pe Ep. aux vierges, v
'le célibat religieux. 219
celle du vice ; la voilà qui, remuée par le travail de la prédication évangélique, va produire des fruits de sainteté, dont l'éclat surpassera tout ce qui s'était vu ; et c'est à la suite des noms les plus souillés de l'histoire, qu'on voit apparaître la sainte phalange des Thècle, des Anastasie, des Agnès, des Agathe, des Cécile, des Lucie : génération nouvelle, qui dès l'origine se compte par milliers et s'élève au milieu des souillures du paganisme comme le lis à côté d'une fange impure. Si l'on ne savait que les préjugés peuvent égarer les meilleurs esprits, rien ne paraîtrait plus surprenant que l'obstination de ceux qui méconnaissent le caractère surnaturel de cette transformation morale opérée par les doctrines chrétiennes.
Cette docilité du premier âge chrétien à suivre le conseil évangélique de la virginité donné par le Christ et les apôtres, se manifeste dans les deux Épîtres de saint Clément aux vierges. On voit, par les recommandations qu'il leur adresse, que dès le commencement de l'Église, la perfection du célibat religieux avait attiré bon nombre d'âmes ; et ce qui prouve la haute antiquité de ces Lettres, c'est qu'on n'y trouve encore aucune trace de la vie monastique ni de la vie cénobitique. Ceux qui renonçaient au mariage pour se consacrer à Dieu, ne s'isolaient pas des autres, ni ne se réunissaient pas entre eux ; mais, vivant au miheudes leurs, ils ne se distinguaient d'eux que par un genre de vie plus sévère et plus retiré. Les œuvres du dévouement formaient leur occupation principale. C'est ce que saint Clément cherche à leur inculquer. Instruire les ignorants, visiter les pauvres, assister les veuves et les orphelins, telle est la noble tâche dévolue à leur profession. Si la pureté du cœur est le foyer de la virginité chrétienne, la charité doit en être le rayonnement. Loin d'elle l'oisiveté et l'égoïsme : elle n'est vraie qu'à la condition d'être active et dévouée.
En associant ainsi l'idée du dévouement à celle de la virginité, le pape saint Clément assignait à l'institution du céhbat religieux son véritable caractère. Par là, il répondait d'avance à certains écrivains modernes, qui n'ont pas vu ou qui n'ont
pas voulu voir que l'Église encourage cette condition pour multiplier le dévouement en le rendant plus facile. Le célibat qu'elle prêche à la suite des apôtres et de leurs disciples, ce n'est pas celui qui dans un but d'égoïsme, cherche à se soustraire aux obligations du mariage pour gagner la liberté dans le vice : celui-là, elle l'a toujours flétri, elle le condamne énergiquement. Ce qu'elle favorise, c'est le célibat religieux, qui ne s'affranchit des liens du mariage que pour s'imposer des devoirs plus graves et se rendre utile à plus de personnes. Voilà pourquoi elle a toujours confié les grandes missions du dévouement, l'apostolat de la foi et de la charité, à ceux qui, libres d'un engagement, lequel rétrécirait leur sphère d'action, peuvent se faire tout à tous. Qui ne voit une diflérence radicale entre le célibat ainsi entendu, vie d'austérité et de dévouement, consacrée tout entière au service de la société, et l'égoïsme qui se dérobe au devoir pour s'assurer une licence facile ? Or, ces deux états se trouvaient précisément en face l'un de l'autre dans le p^ siècle de l'ère chrétienne.
Rome païenne. Messieurs, offrait alors un étrange spectacle. Par suite d'un abus, qui mieux que tout le reste nous révèle les vices profonds de la société antique, le mariage était à peu près tombé en désuétude. Cn grand nombre préféraient à un engagement sérieux une existence commode, qui n'imposait aucune charge et laissait toute liberté. Inutile de vous faire remarquer que le sentiment religieux ou moral n'entrait pour rien dans ce calcul, qu'inspirait seul im libertinage sans frein. Le mal était arrivé à un tel point, qu'il devenait menaçant pour l'existence de l'empire. Déjà le génie politique de César avait cherché un remède à cette plaie morale de son siècle, mais sans succès. Auguste s'en préoccupa encore plus vivement. Un jour que dans une assemblée des chevaliers romains, il eut fait mettre d'un côté ceux qui étaient mariés et de l'autre ceux qui ne l'étaient pas, il fut effrayé du petit nombre des premiers ^ . Alors il en appela aux rigueurs. La
1 Dion Cassius, lvi.
loi Papia Poppsea prescrivit à tous sous des peines sévères le mariage et même la paternité ; mais il fallait que le mal fût bien grand, pour que, selon la remarque de Dion Gassius, la loi dût porter le nom de deux consuls qui eux-mêmes n'étaient point mariés. Dans son Esprit des lois, Montesquieu s'est pâmé d'admiration pour les lois maritales d'Auguste : il n'hésite pas à y voir la plus belle partie des lois ciyiles des Romains *. Je n'irais pas lui chercher querelle, si, à ce sujet, il ne s'était permis de critiquer les empereurs chrétiens qui les ont abrogées, et les Pères de l'ÉgUse qui les ont censurées. « Ces derniers, dit-il, montraient en cela un zèle louable pour les choses de l'autre vie, mais très-peu de connaissance des affaires de celle-ci. » A l'entendre, la doctrine chrétienne de la virginité ou du célibat religieux aurait entravé la propagation de l'espèce humaine que favorisaient les lois d'Auguste. On ne peut qu'être étonné de trouver des assertions si légères sous la plume d'un écrivain d'ordinaire si grave et si judicieux. Comment Montesquieu n'a-t-il pas vu que les lois civiles sont impuissantes à corriger de pareils désordres, et que le progrès des mœurs, la réforme de l'individu est l'unique remède à des maux de cette nature ? Je ne connais pas d'erreur plus funeste en matière de science morale, que cette prétention, devenue malheureusement trop commune depuis les théories du siècle dernier, d'attribuer à des règlements de police ou d'administration civile une influence que la morale seule peut exercer. Ce ne sont pas les lois qui changent'les hommes, mais les mœurs qui rendent les lois efficaces. Aussi qu'arriva-t-il ? Les lois maritales d'Auguste n'eurent d'autre résultat que d'enrichir le fisc : le célibat oisif ou voluptueux n'en continua pas moins à être de mode dans la Rome impériale. Le christianisme s'y prit autrement, et il réussit sans avoir nul besoin d'offrir des primes d'encouragement au mariage et à la paternité. 11 n'eut qu'à proclamer la sainteté de l'union conjugale en l'environnant de respect et d'honneur.
1 Esprit des lois, l. xxiii. c. 21
Ces Pères de l'Église, auxquels Montesquieu veut bien reconnaître un zèle louable pour les choses de l'autre vie, montraient en réalité une connaissance profonde des affaires de celle-ci. S'ils ne professaient pas pour les lois Papiennes la même admiration que l'éminent publiciste, c'est que cette contrainte légale leur paraissait une mesure aussi odieuse qu'inutile ; et l'expérience prouve qu'ils n'avaient pas tort. Quant à ce prétendu affaiblissement de la population par suite du célibat religieux, il serait temps enfin de le reléguer dans le domaine des fables. Pour réduire ces déclamations à leur juste valeur, il suffit de comparer l'Europe chrétienne à ce qu'elle était sous les empereurs païens. Tandis que l'Italie ancienne ne comprenait pas dix millions dhabitants, Fltalie moderne en compte plus de dix-sept ; et la différence est encore plus sensible, quand on rapproche la population actuelle de la France de celle de la Gaule dont le territoire était bien plus étendu, et qui, au iv^ siècle, ne renfermait que dix millions d'habitants ^ C'est donc en déûnitive sous l'empire des doctrines chrétiennes que l'Europe s'est peuplée dans une proportion telle, qu'aucune autre partie du monde ne saurait lui être comparée ; et malgré la pratique du célibat reUgieux aussi fréquente que jamais, tout nous permet de supposer qu'elle n'est pas à la veille de se dépeupler.
Rien n'est donc moins sérieux que le reproche adressé par certains économistes modernes à l'enseignement des Pères sur la virginité ou le céhbat religieux. 11 n'est au contraire aucun point de doctrine où la sagesse du christianisme éclate davantage. Tandis quedune part, il sait réprimer au besoin l'excès de la population par la pratique du conseil évangélique, de l'autre, il assure à la race humaine un développement normal, réguher, constant, en faisant du mariage un état saint et respecté de tous. Le célibat existait avant lui, nous venons de le voir ; mais profane, égoïste,
1. Économie polit, de M. Bureau Delamalle, t. I, 1. Il, c. 5-8. — Ibid., t. i(, l IV, c, 10 — M. Wallon, Uist. de l'esclavage, part. il. c 3.
licencieux: dans ces conditions-là, il portait une alieintc grave aux mœurs, en môme temps qu'il causait un préjudice réel à l'accroissement des nations. Cette plaie morale, que les lois civiles étaient impuissantes à guérir, le christianisme seul l'a fermée. Jamais nation vraiment chrétienne n'a souffert de cette désuétude du mariage qui affligeait l'empire romain sous Auguste et sous ses successeurs. « C'est que, comme l'a dit Montesquieu, cette fois mieux inspiré, la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle- ci ^ )> Ce qui échappe à l'action des lois humaines ne résiste pas à l'influence de ses doctrines, parce qu'avec l'aide de Dieu elles coupent le mal à sa racine, dans le cœur de l'homme qu'elles retournent et qu'elles changent. Voilà le secret de cette transformation merveilleuse que le christianisme a su opérer dans le monde.
Nous venons de voir, en présence l'une de l'autre, la coutume païenne du célibat et l'idée chrétienne de la virginité, telle qu'elle est développée dans la première Épître de saint Clément aux vierges. Pour qu'elle réponde entièrement à son principe et à sa fin, la perfection morale et le dévouement doivent être associés à cette condition exceptionnelle. 'Dans sa deuxième Lettre l'écrivain apostolique trace aux vierges des règles de prudence, dont la sévérité atteste le soin que mettait l'Église primitive à préserver de toute apparence de reproche ceux qui s'étaient consacrés à Dieu par le vœu de virginité. Il énumère les occasions dangereuses auxquelles leur ministère de charité peut les exposer, et leur dicte des conseils pleins de sagesse. Parcourant ensuite l'Ancien Testament, il leur montre par l'exemple de Joseph, de Samson, de David et de Salomon, les devoirs et les périls de leur condition. Il termine en appelant leurs regards sur le type parfait de la pudeur virginale que le Christ a réalisé dans sa personne. Nous pourrons rencontrer dans l'histoire de l'éloquence sacrée des pages plus brillantes sur ce beau sujet, mais nous