‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 63 sur 143 · Epiphan. adv. hœres , xxx · texte numérisé non relu

Epiphan. adv. hœres , xxx

saint Pierre « que nal ne peut obtenir la mission d'apôtre par une révélation particulière: )> attaque directe contre saint Paul qui, dans plusieurs Épîtres, fait dériver de là son pouvoir apostolique*. De même, « l'homme ennemi « qu'on accuse sans le nommer, d'avoir enseigné une doctrine contraire à la loi mosaïque, ne peut être que saint Paul, qualifié de la môme sorte dans les Reconnaissances ^ Si du reste ce point de contact entre l'Ébionitisme et les Homélies est moins apparent, la ressemblance des doctrines est frappante. Gomme les Ébionites dont parle saint Épipliane, les Homélies distinguent un judaïsme primitif et un judaïsme corrompu, une série de vrais prophètes depuis Adam jusqu'à Moïse, et une lignée de faux prophètes parmi lesquels David occupe le premier rang. Elles tiennent également les Écritures pour un mélange de vérités et d'erreurs, et n'exceptent pas môme le Pentateuque de ce blâme injurieux ^. Quant au Christ, leur doctrine n'est autre que l'Ébionitisme pur. En niant résolument sa divinité, elles enseignent que la sagesse divine a paru dans Jésus comme autrefois dans Moïse et dans Adam ♦. Sa mission consistait à ramener le judaïsme à sa pureté primitive : d'où il suit qu'en passant à l'Évangile, le juif ne change nullement de religion, car le christianisme et le mosaïsme, c'est tout un. Je pourrais prolonger ce parallèle entre la plus ancienne rédaction des Clémentines et l'hérésie des Ébionites telle que saint Épiphane l'a dépeinte ; mais déjà nous pouvons conclure avec assurance que les Homéhes sont une production de l'Ébionitisme gnostique.

Si maintenant nous passons des Homélies aux Reconnaissances, nous ne tarderons pas à découvrir une différence notable. Cette deuxième rédaction des Clémentines se rapproche bien davantage de l'enseignement de l'Église. La plupart des erreurs que nous signaUons tout à l'heure ont disparu, et celles qui restent ont perdu tout caractère saillant. Cela seul suffirait pour décider la question si souvent agitée :

1. Hom. xvii, 19 —2.Ép. de S Pierre à S Jacques. — Becon.yUb. i, 31. — 3. UomiL, III, 45-55. — 4. HomiL, xvi, 15 et 16; m, '^0.

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auquel de ces deux ouvrages faut-il attribuer la priorité d'origine? Il est clair, en elfe t, qu'on doit plutôt chercher la relouche ou le remaniement là où les doctrines sont plus effacées. Est-ce à dire pour cela que les Reconnaissances ne portent plus aucune trace de l'Ébionitisme? Je ne le pense pas. Nous avons déjà vu que Rufln leur traducteur avoue l'omission du passage qui contenait un des points principaux de cette hérésie, la négation de la divinité du Christ. Plusieurs autres endroits lui paraissaient assez suspects, pour qu'il se crût obligé de les supprimer. Nous pouvons conclure de là que les Reconnaissances ne sont pas non plus un produit de l'orthodoxie pure. Cependant, je le répète, cette deuxième rédaction des Clémentines diffère essentiellement de la première. Loin d'identifier d'une manière absolue le christianisme et le judaïsme, elle ne voit dans lun qu'une préparation à l'autre. Il n'y est plus question ni, d'altération des Écritures ni de distinction entre les vrais et les faux prophètes de l'Ancien Testament. Si les Reconnaissances ne croient pouvoir sauver l'unité de Dieu qu'en niant la divinité du Verbe, le Christ y apparaît néanmoins comme le premier-né d'entre les créatures, auquel ni Moïse ni aucun prophète ne peut être comparé. L'élément gnostique que nous rencontroif^ à chaque pas dans les Homélies, s'y montre peu, s'il n'a pas entièrement disparu ; c'est au contraire la tendance morale ou pratique qui s'y révèle partout. De telle sorte que, si vous me permettez ce mot, j'appellerais les Reconnaissances une édition expurgée des Homélies, pas assez cependant pour qu'elles ne conservent plus aucun vestige des anciennes erreurs.

Des Reconnaissances à l'Épitome ou abrégé des Clémentines, la distance est plus grande encore. Cette troisième rédaction a soigneusement écarté tout ce qu'il y avait d'erroné dans les deux précédentes : elle se borne à peu de chose près à reproduire le récit historique, en laissant de côté la discussion des doctrines. Comme elle ne remonte pas à une époque fort reculée, elle ne nous intéresse guère en ce moment, pas

plus que les Clémentines orthodoxes mentionnées par Nicéphore et dont nous ne possédons plus le texte'.

Ainsi, Messieurs, à mesure que nous nous éloignons de la rédaction primitive des Clémentines, c'est-à-dire des Homélies, l'Ébionitisme s'edace de ce roman théologique pour faire place à l'enseignement de l'Église. C'est donc aux Homélies qu'il faut nous arrêter pour découvrir le but de ce singulier ouvrage. Or ce que nous venons de voir jusqu'à présent nous rend celte tâche facile. L'auteur se proposait une double fin : il voulait tout à la fois réfuter les erreurs gnosliques ou païennes, et faire prévaloir les idées particulières à sa secte. A cet effet, il choisit l'apôtre qui lui paraît le plus propre à remplir le rôle de défenseur du mosaïsme, saint Pierre, et il s'abrite derrière son autorité. Pour garantir l'exactitude de la relation, il invoque de plus le témoignage d'un disciple de saint Pierre, le pape saint Clément. C'est sous le couvert de ces deux grands noms qu'il cherche à propager ses opinions. Il comptait d'autant plus sur le succès de cette manœuvre, qu'en attaquant le paganisme sous toutes les formes il s'ouvrait un accès facile dans beaucoup d'esprits. Gnostique lui-même, comme nous l'avons vu, il espérait, en réfutant les systèmes contraires, faire prévaloir le sien propre. Si vous trouviez que je prête à l'auteur des Clémentines un art trop calculé, je vous prierais de remarquer un fait certain : c'est l'acharnement que mettaient les hérétiques des premiers siècles à répandre leurs doctrines, et le soin qu'ils prenaient de les couvrir d'un nom autorisé pour leur concilier plus de faveur. Nous avons déjà observé précédemment que la plupart des Évangiles apocryphes sont dus à de pareilles tentatives. Les sectaires appliquèrent le même procédé aux disciples du Christ. L'histoire apostolique eut sa contrefaçon ou son cycle d'apocryphes comme le récit évangélique. De là cette foule d'écrits intitulés histoires, itinéraires, actes, dialogues de saint Pierre, de saint Paul, etc.,

1, Nicephor., Hist. eccles., m, 18.

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qui sont aux véritables Actes des Apôtres ce que les Évangiles apocryphes sont aux Évangiles canoniques. On n'aurait pas une idée complète du mouvement doctrinal ou littéraire des deux premiers siècles, si l'on ne s'arrêtait quelque peu à ce genre de productions, parmi lesquelles les Clémentines tiennent sans contredit le premier rang. Voilà pourquoi elles mérilent de notre part une attention toute spéciale.

Nous venons de voir que leur caractère dogmatique est celui de l'Ébionitisme, s'effaçant par degrés à mesure qu'on s'éloigne des Homélies pour examiner les rédactions postérieures. Vous comprenez, iMessieurs que toute recherche ultérieure dans le but d'arriver à un nom d'auteur déterminé devient oiseuse, sinon tout à fait impossible. Ce qui importe avant tout, c'est de savoir à quel ordre d'idées appartient l'ouvrage. Cependant, une fois cette première question résolue, il en surgit une autre qui n'est pas sans importance: où faut-il placer le berceau des Clémentines? quel est, selon toute apparence, leur lieu d'origine? Quelques mots suffiront pour vous montrer l'intérêt que peut otfrir cette question.

Il s'est produit de nos jours parmi quelques rationalistes allemands une opinion qui, par son audace même, a trouvé quelque crédit ^ Elle ne tend à rien moins qu'à faire de l'Ébionitisme la doctrine dominante dans le cours des deux premiers siècles: de cette manière, les Ébionites n'auraient pas formé une secte à part, mais composé l'Église entière dans sa forme primitive; et par conséquent les Clémentines, au lieu d'être le manifeste d'un parti, deviendraient l'expression des idées qui avaient généralement prévalu. Ce système ne mérite pas une réfutation sérieuse. Si dans l'origine, l'Église tout entière» ou du moins la majorité de ses membres, avait été Ébionite, concevrait-on que les Pères, sans en excepter un seul, eussent

1. Baur, Les Lettres pastorales de S. Paul, Tuh'inguc, \S2ô ; Dorner, Développemepl de la doctrine sur la personne du CJirist, Stutîgard, 1839, Schwegler, hu Montanisme,T\ib\ngnc, 1841. Ce dernier va même josqu'à employer le mot Ebionitisme pour désigner la première période de l'histoire d^ l'Église.

pu condamner l'Ébionitisme comme une hérésie? En parcourant les écrits des Pères apostoliques, qui sont les véritables organes de la doctrine générale, j'y trouve précisément la réfutation de toutes ces erreurs. Ainsi l'Épître de saint Barnabe que nous avons étudiée n'a pas d'autre but que de combattre les tendances judaïques d'où l'Ébionitisme est sorti. Nous avons vu quelles idées basses les Ébionites se faisaient de la personne du Christ: c'est là même un des traits caractéristiques de cette hérésie. Saint Barnabe l'appelle au contraire le Seigneur de l'univers, le Fils de Dieu qui est venu dans la chair pour racheter nos péchés par sa mort. C'est en lui et pour lui que toutes choses ont été créées '. Saint Clément est encore plus formel sur ce point dans sa première Épître aux Corinthiens : le Christ est à ses yeux le Fils de Dieu fait homme, le sceptre et la splendeur de la majesté divine. 11 appelle ses souOfrances, les souffrances de Dieu^. La langue n'a pas d'expressions plus énergiques pour formuler le dogme de la divinité de Jésus-Christ. J'insiste là-dessus, parce qu'en France nous ne manquons pas non plus d'écrivains qui, faute de consulter les premiers monuments de l'éloquence chrétienne, ont cru découvrir quelque vague dans cette partie de la doctrine avant le concile de Nicée. J'espère que la suite de ces études dissipera jusqu'au plus léger nuage sur ce point capital. Mais déjà nous sommes fondés à ne voir qu'un jeu de l'imagination dans cet étrange système qui étend l'Ébionitisme à toute l'Église primitive.

Parlant de cette idée, que les Clémentines sont l'expression (les doctrines généralement admises dans les deux premiers siècles, les écrivains rationalistes dont je parle devaient s'accorder en même temps sur leur heu d'origine. Indiquer Rome comme la patrie des Homélies leur semblait, par un tour de main aussi ingénieux qu'habile, rendre Ébionite toute l'Église romaine Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que, même dans ce cas, une pareille conclusion serait presque ri-

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