‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 77 sur 143 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Influence morale de l'enseignement de l'Église primitive sur la virginité ou le célibat religieux. — Condition meilleure faite à. la femme dans la société chrétienne — Les Actes apocryphes de saint Paul et de. sainte Thècle envisagés comme expression de cet esprit nouveau répandu dans le monde par la prédication évangélique. — Beautés littéraires de ce tableau de mœurs. — L'amour de la pureté germe peu à peu au sein de la corruption païenne. — Dégradée par le paganisme, la femme se relève et s'ennoblit par l'héroïsme du sacrifice. — La vierge chrétienne a produit ou rendu possible le type si noble et si pur de l'épouse et de la mère chrétienne. — Le sublime du sentiment de la pudeur dans les écrits des premiers Pères. — Opinion exagérée sur l'influence des femmes dans le fait de la propagation de l'Évangile. — Leur part véritable et légitime dans la régénération du monde par le christianisme.

Messieurs,

Les deux Épîtres de saint Clément aux Vierges nous ont initiés à l'enseignement de l'Église primitive sur la virginité ou le célibat religieux. Nous avons dit quel contraste présentait cette doctrine avec le siècle au. milieu duquel elle se produisait. Bien que le principe de la domination de l'esprit sur la chair n'eût jamais disparu de la conscience des peuples, et qu'à travers ses désordres le paganisme environnât la virginité de respect et d'honneur, le monde ancien était arrivé à un point de dégradation tel, qu'humainement parlant, il n'était plus accessible à ces notions élevées du spiritualisme chrétien. Si le célibat oisif et voluptueux tel que l'entendait la Rome d'Auguste, puisait dans les vices de l'époque une force de résistance contre laquelle les lois civiles étaient impuissantes à lutter, le célibat religieux et dévoué que prêchait l'Évangile y trouvait une opposition dont la grâce divine seule pouvait triompher. C'est en transformant les cœurs que le

christianisme pouvait faire accepter les idées nouvelles qu'il portait au monde.

Cette doctrine de la virginité que nous avons recueillie de la bouche du pape saint Clément, nous allons la voir en acte et réalisée dans un grand exemple. Mon but est de vous introduire au cœur de la révolution morale opérée par le conseil évangélique du célibat, et de vous en montrer les conséquences dans la condition nouvelle faite à la femme par la société chrétienne. C'est vous dire assez que ce sujet offre de luimême un puissant intérêt. A cet effet nous allons nous tourner vers l'un des débris de cette littérature apocryphe des deux premiers siècles qui nous a déjà occupés plus d'une fois, et que nous ne saurions négliger comme peinture plus ou moins fidèle des idées et des mœurs du temps. La distinction que nous avons faite pour les Évangiles apocryphes, s'applique cà tous les écrits du même genre. Les uns ont été fabriqués par les hérétiques dans le but de propager leurs erreurs ; les autres sont le fruit de l'imagination ou d'une pieuse crédulité. Dans cet âge héroïque du christianisme, où le merveilleux se montrait à chaque pas, la légende devait côtoyer l'histoire, l'altérant quelquefois, Tembellissant toujours. De là les faux Actes des apôtres à côté du récit véridique de leurs travaux ; les Actes des martyrs apocryphes en face de la relation authentique du triomphe des confesseurs de la foi. On aurait tort de s'imaginer que la mauvaise foi inspirât toujours ces productions qui nous paraissent si étranges. Ce qui en faisait presque tous les frais, c'était l'imagination surexcitée par les vrais miracles qui accompagnaient les prédications de la foi, et le défaut de critique qui accréditait trop facilement telle tradition peu fondée. C'est à cette poésie légendaire du premier âge chrétien que vient se rattacher l'écrit apocryphe dont j'ai dessein de vous entretenir. Ce petit poëme, qu'on peut envisager en quelque sorte comme le pendant des Clémentines, et qui, malgré le caractère de fiction qu'il porte à un haut degré, me paraît propre à faire ressortir la position toute nouvelle conquise par la vierge et par la femme chré-

tienne, ce sont les actes de saint Paul et de sainte Thècle. Pour ne pas entrer trop brusquement en matière, il faut que nous sachions d'abord quel degré de confiance mérite cet écrit. Or là-dessus, nous trouvons dansTertullien un jugement très-sévère. « Que si, dit-il dans son livre du Baptême, ceux qui lisent les écrits de saint Paul, invoquent l'exemple de Thécla pour attribuer aux femmes le droit d'enseigner et de baptiser, qu'ils sachent qu'un prêtre de l'Asie, convaincu d'avoir fabriqué cet écrit sous le nom de saint Paul, a reconnu avant de mourir qu'il l'avait composé par amour pour l'Apôtre. Comment croire, en effet, qu'il eût accordé à une femme le pouvoir d'enseigner et de baptiser, lui qui écrivait aux Corinthiens: Je veux que les femmes se taisent dans l'Église *. » Ce passage de Tertullien, en nous mettant sur la trace de l'auteur, prouve également que les Actes de saint Paul et de sainte Thècle remontent à la première antiquité. Saint Jérôme, qui reproduit les paroles du prêlre de Carthage, cite entre autres une fable qu'on ne retrouve pas dans le texte actuel, celle d'un lion baptisé : ce qui porte à croire qu'il existait comme pour les Clémentines plusieurs rédactions différentes du même récit. Mais la raison qu'il fait valoir pour infirmer la narration tout entière n'est pas très-forte. «Comment, ditil, saint Luc, compagnon de l'Apôtre, aurait-il pu ignorer ces particularités ^ ? » Il s'en faut bien que saint Luc ait rapporté dans les Actes des apôtres tous les faits et gestes de saint Paul. De sorte que tout en reconnaissant, avec saint Jérôme, le caractère apocryphe de l'écrit, nous ne saurions lui refuser toute espèce de valeur historique, car Méthode de Tyr, saint Épiphane, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise et saint Jean Chrysostôme admettent sans hésiter certains faits contenus dans les Actes de saint Paul et de sainte Thècle ; et le fond de la narration a pris place dans le ménologe des Grecs, ainsi que dans le Bréviaire romain ».

l. Tertullien, De Daptis., c. xvri. — 2. S. Jérôme, Des Hommes illustres. c. vil.

, 3. MtHhode, Banquet des dix vierges ; S. Épiph., Traité des Hérés., I.

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Nous avons donc sous les yeux une donnée historique embellie par l'esprit légendaire ; mais notre but n'est pas de déterminer précisément où s'arrête la vérité des faits et où commence la fiction : c'est comme tableau de mœurs que nous examinons l'ouvrage, et cà ce titre-là, il nous offre un renseignement fidèle. D'autre part, cette étude, en nous initiant aux Actes apocryphes des apôtres par l'analyse d'une de leurs plus belles parties, nous dispensera de les parcourir les uns après les autres. Voici de quelle manière l'auteur retrace cet épisode de la prédication évangélique.

Saint Paul arrive d'Antioche à Icone. Deux compagnons de route s'adjoignent à lui, Hermogène et Démas, hommes pleins d'hypocrisie, qui, sous prétexte de se faire instruire par l'Apôtre, s'apprêtent à lui dresser des pièges. Pour lui, ne soupçonnant pas le mal, il leur enseignait la doctrine et se fiait à eux. Ici, se trahit dès le premier pas l'artifice de l'auteur. Il avait lu dans la deuxième Épître de saint Paul à Timothée, que l'Apôtre se plaignait de deux disciples qui l'avaient abandonné, Démas et Hermogène. Dès lors, rien ne lui paraissait plus naturel que de leur faire jouer le même rôle de trahison dans son récit. Au contraire, il avait lu dans la même lettre que saint Paul se louait beaucoup d'Onésiphore et de sa famille qui lui avaient rendu de grands services. C'en était assez pour faire de ce personnage l'hôte de saint Paul h Icone. Il est vrai que d'après l'Épître à Timothée, c'est à Kphèse qu'Onésiphore aurait assisté à l'Apôtre ; mais ces déplacements de "scène ne gênaient pas les auteurs des apocryphes.

Il y avait donc à Icone un homme nommé Onésiphore qui, à la nouvelle de l'arrivée prochaine de saint Paul, s'était porté ta sa rencontre avec sa femme Lectra et ses deux filles Simmia et Zenon, pour lui offrir l'hospitalité. Or, ils ne connaissaient

XXVIII, 16 ; Grég. de Naz, Orat. i adv. Julian. Prœcepta ad virgines, ii ; Grèg. (le Nysse, Hom. xiv in cantic. ; S. Ambr , De Virgin., ii, 3 ; S. Jean Ghrys , Hom. sur sainte Thècle; Ménol. des Grecs et Brév., rom., 24 septembre.

pas l'Apôtre de vue, mais Tite, qui avait passé par Icône, leur avait fait le portrait de saint Paul. Ils se tenaient donc sur le chemin qui conduit à Lystres, examinant les passants l'un après l'autre pour distinguer celui qu'ils attendaient. Enfin, ils voient arriver un homme de petite taille, au front chauve, au teint vif, au nez aquilin, aux sourcils bien arqués, au visage rayonnant d'une grâce divine, car il avait tantôt la face d'un ange, tantôt celle d'un homme : c'était saint Paul. Onésiphore court à sa rencontre et lui dit : « Salut, ô le serviteur de Dieu ! « Saint Paul lui répond : « Que la grâce soit avec toi et avec ta famille ! » A la vue de cet accueil, Ilermogène et Démas disent à Onésiphore, le cœur plein de jalousie : « Et nous donc, ne sommes-nous pas également les serviteurs de Dieu ; pourquoi ne nous as-tu pas salués de la même manière ? w Onésiphore leur répond : « C'est que je n'ai pas lu sur votre face le rayon de la justice, mais si vous êtes tels que vous le dites, venez vous aussi dans ma maison et prenez-y votre repos. »

On arrive dans la maison d'Onésiphore, où la présence de saint Paul répand la joie. Tous se mettent à genoux pour prier, et après avoir rompu le pain eucharistique, l'Apôtre se lève pour dire aux frères quelques paroles d'édification. (( Bienheureux, s'écrie-t-il, ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. Bienheureux ceux qui conservent leur chair dans une chasteté sans tache, parce qu'ils seront les lemplesde Dieu. Bienheureux ceux qui renoncent à ce siècle, parce qu'ils seront agréables à Dieu. Bienheureux ceux qui gardent l'innocence de leur baptême, parce qu'ils trouveront le repos dans le sein du Père, du Fils et de l'Esprit saint. Bienheureux le corps et l'esprit des vierges, parce qu'elles plairont à Dieu qui récompensera leur chasteté : la parole du Père opérera en elles le salut pour l'avènement de son Fils et elles jouiront de la paix dans les siècles des siècles... »

Assurément, Messieurs, cette scène d'hospitalité chrétienne est fort belle. Cette famille qui se porte au-devant de FApôlre voyageur, et se tient là sur le grand chemin, inlerro-

géant les passants du regard pour distinguer l'envoyé do Dieu; ces hommes, étrangers l'un à l'autre, qui se saluent comme des frères ; cette maison qui devient un temple improvisé, cette réception au foyer domestique qui commence par la prière commune, par la célébration du mystère commémoratif de la mort du Christ ; cette assemblée suspendue aux lèvres de l'Apôtre ijue le ciel lui envoie et qui demain va la quitter pour reprendre sa course à travers le monde : tout cela forme un tableau pris au vif de l'époque. On a souvent comparé ces scènes primitives du christianisme à celles d'Homère ou de la Bible dont elles rappellent la simplicité ; mais cette touchante fraternité qui pour la première fois s'inaugurait dans le monde, leur prête un caractère unique. 11 n'y a plus d'étrangers pour cette famille qui compte déjà des membres sur tous les points de l'empire romain. On ne se connaît pas de vue, mais, selon la belle expression de l'au" leur, on se connaît en esprit. Ce mot indique toutelarévolution morale que portait en germe la doctrine de la fraternité chrétienne. Mais voyons quel résultat obtint la parole de l'Apôtre béatifiant la virginité dans la maison d'Onésiphore. L'action est engagée, l'héroïne du drame va paraître.

Enface de la maison d'Onésiphore, une jeune fille, assise sur une fenêtre, écoutait le discours desaint Paul. SamèreThéoclie l'avait fiancée à un jeune homme nommé ïhamyris ; ellemême s'appelait Thécla. Captivée parles paroles de l'Apôtre, elle prêtait l'oreille à cette doctrine nouvelle qui attirait son âme. Bientôt le charme qu'elle éprouvait fut si grand, qu'elle passait le jour et la nuit à recueillir ce qui arrivait jusqu'à elle de cet enseignement qui lui semblait si beau. Elle voyait bien des femmes et des jeunes filles se diriger vers la maison qu'habitait saint Paul, mais, malgré le vif désir qu'elle avait de suivre leur exemple, elle n'osait pas. En vain sa mère l'appelait-elle : Thécla ne quittait pas la fenêtre où elle avait entendu l'Apôtre pour la première fois. Alors Théoclie envoya chercher Thamyris. Le jeune fiancé accourt ]^.leinde joie, espérant recevoir la parole si longtemps dési-

rée. « Ouest Thécla ? diL-il. — J'ai une nouvelle à vous apprendre, lui répond la mère. Voici que depuis trois jours, Thécla ne quitte plus sa fenêtre et refuse de prendre aucune nourriture. Je ne la reconnais plus : elle, d'ordinaire si réservée, s'est laissé prendre aux discours de cet étranger qui sème des paroles de séduction. Cet homme met en émoi toute la ville d'Icône. Les femmes et les jeunes filles vont le voir et se laissent captiver par sa doctrine. 11 leur enseigne qu'il n'y a qu'un Dieu, qu'il faut le craindre et vivre dans la chasteté. Depuis ce temps, Thécla reste attachée à sa fenêtre comme une toile daraignée, tout entière à ce qu'elle entend dire. Montez vers elle et forcez-la de quitter, car elle vous est promise. » A ces mots, le jeune homme court vers sa fiancée, qu'il trouve dans une sorte d'extase, et lui dit : « Pourquoi, ô ma bien-aimée, es-tu assise là, pleine de stupeur et les yeux fixés vers la terre ? » La mère, de son côté, insistait pour avoir une réponse. Bientôt toute la maison fut en larmes : Thamyris pleurait sa fiancée, Théoclie sa fille, et les servantes leur jeune maîtresse. Mais Thécla ne se laissait pas émouvoir : elle n'était attentive qu'aux paroles de saint Paul.

C'est là, Messieurs, une peinture un peu forcée sans doute, mais naïve, de l'attrait que pouvait offrir à de jeunes âmes la doctrine chrétienne de la virginité. Le paganisme avait tellement rabaissé la condition de la femme, il l'avait accoutumée à une dégradation si constante, que cette hberté acquise par le sacrifice portait avec elle une certaine force d'entraînement. L'aspiration vers le bien naissait de l'excès même du mal. Certainement la grâce de Dieu seule, en triomphant des instincts de la nature, pouvait opérer ce renoncement parfait ; mais par elle-même, cette grande idée de la perfection répondait aux sentiments généreux de quelques âmes d'élite. Être fiancée au Christ, devenir l'épouse de l'Agneau sans tache, ce beau langage du mysticisme chrétien devait trouver de l'écho à une époque où la femme ne pouvait se relever qu'en étonnant le monde par l'héroïsme de ses vertus.

Mais ce langage, qui respire une poésie vraiment céleste sur les lèvres des Cécile, des Agathe, des Lucie, semblait une extravagance à la masse de la société païenne. Rien ne l'irritait plus profondément. On eût dit qu'elle se sentait frappée au cœur par cette vertu nouvelle dont elle ne comprenait plus le principe. Aussi le supplice des vierges chrétiennes était-il accompagné d'un rafFinement de férocité, inspiré par la répulsion extrême qu'éprouvait ce monde rongé de vices pour une condition qui le blessait au vif. Parents, amis, magistrats, la cité entière se tournait contre celle qui préférait aux perspectives les plus brillantes le titre d'épouse du Christ. Après avoir employé contre elle toutes les armes de la séduction, on passait à une fureur qui ne connaissait pas de bornes. Tant cette doctrine de la virginité attaquait le paganisme jusque dans son essence même ! La suite de notre récit va nous montrer la rage succédant aux prières pour détourner Thécla d'un état de perfection qui charmait son cœur.

Trompé dans son attente, Thamyris était descendu dans la rue, pour observer ceux qui entraient dans la maison de saint Paul ou qui en sortaient. Apercevant deux hommes animés par une dispute très- vive, il s'approcha d'eux pour leur dire : « Voudriez-vous m'apprendre quel est ce séducteur qui empêche les jeunes filles de se marier? je vous promets beaucoup d'argent, si vous me fournissez des renseignements sur son compte, car je suis le premier delà cité. Hermogène et Démas (car c'étaient les deux traîtres) lui répondirent : « Nous ne savons pas au juste qui il est ; mais ce que nous pouvons vous dire, c'est qu'il éloigne les jeunes filles du mariage en leur enseignant que la résurrection est au prix d'une vie chaste. » Sur cela Thamyris les mena dans sa maison, où il leur fit servir un repas splendide, dans l'espoir de tirer d'eux quelques nouveauxdétailssur saint Paul. « Conduisez-le, lui dirent-ils, devant le gouverneur Castellius, sous prétexte qu'il enseigne au peuple la nouvelle doctrine des chrétiens, et, suivant le décret de César, le gouverneur le fera mettre à mort: de cette

manière vous aurez la femme que vous désirez, et nous, nous enseignerons que cette résurrection tant promise s'accomplit déjà dans nos enfants. » Thamyris transporté de fureur résolut de suivre leur avis.

Le lendemain matin, il se présenta chez Onésiphore avec quelques magistrats et une foule armée de bâtons, et apostrophant saint Paul il lui dit : « Tu as perverti la ville d'Icone, tu empêches Thécla ma fiancée de me prendre pour époux : tu vas nous suivre devant le gouverneur Castellius. » Et toute la foule de vociférer : « Emmenez le magicien, car il ensorcelle nos femmes et il séduit tout le monde. » Arrivé devant le tribunal, Thamyris accusa Paul à haute voix. Fidèles au rôle de Judas qu'ils remplissent dès le commencement, Hermogène et Démas lui insinuent un nouveau grief: « Dis qu'il est chrétien et c'en sera fait de lui. » Mais le gouverneur, procédant avec plus de calme, dit à l'Apôtre: « Qui es-tu? voyons, exphquenous ta doctrine, car une accusation grave pèse sur toi. » Alors saint Paul élevant la voix parla en ces termes : « Puisqu'en ce moment vous me demandez ce que j'enseigne, écoutez, seigneur. Le Dieu jaloux de sa gloire, le Dieu de toute justice, qui veut sauver les hommes par pure bonté, m'a envoyé vers eux pour les retirer de leur vie de désordres et d'iniquités. C'est dans ce but que son Fils Jésus-Christ est venu dans ce monde : c'est lui que je prêche ; j'apprends aux hommes à mettre en lui toute leur espérance. Car seul il a eu pitié de nos égarements, et pour nous sauver du jugement qui nous menaçait, il nous a inspiré la foi, la crainte de Dieu, l'amour de la vérité et de la vertu. Si donc j'enseigne ce que Dieu m'a révélé, en quoi suis-je coupable ? » Le gouverneur entendant ce discours fit conduire saint Paul en prison, se réservant de l'écouter plus au long avant de statuer sur son compte.

Ce récit. Messieurs, nous retrace assez bien les vicissitudes qui accompagnaient la prédication des apôtres. Lorsqu'ils avaient fait dans une ville quelconque un certain nombre de prosélytes, d'ordinaire une émeute éclatait. Quelques agita-

leurs, soit juifs, soit païens, soulevaient la foule. A Antioche de Pisidie, ce sont quelques femmes riches qui se mettent à la tôtedela sédition contre saint Paul et saint Barnabe. A Éplicse, ce sont quelques orfèvres qui craignent de ne pouvoir plus débiter leurs petites idoles d'argent: la prédication dé saint Paul contre l'idolâtrie attaquait directement leur industrie. Qu'on amène cet homme chez le gouverneur: tel était le cri qui éclatait de toutes parts. Or qu'était-ce que ce gouverneur ou magistrat de province? un homme à peu près invariablement taillé sur le patron de Pilate, indifférent pour l'ordinaire aux questions de doctrine et n'y entendant rien. Après qu'il avait écouté la défense de l'Apôtre accusé, il ne savait à quoi s'en tenir. Ces mots de foi, de Fils de Dieu, de résurrection des morts, dejugementà venir, sonnaient à son oreillecomme une langue étrangère. « Tues en délire, « disaient les uns, comme Festus à saint Paul. D'autres répondaient, à l'exemple du proconsul d'Achaïe, Gallion, frère de Sénèque, devant lequel les émeutiers avaient conduit saint Paul : « Tout cela n'est qu'une question de doctrine et de mots qui ne me regarde pas: tachez de démêler ces choses entre vous. « Plus tard sans doute, quand les édits de persécution partirent de la capitale de l'empire, cette sorte d'indifférence se changea en cruauté; mais dans l'origine, c'étaient les passions populaires qui stimulaient le zèle des magistrats de province. Alors, pour donner satisfaction à la fureur du peuple, ils renvoyaient les prédicateurs de l'Évangile après les avoir fait battre de verges. iMais le martyre de la vierge d'Icone va nous montrer que la vengeance privée les poussait quelquefois à une sévérité féroce.

Pendant que saint Paul était en prison, Thécla désirait vivement arriver jusqu'à lui. La nuit venue, elle s'échappe de la maison et se dépouillant de ses pendants d'oreille, elle les donne au geôlier qui l'introduit auprès du prisonnier. L'Apôtre instruit la vierge qui, dans le transport de sa foi, se met à baiser les chaînes de saint Paul. Dans l'intervalle, on cherchait Thécla de toutes parts. Interrogé par Thamyris, le geô-

lier finit par avouer la vérité. Le jeune homme excite dans le peuple un nouveau tumulte, à la suite duquel Paul et Thécla sont amenés devant le gouverneur. Celui-ci interpelle la Vierge: « Pourquoi refuses-tu de te marier selon la coutume reçue dans la ville d'Icone? )> Mais Thécla, les yeux fixés sur saint Paul, ne répondait pas. Alors la mère, oubliant tous les sentiments de la nature, s'écrie hors d'elle-même : « Qu'on la brûle, puisqu'elle rejette son fiancé; qu'on la brûle au milieu du théâtre, pour qu'elle serve d'exemple à toutes les femmes. » Cédant malgré lui à ces cris sauvages répétés par la foule, le gouverneur condamne Thécla à être brûlée vive. Quant à saint Paul, il le fait battre de verges et jeter hors de la ville. L'arrêt rendu, la foule se précipite vers l'amphithéâtre pour repaître ses yeux du supplice de la jeune fille. Thécla cependant cherchait saint Paul du regard, comme l'agneau dans le désert qui regarde autour de lui pour découvrir le berger. Tout à coup elle a cru voir la figure de l'Apôtre; mais c'était le Seigneur lui-même qui se montrait à elle sous cette forme et elle se dit : Voici que saint Paul me regarde pour m'inspirer du courage. Pondant ce temps, les jeunes gens et les jeunes filles apportaient du bois et de l'herbe sèche pour en composer le bûcher de Thécla. Tandis que le gouverneur luimême ne peut contenir son émotion â la vue de l'innocente victime, la foule plus cruelle lui crie de se hâter. Thécla fait le signe de la croix et monte sur le bûcher au milieu des flammes qui s'élèvent de toutes parts. Mais au même instant un tremblement de terre se fait entendre, une pluie mêlée de grêle éclate sur l'amphithéâtre, le sol s'entr'ouvre et dévore plusieurs assistants, les flammes s éteignent et la vierge est sauvée.

Je ne m'arrête pas. Messieurs, au merveilleux qui termine cette partie du récit. Je ne veux pas en discuter la réalité : nous serions â notre aise, car nous avons sous les yeux des Actes apocryphes, bien que dans cet âge héroïque du christianisme ces manifestations éclatantes delà Divinité ne doivent pas nous surprendre. Supposons même que le bûcher de

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sainte Thècle, au lieu de s'éteindre, l'ait consumée : le fait conserve son caractère, et la conséquence reste la même. Il y a dans .cette liberté conquise par le sacrifice toute une révolution morale. Qu'est-ce qui retenait la femme dans cet état de dépendance et "presque dans l'esclavage, auquel la condamnaient toutes les législations anciennes? C'est qu'elle ne pouvait disposer d'elle-même, de son cœur, de ses affections. Mariée, pour la plupart du temps, sous forme de vente, m manum coemptlo, comme disait la loi romaine, de toutes la moins imparfaite, elle n'échappait au despotisme paternel que pour retomber sous le despotisme conjugal : elle devenait la sœur de ses propres enfants plutôt que leur mère, soumise comme eux aux rigueurs du tribunal domestique, toujours l'esclave de l'homme, jamais son égale. Avec la doctrine de la virginité, tout cela va changer. Au lieu d'être assujettie aux caprices d'une volonté étrangère, elle restera maîtresse d'elle-même, de son choix, de sa liberté. Elle pourra opter entre les liens du mariage et un genre de vie libre et indépendant, où elle servira Dieu et le prochain avec plus de facilité ; elle disposera de sa personne sous l'inspiration de sa conscience. Dès lors, plus de contrainte ni domestique ni légale : la liberté du choix, l'égalité dans la condition. Voilà une des conséquences de l'idée chrétienne de la virginité, l'affranchissement de la femme, son émancipation morale. C'est la vierge chrétienne qui a produit, ou du moins qui a rendu possible le type si noble et si pur de l'épouse et de la mère chrétienne. Cette vierge, qui monte sur le bûcher plutôt que de rendre aux hommes un cœur qu'elle avait consacré à Dieu, c'est l'honneur, c'est la dignité de tout son sexe qu'elle porte avec elle. Le paganisme s'en étonne, il s'en irrite, parce qu'il ne voit dans la femme que l'esclave de ses caprices. Mais laissez-le sévir ; laissez monter sur leurs bûchers ces jeunes martyres de la perfection morale, de la liberté du bien : l'influence de leur exemple ne s'éteindra pas avec elles. Relevée, ennoblie, affranchie par leur sacrifice, la femme reprendra sa place

légitime au foyer domestique ; elle marchera l'égale de l'homme, sa compagne, sa sœur; elle conservera, sous es traits de l'épouse et de la mère, cette pudeur virginale rendue à sa condition ; et lorsqu'on voudra trouver la cause de cette révolution morale si féconde pour l'humanité, ce n'est ni dans les forêts de la Germanie, ni même dans les mœurs chevaleresques de la féodalité, c'est plus haut dans l'histoire qu'il faudra la chercher, sur ces bûchers où la vierge chrétienne réhabilitait son sexe à force d'héroïsme, et lui conquérait, au prix de son sang, l'égalité du droit dans l'égalité du respect.

Je reprends mon récit. Pendant que cette scène se passait dans l'amphithéâtre d'Icone, saint Paul s'était retiré avec Onésiphore et sa famille dans un tombeau, près du chemin qui conduisait à Daphné. Au bout de quelques jours passés dans le jeûne et la prière, les enfants d'Onésiphore dirent à saint Paul : « Père, nous avons faim. » Alors l'apôtre ôtant sa tunique, dit à l'un d'eux : « Va, mon fils, et achète-nous quelques pains. » L'enfant s'en alla, et rencontrant Thécla sur son chemin, il lui dit : « Où allez- vous, Thécla ? — Je cherche saint Paul, lui répondit-elle, car je suis sortie saine et sauve des flammes du bûcher. — Venez avec moi, repartit l'enfant, et je vous conduirai vers lui, car voilà six jours qu'il jeûne et qu'il prie pour vous. » Arrivée à l'entrée du tombeau, Thécla aperçoit l'Apôtre, qui priait ainsi à genoux : <c Père saint, Jésus-Christ mon Seigneur, faites que les flammes épargnent Thécla, secourez -la, elle est votre servante. » Transportée de reconnaissance, la vierge s'écrie à son tour : <( Béni soyez-vous, ô Seigneur Dieu, créateur du ciel et delà terre, de ce que vous m'avez délivrée du feu en me permettant de revenir vers saint Paul. » L'Apôtre, en se retournant, voit celle dont il demandait à Dieu la délivrance, et tous éclatent en actions de grâces. On célèbre l'agape ou repas de charité au milieu de la joie la plus vive, et Thécla dit à saint Paul : « Dorénavant je ne me séparerai plus de vous, mais je vous suivrai partout où vous irez. » Saint Paul

congédie Onésiphore et sa famille, et prenant avec lui Tliécla, il part pour Anlioche. ,

Là, se renouvellent à peu près les mêmes scènes qu'à Icône, et pour ne pas entrer dans trop de détails, je dois en abréger le récit. Un des premiers habitants de la ville, Alexandre, se prend d'une vive passion pour Thécla. Profitant de l'influence que lui donne sa position, il ose l'insulter en pleine rue. Mais la vierge chrétienne, n'écoutant que son courage, déchire la tunique de son agresseur, lui arrache de la tête la couronne qu'il portait, et le couvre de confusion devant tout le peuple. Loin de dévorer en silence l'alTront que lui a mérité sa brutalité, Alexandre conduit l'héroïque jeune fille devant le gouverneur, qui la condamne à être dévorée par les bêtes. Cette sentence inique soulève une partie du peuple. Soit que le nombre des chrétiens fût déjà grand à Antioche, ou que la conduite d'Alexandre parût trop infâme pour ne pas révolter la conscience païenne elle-même, les femmes, prenant fait et cause pour l'héroïne, se mirent à crier autour du tribunal : « L'arrêt est injuste, la sentence est inique I » Mais Thécla, uniquement inquiète du soin de sa vertu, ne demandait qu'une faveur, celle d'être conservée pure avant sa mort. On la remit donc entre les mains d'une femme de haut rang, nommée Tryphéna, qui venait de perdre sa fllle unique. L'heure du supplice arrivée, les bourreaux déchaînèrent contre la jeune vierge une lionne furieuse qui, au lieu de lui faire aucun mal, se coucha devant elle en lui léchant les pieds. Le lendemain matin, les satellites d'Alexandre eurent peine à enlever Thécla des bras de Tryphéna,' qui déjà la chérissait comme sa fille. Traînée à l'amphithéâtre, la vierge se tenait, les mains levées vers le ciel, au milieu des bêtes féroces qu'on déchaînait contre elle, mais aucune ne la touchait. Dieu l'avait enveloppée d'un nuage de feu, pour que les spectateurs ne vissent pas qu'elle était sans vêtements.

Ce dernier trait est d'une délicatesse charmante, et saint Ambroise l'a relevé dans une de ses plus belles pages.

Il m'est presque impossible de rendre cet enthousiasme lyrique pour lequel notre langue ne trouve pas d'équivalents. Je l'ai essayé cependant, pour vous montrer à quel degré le sentiment de la pudeur avait pénétré dans les lettres chrétiennes.

« Que Thécla vous enseigne le sacrifice. Comme elle fuyait le mariage, elle se vit condamnée par la fureur de son fiancé ; mais elle sut inspirer aux bêtes féroces le respect de la virginité. On l'avait destinée à périr sous la dent des animaux; elle était là, exposéeà des regards qu'elle cherchait à éviter ; elle apprit la pudeur à ces yeux qui ne la connaissaient pas. Qu'il était beau de voir l'animal se coucher à terre, lécher ses pieds, et témoigner par ce langage muet qu'il n'osait attenter au corps sacré de la vierge ! C'est ainsi que la bête féroce vénérait sa proie : elle s'était dépouillée de son naturel, et elle était devenue humaine, puisque les hommes ne l'étaient plus. Dans ce moment-là, vous eussiez vu les rôles intervertis : les hommes changés en animaux sauvages commandaient la cruauté aux bêtes, et les bêtes, venant baiser les pieds de la vierge, enseignaient le devoir aux hommes. Tant la virginité est une chose admirable, puisqu'elle commande le respect jusqu'aux bons eux-mêmes ! Instinct de la faim, cris, excitations, habitudes sanguinaires, naturel féroce, ils n'écoutèrent rien de tout cela. En vénérant la martyre, ils ont enseigné la religion, ils ont. enseigné la chasteté, car, en s'approchant de la vierge, ils ne baisaient que la plante de ses pieds, les yeux baissés vers la terre, comme s'ils n'avaient osé élever le regard jusque vers la vierge nue... ^ »

Voilà, ^Messieurs, le subUme du sentiment de la pudeur : c'est l'esprit de retenue et de modestie porté à un point de délicatesse que l'antiquité profane ne connaissait pas. J'admire Polyxène retrouvant un dernier reste de vie pour protéger sa pudeur jusqu'au sein delà mort ; la littérature clas-

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