LA LÉGENDE ET L*HISTOIRE
l'histoire, enseigné une doclrinc religieuse et morale qui a subjugué le monde civilisé et qui le gouverne encore. Voilà ce que contiennent et ce qu'ont produit les Évangiles canoniques, et c'est ce qui ne permet pas de confondre leur origine avec celle des Évangiles apocryphes.
Mais, Messieurs, si l'on voulait appliquer le même procédé à l'histoire profane, on la démolirait pièce par pièce. Voici, par exemple, comment je m'y prendrais pour réduire Charlemagne à l'état de mythe et sa biographie au caractère d'une création mythique ou légendaire. Nous possédons une vie de Charlemagne écrite par son secrétaire et conseiller intime, Éginhard ;et nous avons également le cycle des légendes carlovingiennes composées plus tard. Eh bien, dirai-je, toute création mythique traverse deux phases bien distinctes : l'âge créateur où se tracent au fond de la conscience populaire les grands traits de la légende et l'âge du remaniement et de l'amphfication. Le premier âge, dans la création du mythe de Charlemagne, est celui qui a produit la vie d'Éginhard, le second est celui des légendes carlovingiennes. Le procédé est exactement le même et un peu moins léger d'une part que de l'autre. Car enfin la biographie d'Éginhardn'a rien produit: le monument qu'elle retrace, l'empire de Charlemagne n'existe plus ; tandis que les quatre Évangiles canoniques et la doctrine qu'ils renferment ont changé la face du monde. L'Éghsc cathohque qui s'y retrouve tout entière est là sous nos yeux, comme un monument qui témoigne de leur authenticité. Mais sans remonter si haut, il y a plus d'un événement contemporain qui perdrait son caractère historique, si l'existence des légendes suffisait pour faire préjuger contre la réalité d'un fait. Certes l'expédition d'Egypte est un fait historique dans son ensemble et dans ses détails. Mais ne voyons-nous pas que déjà les légendes se forment sur le théâtre même de l'événement ? Le nom de Napoléon n'a-t-il pas subi cette transformation qu'opère l'imaginalion vive et ardente des peuples de l'Orient ? Je ne citerai que la légende d'Aboul-Féroué ou l'homme à fourrure, recueillie dans une tri-
bu d'Arabes sur les bords du golfe de Suez. D'après cette légende, Bonaparte aurait trouvé l'anneau de Salomon, au moyen duquel il comprenait le langage des oiseaux, et pouvait se transporter en un clin d'œil à des dislances plus grandes que celle de la terre aux Pléiades. 11 aurait poussé ses conquêtes jusqu'à l'équateur et se serait fait musulman avec toute son armée, etc. Je ne serais pas étonné que dans deux ou trois siècles d'ici, quelque savant en recherche d'opinions singulières recueillit toutes ces légendes, pour prouver que l'expédition d'Egypte et son héros n'ont pas de caractère historique, que leur création est due aux instincts Imaginatifs de l'humanité.
L'existence de légendes fausses ou controuvées n'est donc pas une raison suffisante pour dépouiller un récit parallèle de son caractère historique. On a beaucoup parlé dans ces derniers temps des Évangiles apocryphes, mais je doute fort que beaucoup de personnes les aient lus ; sinon, on n'oserait pas comparer à des livres où la doctrine coule à pleins bords quelques récits de miracles sans portée doctrinale. C'est ce que le docteur Strauss aurait dû prendre en considération, lorsqu'il mit en scène, avec un appareil d'érudition peu commune, sa grande plaisanterie. Je me sers de ce terme, car je ne puis appeler autrement la prétention de réduire le Christ à l'état de mythe, tout en maintenant l'existence historique de Jésus de Nazareth. Pour chasser le Christ de l'histoire, il faut en bannir bien autre chose encore : il faudrait en chasser le peuple juif et l'Église catholique, qui se rattachent à sa personne comme la fondation de l'empire romain se lie à la bataille d'Actium, comme la bataille de Waterloo exphque la chute de l'empire de Napoléon P^ Pour me servir de la belle comparaison du docteur Tholuck dans son Essai sur la crcdibilité des faits cvangéliques, (c le Christ nest point semblable au soleil des régions tropicales qui se lève sans aurore et se couche sans crépuscule : précédé par les prophéties il est suivi par les miracles, et les forces qu'il a, éveillées dans l'origine y sont encore plus ou moins actives. La critique a
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donc beau vouloir chasser le soleil de l'univers, il lui faudra combattreau?si l'aurore et les lueurs du crépuscule. L'histoire de l'Église primitive est une chaîne qui, par l'ébranlement dont nous la voyons encore agitée, indique que dans l'origine une commotion électrique a dû partir du ciel et frapper la terre. »
Non-seulement, Messieurs, les Évangiles apocryphes ne forment pas une objection sérieusecontre l'authenticité de nos Évangiles, mais ils fournissent un argument très-solide en faveur de la publicité des faits primitifs du christianisme. Que prouve en effet cette multitude d'écrits relatifs à la personne du Christ ? C'est que les actions de l'Homme-Dieu avaient eu un retentissement immense dans l'Orient, berceau principal de ces légendes, c'est que le merveilleux de sa vie avait saisi les esprits et parlé à toutes les imaginations. La sensation produite par ces grands événements était si vive que beaucoup s'empressaient d'en faire la relation écrite. A défaut de renseignements parfaitement exacts, on s'aidait parfois de traditions locales, on s'appuyait sur des données fausses ou incomplètes. Comme l'enfance et la jeunesse du Sauveur étaient moins connues que sa vie publique, c'est de ce côté-là que devait se porter de préférence une pieuse curiosité ou une crédulité avide du merveilleux. Quelquesuns, en eflét, ne pouvaient se persuader que l'enfant Jésus n'eût pas fait de miracles même avant de parler, ou plus tard en jouant avec ses camarades, en aidant saint Joseph dans son métier d'artisan. De là ces récits multiples dont nous venons de voir un exemple dans l'Évangile de l'Enfance. Mais, je le répète, ce grand nombre de relations authentiques ou non, montre précisément à quel point la vie et la doctrine du Christ avaient impressionné l'esprit des peuples. On ne fabrique de la fausse monnaie que parce qu'il en existe de vraie. De môme, cette contrefaçon des récits évangéliques prouve leur puissante réalité.
Les Évangiles apocryphes supposent en effet les Évangiles canoniques déjà existants et répandus par le monde. Sinon,
comment expliquer leur silence sur la vie publique du Sauveur et son enseignement ? D'où vient qu'ils coupent le fil de leur narration précisément à l'endroit où commence le récit des Évangélistes, ou bien qu'ils le reprennent à la mort du Christ, comme fait l'Évangile de Nicodème ? D'où vient que l'Évangile de l'Enfance et celui de Thomas Tlsraélile terminent par les paroles qui ouvrent dans saint Luc la mission de Jésus ? Évidemment les Évangiles canoniques étaient entre les mains de tout le monde : les auteurs des apocryphes les avaient sous les yeux ou du moins les connaissaient. Dès lors, il n'y avait plus moyen de toucher à des faits si bien connus de tous ; il ne restait plus qu'à remplir des intervalles obscurs, à combler de prétendues lacunes dans le récit évangélique, à raconter l'enfance de Jésus, son séjour en Egypte, la mort de saint Joseph, la naissance et la vie de la sainte Vierge. Tel est en effet le thème ordinaire des Évangiles apocryphes. Du reste, leur date relativement récente ressort parfois de leur texte même. Ainsi le premier érudit qui ait traduit de l'arabe et publié en Europe la légende de Joseph le charpentier, George Wallin, ne la fait remonter que vers le iv^ siècle, et son opinion est devenue celle de tous les savants qui se sont occupés des Évangiles apocryphes. En effet, plusieurs raisons intrinsèques ne permettent pas de la regarder comme fort ancienne. La première phrase l'indique suffisamment : « Au nom de Dieu, un en son essence et triple en ses personnes, w Tout le monde sait que cette formule scolastique de la Trinité ne se trouve pas dans les premiers écrivains du christianisme. De plus, Jésus y ordonne aux apôtres de célébrer chaque année par une sainte solennité, le jour consacré à la fête de Joseph ; ce qui ne nous reporte pas à la première antiquité. D'autre part cependant, l'erreur des Millénaires ou le Chiliasme, qui perce dans la légende, nous empêche d'en reculer la date après le iv*» siècle. Le Prolévangile, faussement attribué à saint Jacques le Mineur, nous paraît devoir être le plus ancien des Évangiles apocryphes : il y règne un naturel et une sim-
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plicité de style qui se rapprochent des écrits du iNouveau Testament, et les expressions comme les tournures qu'emploie l'auteur rappellent la langue grecque, du premier âge chrétien « . Aussi le docteur Tischendorf ne s'est-il pas écarté de la vraisemblance en plaçant la composition de l'ouvrage au milieu du ii« siècle. Son opinion serait à l'abri du doute, s'il était prouvé qu'en parlant du livre de Jacques, Origène ait voulu désigner l'écrit que nous possédons sous ce nom ^ 11 en est de même de l'Évangile de Thomas l'Israélite. Origène, l'auteur des Philosophumena récemment publiés par M. Miller, Eusèbe, saint Cyrille de Jérusalem, saint Ambroise et saint Jérôme mentionnent un écrit qui portait ce nom ; mais, est ce bien le même que nous avons entre les mains ? Voilà ce qu'il est permis de révoquer en doute, puisqu'on ne trouve pas dans notre texte les passages cités dans les Philosophumena. Du reste, s'il fallait s'en rapporter au style, l'Évangile de Thomas ne remonterait guère au delà du ve siècle : c'est du moins le jugement qu'en a porté un helléniste fort compétent, M. Hase, dans un article publié dans le Journal des Savants, au mois de juin 1833. Quant à l'Évangile de l'Enfance, son caractère de compilation reconnu par tous exclut de soi une origine fort ancienne. Les deux relations latines de l'enfance de Marie sont évidemment postérieures au Protévangile de saint Jacques dont elles n'offrent qu'une traduction amplifiée ou abrégée suivant le but et le génie de l'auteur. Enfin l'Évangile de Nicodème, de l'aveu de tout le monde, ne remonte guère au delà du ve siècle sous sa forme actuelle. Mais à quelle époque faut-il rapporter les deux parties bien distinctes qui le composent, les actes de Pilate et le récit de la descente de Jésus-Christ aux enfers ?
1. Thilo, Codex apocryphus, n" 2, p. xlv ; Ârens, De Evangeliorum apocrxfphorum in canonicis usu historico, Goottingiic, 1835, p. 14.