De Virgin, l. II, c
siqiie n'a rien de plus beau que ce trait-là. iMais qu'il y a loin encore de cette conception d'Euripide au flot de poésie vraiment céleste qui coule sous la plume d'Ambroise. On conçoit que de telles pages aient ramené dans le monde le respect de la vertu, et qu'elles l'y retiennent, en dépit de tout ce qui s'est dit ou écrit pour l'en bannir. Depuis ce moment là, on a fait bien des efforts pour affaiblir ou pour troubler dans les âmes la notion de l'honnête ; la conscience publique, épurée par l'Évangile, a subi des atteintes de toute sorte ; plus d'un écrivain né chrétien est descendu à une licence de langage dont le paganisme eût rougi ; de nos jours surtout une littérature dévergondée a versé et verse encore le cynisme à pleines mains. On se demande en vérité comment la conscience des peuples chrétiens peut résister à toutes ces attaques parties du drame, du roman, du livre sérieux comme de la feuille légère. C'est que dès l'origine ils ont reçu du christianisme une éducation forte et sévère, dont l'influence survit à tout. Il en est des nations comme des individus. Les principes de foi, d'honneur, de vertu, qu'elles puisent dans leur éducation première, elles les portent avec eux à travers leur histoire, comme un patrimoine qui ne se dissipe jamais. Vous aurez beau faire pour éteindre en elles le sentiment de l'honnête. Tant que vous n'aurez pas étouffé l'écho de cette grande voix qui s'est fait entendre à leur berceau, que vous n'aurez pas effacé, avec l'Evangile d'abord, cette littérature immense qui en est le commentaire, ces pages si grandes et si belles où les Pères ont inculqué au monde le respect de tout ce qui est honnête, pur, chaste et saint, tant qu'on les lira, qu'on les admirera, la conscience des peuples sera sauvée. Vous ferez des ruines partielles, l'honnêteté publique restera debout. Le vent de l'histoire balaiera toutes ces réhabilitations du vice, toutes ces apothéoses de l'infamie auxquelles nous assistons et que l'on' relire des bas-fonds du paganisme ; ce qui ne passera pas, ce qui demeure, c'est cet héritage traditionnel d'idées morales, de sentiments élevés , dans lequel un peuple chrétien
se r( trouve tôt ou tard avec sa force et sa vraie dignité. La délivrance miraculeuse de la vierge d'Icône avait ému tout le peuple d'Antioche. Le gouverneur la fait venir et lui dit : (( Qui es-tu, toi que les bêtes n'osent toucher ? — Je suis, lui réppndit Thécla, la servante du Dieu vivant. Si les animaux sauvages m'ont épargnée, c'est que j'ai mis toute ma confiance en Jésus-Christ, le Fils de Dieu, qui fait les délices du Père. Lui seul est la voie qui mène au salut, le refuge de ceux qui ont été battus par la tempête, la consolation des affligés, l'espérance de ceux qui n'en ont plus. Celui qui ne croit pas en lui ne vivra pas, mais il aura en partage la mort éternelle. «Le gouverneur, entendant cela, rendit un arrêt avec cette teneur : « Thécla, la servante de Dieu, est libre. » Les cris de joie de la foule accompagnèrent la vierge jusqu'à la maison de Tryphôna, où elle demeura plusieurs jours, instruisant les jeunes filles dans la vraie foi. Apprenant que saint Paul était à Myra, en Lybie, elle alla l'y rejoindre pour lui raconter les grâces dont Dieu l'avait comblée. De là, elle retourna à Icône pour y prêcher l'Évangile. Arrivée dans sa ville natale, elle y retrouva sa mère, mais son fiancé était mort. En vain mit-elle en usage tout ce qu'une foi vive peut inspirer à lamour filial : Théoclie resta sourde aux prières de sa fille, et ne se convertit point. Alors Thécla, quittant la maison paternelle, s'en alla dans le tombeau où jadis elle avait trouvé saint Paul avec Onésiphore, et, tombantà genoux, elle versa devantle Seigneur des larmes abondantes. Sortant de là, elle se rendit à Séleucie, où elle convertit plusieurs personnes à l'Évangile. Un épilogue, ajouté à la rédaction primitive des Actes de saint Paul et de sainte Thècle, retrace le séjour de la vierge à SJleucie. Retirée dans une caverne du mont Calamon, elle instruisait par la parole et par l'exemple les femmes qui venaient à elle, attirées par la renommée de ses vertus. Une dernière agression vint troubler la vierge dans le lieu solitaire qu'elle s'était choisi. Quelques médecins de Séleucie, irrités de ce que les malades prenaient le chemin de Calamon au lieu de s'adresser à eux,
apostèrenL des hommes vicieux, qui pénétrèrent dans la caverne pour y exécuter leur infâme projet. Mais, au même instant, le rocher s'entrouvre et se referme sur la sainte qu'il protège contre la violence des scélérats. Thécla était parvenue à l'âge de quatre-vingt-dix ans quand le Seigneur appela son âme à lui. .
11 y a quelque temps, je lisais dans un livre publié l'an dernier sous le titre d'Études d'histoire religieuse^ cette phrase qui ne laissa pas de me surprendre beaucoup. « La femme est l'élément essentiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a été, à la lettre, fondé par des femmes. *» Mon premier mouvement fut de chercher le motif de cette assertion qui, à défaut de tout autre mérite, me paraissait avoir celui de la nouveauté. L'auteur aurait-il pris par hasard le Christ, les apôtres et leurs disciples pour des femmes ? Malgré une audace d'affirmation peu ordinaire que dénote l'ouvrage entier, le bon sens de l'écrivain ne me permettait pas une pareille supposition. Le nom de Thécla et un renvoi indirect aux Actes de saint Paul et de sainte Thècle me donnèrent la clef de l'énigme. C'était sur l'écrit dont nous venons de parler, qu'on prétendait s'appuyer pour attribuer littéralement aux femmes la fondation du christianisme. Si on avait pris la peine de consulter l'antiquité, on aurait lu dans Tertullien, un peu plus rapproché des événements que nous et par suite témoin plus digne de foi, ces mots que je citais au commencement de cette Leçon et que vous me permettrez de vous rappeler : « Si ceux qui lisent les écrits de saint Paul invoquent l'exemple de Thécla pour attribuer aux femmes le droit d'enseigner et de baptiser, qu'ils sachent qu'un prêtre de l'Asie, convamcu d'avoir fabriqué cet écrit sous le nom de saint Paul, a reconnu* avant de mourir qu'il l'avait composé par amour pour Lapôtre. Comment croire, en effet, qu'il eût accordé à une femme le pouvoir d'enseigner et de baptiser, lui qui écrivait aux Corinthiens : « Je veux que les
J. Etudes, etc. par M. Renan, p. 285.
femmes se taisent dans l'Église ? » Le rôle que les Actes attribuent à sainte Thècle semblait donc à Tertullien si peu conforme à la doctrine de saint Paul et à la pratique de l'Église, qu'il arguait précisément de là contre la fidélité de cette partie du récit. Mais admettons que la vierge dlcone ait réellement prêché l'Évangile à Antioche ou à Séleucie, et que cette mission exceptionnelle se soit répétée sur quelques points, est-ce là un fait qui justifie cette incroyable assertion, que « le christianisme a été à la lettre fondé par des femmes ? » Et les apôtres qui ont parcouru le monde dans touslessens ! Et leurs disciples, et Tite, et Timothée, et Barnabe, et Clément, et Polycarpe, et Ignace, pour m'arrêter au i^' siècle et à quelques noms : ils n'ont donc rien fondé ! Leur rôle a donc été nul et insignifiant ! Ce sont les femmes qui ont tout fait ! Mais c'est faire trop de cas d'une plaisanterie, que je ne relèverais même pas, si elle n'était tombée d'une plume sérieuse et pleine de dédain pour tout ce qui n'atteint pas à la « haute culture intellectuelle. » En tout cas, j'incline à penser que dans la basse culture on trouverait difficilement assez d'imaginative pour attribuer à des femmes la fondation du christianisme.
Est-ce à dire. Messieurs, qu'en cherchant à faire justice de ces exagérations, il faille refuser aux femmes aucune part dans cette grande œuvre de rénovation religieuse et morale? A Dieu ne plaise. Mon but a été précisément de vous montrer, dans ce fragment poétique de l'histoire primitive du christianisme, la condition nouvelle que la prédication évangéhque a su faire à la femme, son ennoblissement par la virginité, sa réhabilitation par l'héroïsme, sa liberté personnelle conquise par le sacrifice. Si la mission de l'enseignement et de l'apostolat proprement dit ne lui a pas été confiée, une autre activité s'ouvrait devant elle. Du moment que, grâce à l'Évangile, elle reprenait sa place naturelle au foyer domestique et par suite dans la société, elle y retrouvait l'ascendant moral de l'épouse et de la mère, cette force de persuasion que lui assure son âme aimante et dévouée.
C'est par laque depuis dix-huit siècles elle a puissamment contribué à cette révolution morale que le christianisme a opérée dans le monde. Pour faire valoir cette influence, on n'a nul besoin de l'exagérer : par elle-même elle a été grande et forte. Car la vie de famille prélude à la vie sociale, et c'est dans l'éducation maternelle que nous recevons le germe de notre développement futur. Nous pouvons le dire hautement et avec reconnaissance : c'est à nos mères que nous devons pour la plupart du temps ce que nous sommes, nos qualités d'homme et nos vertus de chrétien. Ce que nous recevons d'ailleurs ne fait que fortifier ce qu'à mis en nous ce ministère de l'afTection, de tous le plus saint et le plus fécond. Rome païenne avait déjà compris par instinct cette grande loi humaine qui a fait sa force aux beaux jours de son histoire. Tout en tenant la femme dans un état de sujétion humiliante, elle sentait que toute autre main est inhabile à préparer les caractères énergiques et les mâles vertus. Ses plus grands hommes ne sont devenus tels que par leurs mères. C'est aux Cornélie, aux Aurélia, aux Atia, que les Gracques, les Scipion, les César, les Auguste ont dû en partie leur élévation et leur force d'àme. Le christianisme n'a eu garde de contrarier cette loi de la nature. Ce que l'instinct de la conservation avait dicté au civisme romain, l'Évangile la confirmé par une sanction plus haute. C'est au nom des intérêts les plus sacrés de la foi, de l'honneur des générations futures, que la mère chrétienne est devenue et reste encore le premier et le plus sérieux des instituteurs. De ce point de vue, il est vrai de dire que le christianisme a trouvé un auxiliaire puissant dans cet apostolat intime qui sait retenir au foyer domestique la pureté de la foi et la dignité des moeurs. Et si l'esprit religieux, aidé par l'esprit de famille s'est conservé parmi nous si fort et si vivant ; si les théories mauvaises qui nous envahissent de toutes parts ont affaibli la foi sans l'éteindre ; si dans la vie des hommes d'aujourd'hui, vie d'entraînement plutôt que de calcul ou d'opposition haineuse, nous sommes témoins de ces retours
souvent tardifs mais qui ne manquent presque jamais, c'est qu'on n'a pu toucher à cette base de l'éducation chrétienne, c'est qu'il reste au foyer domestique une puissance de foi qui ne perd jamais son empire, parce quelle s'impose à nou:4 avec la double autorité de l'affection et de la vertu.