. — Conclusions relatives à leur origine. — Berceau des Clémentines. — Système erroné de l'école rationaliste de Tubingue sur la diffusion de l'Ébionitisme dans les deux premiers siècles. — Rome n'est point la patrie primitive des Clémentines. — Leur lieu d'origine et la date de leur composition. — Valeur historique des Clémentines. — Intérêt dogmatique qu'elles peuvent offrir. — Résumé et conclusion.
Messieurs,
En parcourant l'un après l'autre les premiers monuments de la littérature chrétienne, nous avons rencontré sur notre chemin cette classe d'écrits semblables qui occupent un rang à part sous le nom de Clémentines. L'analyse que nous en avons donnée dans notre dernière Leçon aura déjà suffi pour vous convaincre qu'ils méritent quelque attention. D'abord, le peu d'écrits qui sont arrivés jusqu'à nous de ce premier âge du christianisme justifient le soin que nous mettons à étudier tout ce qui nous en reste. Mais, outre cette raison générale que nous avons de l'examiner de près, le roman théologique que nous avons sous les yeux nous invite par lui-même à lui consacrer quelques moments. Quel qu'en soit l'auteur, le mérite de cet ouvrage n'est pas à dédaigner. Vouloir résumer sous la forme d'un récit moitié historique, moitié fictif, le mouvement doctrinal des deux premiers siècles, de telle sorte que toutes les grandes controverses du temps y trouvent chacune leur place, n'est pas une tâche commune. Or nous avons
VU que tel est le plan des Clémentines. Chaque personnage qui surgit sur cette scène mobile représente ou fait valoir une doctrine ; chaque situation qui s'y révèle exprime un besoin de l'esprit ou du cœur. C'est ainsi que l'impuissance de la raison à résoudre par elle-même les grands problèmes de la destinée, ou la nécessité delà révélation, éclate dans l'exemple de saint Clément. C'est dans le môme but que saint Pierre, organe de l'orthodoxie chrétienne, réfute tour à tour, selon les adversaires qu'il a devant lui, le gnosticisme sous ses différentes formes, l'idolâtrie populaire, le paganisme raisonné, les doctrines fatalistes de l'antiquité. Assurément cette épopée Ihéologique est largement conçue, et les péripéties de la famille de Clément la sèment d'épisodes qui soutiennent l'intérêt. Mais pour trouver la clef de cette œuvre, il faut que nous fassions quelques pas de plus ; et avant toutes choses, il importe de savoir ce qu'en a pensé l'antiquité chrétienne.
Or, ce qui résulte en premier lieu du témoignage des Pères, c'est que l'orthodoxie des Clémentines leur paraît suspecte. Pour ce qui regarde les Reconnaissances, nous en avons une preuve certaine dans les paroles de Rufm d'Aquilée, leur traducteur. Il déclare en propres termes que cet ouvrage contient plusieurs erreurs que l'Église réprouve, entre autres celle d'Eunomius, qui regardait le Fils de Dieu comme une créature, et celle de Manès qui faisait du mal une substance. 11 en conclut que les hérétiques l'avaient altéré, et il n'hésite point à omettre les passages en question *. Quant aux Homélies, nous avons un témoignage encore plus explicite, celui de saint Epiphane. Je citerai ses paroles :
« Les Ébionites se servent aussi d'un autre ouvrage qui porte le nom d'Itinéraire de Pierre écrit par Clément. Ils l'ont corrompu de telle sorte qu'il y reste peu de choses vraies. Clément lui-même les réfute de toutes manières dans ses Epîtres circulaires qu'on lit dans les églises. Sa doctrine y porte un caractère tout différent de celui qu'ils lui prêtent dans
1 Rufin, Préface aux Reconn. — De la mutilation des écrits d'Origéne.
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cet Itinéraire. Il y enseigne la virginité ; eux la repoussent. Il loue Élie, David, Samson, tous les prophètes ; eux les détestent. C'est pourquoi ils ont tout accommodé à leurs opinions dans cet Itinéraire : ils ont mis des faussetés sur le compte de Pierre. A les entendre, il se lavait tous les jours comme eux pour se purifier ; il s'abstenait de toute viande comme Ébion et ses disciples '. ))
Ce passage de saint Épipliane est très-précieux, parce qu'il nous met sur la trace de l'auteur des Clémentines, en nous signalant leur caractère dogmatique.
En étudiant à propos de TÉpître de saint Barnabe la controverse entre le christianisme et le judaïsme, nous avons vu que deux partis s'étaient formés parmi les chrétiens sortis d'Israël : les uns continuaient à pratiquer les observances légales comme œuvre pieuse et de surérogalion ; les autres y voyaient une condition indispensable aux Gentils eux-mêmes pour avoir part au bienfait de l'Évangile. Cest contre ces derniers que saint Paul s'élève dans presque toutes ses Épîtres. La Lettre de saint Barnabe est conçue dans le même esprit. L'écrivain apostolique y étabUt que le mosaïsme n'était qu'une préparation au christianisme, et par suite qu'il tombait de lui-môme avec l'avènement de ce dernier. C'est ce que ne voulait pas comprendre ce groupe assez nombreux de chrétiens judaïsants. Or, comme il arrive d'ordinaire, ce qui n'avait été primitivement qu'une tendance, allait se formuler en système et produire une secte. Ceux donc qui, plus modérés, reslreignaient à eux-mêmes l'obligation de pratiquer les observances mosaïques, se virent désignés vers le miheu du ii^- siècle sous le nom de Nazaréens, qui, d'abord commun à tous les chrétiens, devint particulier à leur secte. Ceux au contraire qui, poussant les choses à l'extrême, regardaient la loi mosaïque comme étant d'une nécessité absolue pour tout le monde, formèrent vers l'année 1.^8 la secte des Ébionites. Assurément la dilVérence était grande entre