‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 72 sur 143 · Disc, contre Timocrate, n · texte numérisé non relu

Disc, contre Timocrate, n

offert sur l'autel de la patrie, plutôt qu'un sacrifice fait à la Divinité. Ce qui manquait à l'ancien monde, sur ce poiot comme sur bien d'autres, c'était un idéal vivant. Ce type parfait de la virginité, l'Homme-Dieu est venu l'offrir dans sa personne. En s'incarnant dans le sein d'une vierge, en vivant vierge, en s'entourant d'apôtres que l'histoire nous montre, les uns comme vierges, les autres comme ayant renoncé, pour le suivre, à leur condition première, le Fils de Dieu a élevé le célibat religieux à une hauteur divine. Non pas que dans l'esprit de sa doctrine le mariage ne soit une chose sainte et sacrée ; il reste pour tous les siècles la loi générale, la condition ordinaire de l'humanité : en l'élevant à la dignité d'un sacrement de la loi nouvelle, le Christ le ramène à sa pureté primitive, par l'unité et la perpétuité du lien conjugal. Mais si le christianisme proclame la sainteté du mariage, la virginité est à ses yeux un état de perfection plus haute, parce qu'elle a pour principe un sacrifice plus complet. C'est ainsi que saint Paul explique ce point de doctrine dans sa première Épître aux Corinthiens ; c'est dans le même sens que la tradition catholique l'a toujours entendu, et que le concile de Trente a défini contre les novateurs du xvf siècle la supériorité de la condition virginale sur l'état de mariage *.

Il n'est guère de sujet sur lequel l'éloquence des Pères ait su trouver de plus belles inspirations. Tertullien, saint Cyprien, saint Jean Chrysostôme, saintAmbroise et saint Jérôme en particulier, l'ont embelli de tous les charmes du langage; et les traités spéciaux qu'ils ont composés sur les vierges et leur condition sainte, forment une des branches les plus riches de la littérature chrétienne 2. Mais le plus ancien monument de ce genre que l'on rencontre dans les premiers siècles de l'Église, ce sont les deux Épîtres de saint Clément aux vierges.

1 ['^ Ep. aux Corinth., vu. — Concile de Trente, session xxiv, canon 12^.

'1. Tertull , De velamine virginum; Cypr., De habitu virginum ; S. Jean Giirys.. De virginibus ; S. Ambr., De virgin.; S. Jérôme, Deux livres contre Jovinien.

Voilà pourquoi elles méritent de notre part une attention spéciale.

C'est depuis le siècle dernier seulement, que l'Église latine est rentrée en possession de ce précieux document de l'éloquence sacrée. En 1753, le célèbre éditeur du Nouveau Tes-» tament, Wetstein, reçut de Jacques Porter, ambassadeur de la Grande-Bretagne auprès de la Porte-Ottomane, deux manuscrits syriaques, dont l'un contenait les deux Lettres de saint Clément aux vierges ; il songea aussitôt à les livrer au public, en y joignant une traduction latine. Cette publication souleva un vif débat parmi les savants de l'époque. Attaquée en Angleterre par Lardner, en Hollande par Venema, l'authenticité des deux Épîtres fut chaudement défendue par Wetstein et par Gallandi. 11 n'entre pas dans mon sujet de rappeler au long cette controverse, que le docteur Beelen, professeur à l'université de Louvain, a parfaitement résumée en tête de la belle édition qu'il a donnée de cet ouvrage de saint Clément, il y a deux ans. Avant lui déjà, monseigneur Villecourt, évêque de la Rochelle, n'avait pas eu de peine à défendre l'authenticité des deux Lettres en présence de l'excellente traduction qu'il pubha en 1853. En effet, toutes les raisons que les adversaires de Wetstein ont fait valoir n'ont que fort peu de poids, et l'origine véritable de ce beau fragment de la tradition chrétienne me paraît à l'abri de toute attaque sérieuse. Que saint Clément ait adressé des Épîtres aux vierges, c'est un fait attesté par saint Épiphane et par saint Jérôme. Dans un passage que je citais dans ma dernière Leçon, le premier de ces Pères reproche aux Ébionites de chercher à répandre leurs doctrines sous le nom de saint Clément. « Or, continue-t-il, Clément les réfute de toutes manières dans ses Épîtres circulaires qu'on lit dans les éghses. Sa doctrine y porte un caractère tout différent de celui qu'ils lui prêtent dans l'Itinéraire de Pierre. Il y enseigne la virginité ; eux la repoussent. Il loue Élie, David, Samson, tous les prophètes ; eux les détestent, w En lisant ce passage avec quelque attention, on se convainc sans peine qu'il ne peut y

être question que des Épîtres aux vierges, car c'est dans celles-ci uniquement que Clément enseigne Ja virginité et qu'il parle de Samson. La première Épître aux Corinthiens porte sur un sujet tout différent, et ne mentionne pas même le nom de ce personnage biblique. Le témoignage de saint Jérôme est encore plus formel. Nous lisons cette phrase dans son traité contre Jovinien : « C'est aux vierges que Clément, successeur de l'apôtre saint Pierre, adressa des Lettres qui roulent presque tout entières sur la sainteté de la condition virginale. » Évidemment, saint Jérôme attribuait à Clément les Épîtres aux vierges qu'on lisait de son temps, et l'origine lui en paraît si certaine qu'il ne craint pas d'y chercher une arme contre un hérétique \ Si l'on objecte que saint Jérôme n'en fait pas mention dans son Catalogue des Hommes illustres, la réponse est facile. Le grand docteur ne se fait pas faute d'omettre dans cet opuscule plus d'un traité qu'il cite dans des ouvrages postérieurs ^. De plus, comme le Catalogue des Hommes illustres est antérieur aux deux livres contre Jovinien, saint Jérôme a fort bien pu, dans l'intervalle, avoir eu connaissance des Épîtres aux vierges. Si maintenant nous comparons ces dernières à la première Épître aux Corinthiens, qui est sans nul doute de saint Clément, l'analogie devient frappante. Des deux côtés c'est le même emploi des Écritures, le même genre de diction simple et élevé ; des locutions, des images semblables s'y rencontrent de part et d'autre et trahissent une même main d'auteur. Enfin, une foule d'héllénismes qui se sont glissés dans la version syriaque prouvent que l'original a dû être écrit en grec : témoignages et preuves internes, tout nous oblige par conséquent à reconnaître dans les deux Épîtres aux vierges un ouvrage authentique du pape saint Clément. Examinons à présent ce précieux écrit, perdu depuis tant de siècles, et que l'érudition moderne a rendu à l'Occident chrétien.

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