‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 82 sur 143 · TREIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LEÇON

Théorie morale des Préceptes ou de la deuxième partie du Pasteur d'Hermas. — L'idée de pénitence en fait le fond. — Le christianisme cherche avant tout à opérer la réforme morale dans l'individu, source de toute amélioration dans la société. — Sans la pénitence, ou le changement complet de l'àmc, tout progrès véritable n'est qu'une chimère. — Tentatives parallèles de Socrate et du Portique. — Nécessité d'un secours surnaturel pour accomplir la loi morale dans toute son étendue. — Résumé des Préceptes d'H»irmas. — Caractère de sa doctrine morale. — Elle n'est selon les Pères qu'une initiation à la loi évangélique , Eusèbe et saint Alhanasc. — Rapports entre les douze Préceptes d'Herrnas et le livre apocryphe des douze Testaments des patriarches, — Beautés littéraires de ce dernier ouvrage. — Son importance dogmatique.

Messieurs,

En suivant la route que l'éloquence chrétienne a ouverte (levant nous dans les deux premiers siècles, nous sommes venus toucher au Pasteur d'Herrnas. L'étendue relative de cette œuvre, son originalité, la célébrité dont elle a joui dans le premier âge du christianisme, nous ont fait un devoir de" lui consacrer une attention sérieuse. Gomme nous l'avons vu, le Pasteur dHermas est un traité de morale chrétienne sous forme de révélation et d'apocalypse. Ce caractère particulier se manifeste surtout dans la première partie de l'ouvrage intilulée les Visions. En parcourant l'un après l'autre les quatre actes de ce drame apocalyptique, qui embrassent la pureté intérieure, la discipline domestique, les destinées de l'Église et ses luttes avec le monde, nous avons constaté leur analogie avec les prophéties de David ou d'Ézéchiel et l'Apocalypse de saint Jean. C'est, en efl'et, dans ces diverses parties de l'Écriture sainte que le symbolisme religieux trouve sa plus

272 LE PASTEUR d'hERMAS

haute expression, et par suite, il semble plus naturel d'y rattacher, comme à son modèle ou à sa source, toute œuvre postérieure qui revêt un caractère semblable. Mais de plus, et sans vouloir chercher dans le Pasteur d'Hermas aucune trace de préoccupation artistique, nous avons dû faire remarquer l'air de parenté qu'il offre avec le grand monument poétique du symbolisme chrétien la Divine Comédie de Dante. Le moraliste et le poëte emploient également la forme apocalyptique pour dramatiser les vérités de la foi. Ces traits de ressemblance entre deux ouvrages si dissemblables au fond n'ont rien qui doive nous surprendre, puisqu'on a pu dire du grand Alighieri qu'il était le théologien des poètes et le poêle des théologiens.

Si nous passons maintenant des quatre Visions dUermas ta la partie plus proprement didactique de l'ouvrage, c'est-à-dire aux douze Préceptes, la différence nous paraîtra sensible. Ce n'est pas qu'il existe entre les unes et les autres aucun point de contact: le livre conserve du commencement à la fin la forme d'une révélation. Les Préceptes ne sont que le prolongement des Visions et leur développement moral. L'ange de la pénitence qui se présente à ïlermas sous les traits d'un pasteur, lui dicte une série de préceptes qui forment un abrégé de la morale chrétienne.

Avant d'analyser en détail cette deuxième partie du Pasteur d'Hermas, il importe de bien saisir l'idée capitale qui lui sert de base et de point d'appui. Or, l'idée qui explique et résume toute la théorie morale des Préceptes, c'est l'idée de pénitence : c'est en qualité de héraut de la pénitence que l'ange révélateur se présente à Hermas ; c'est la pénitence que l'écrivain apostoUque doit prêcher à l'Église. Là est le but et le sens de son livre. Là-dessus je dois vous faire remarquer que ce mot de pénitence, emprunté à la langue latine, n'exprime peut-être pas toute l'énergie de l'idée qu'il est destiné à rendre ; par sa force étymologique, il ne saisit, à proprement parler, qu'une face de la pénitence, le repentir. Sur ce point, Ja langue grecque est bien plus expressive. Le mot fxsràvota,

l'enseignement moral 273

qu'elle emploie à cette fin, signifie changement de l'àme, réforme de l'intérieur, renouvellement moral. C'est en cela que consiste le véritable caractère de la morale chrétienne. Retourner l'àme humaine, et par ce changement d'idées, de sentiments, de mœurs dans l'individu, amener un changement parallèle et plus vaste dans la société : telle est la marche qu'elle a constamment suivie dans son action réformatrice. C'est à l'àme qu'elle s'adresse directement ; et c'est par l'àmerégénérée, retrempée, qu'elle étend son influence à tous les éléments de la société humaine.

Cette notion de la morale évangélique est très-simple ; et pourtant, je dois le dire, elle est peu comprise de nos jours. Bien des écrivains, qui se croient de profonds penseurs, ne voient dans le christianisme qu'un grand fait civilisateur, le principe d'une révélation sociale qui a dû répandre parmi les hommes un plus grand vernis de politesse, des mœurs plus adoucies, un droit civil et un droit des gens plus conformes à l'équité : en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la civilisation. Aussi se sentent-ils singulièrement désappointés en ne trouvant dans TÉvangile ni déclaration des droits de l'homme, ni constitution sociale, ni charte politique, et en place de tout cela, qu'un appel incessant à la pénitence. Ce fait leur semble étrange. Ils ont peine à rattacher la conséquence au principe, et à s'expliquer comment la transformation de la société humaine a pris son point de départ dans une réforme morale. Je vois d'ici tel écrivain, historien éminent d'ailleurs, qui refuse à la morale évangélique l'honneur complet d'avoir aboli l'esclavage, parce qu'avant de procéder à l'émancipation des esclaves, le christianisme a commencé par proclamer des principes et faire naître des vertus qui devaient amener ce résultat par la force des choses. Nous sommes tellement préoccupés à notre époque de réformes sociales et de changements politiques, que nous comprenons difficilement la sagesse de ce procédé, qui fait de l'àme humaine, éclairée et purifiée, le foyer de toute amélioration. Et cependant, c'est là qu'est la force et la vérité. Si,

274 LE PASTEUR d'hERMAS

en ne faisant qu'effleurer l'âme humaine au lieu de la retourner, de la renouveler entièrement, selon l'énergie du mot pénitence, p^îrâvota, le christianisme s'était apphqué en premier heu, à modifier les constitutions ou les relations sociales, son action aurait été impuissante et stérile ; elle ne pouvait devenir féconde qu'à la condition de régénérer l'individu et par lui la société, d'opérer avant tout la réforme morale. Avant de civihser et pour civiliser, il fallait convertir ; et la conversion ou le changement du cœur s'appelle la pénitence. Le reste s'ensuivait tout naturellement et par voie de conséquence. L'Évangile l'avait dit : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. Dix-huit siècles ont vériflé cette parole. Partout où le christianisme s'est introduit, la civilisation est venue à sa suite ; mais elle n'y est venue que comme l'effet d'une révolution préalable dans les idées et dans les mœurs des individus. C'est de l'àme humaine renouvelée par l'action évangélique qu'est partie et que partira toute régénération sociale. Voilà pourquoi tous les efforts de l'éloquence chrétienne dans les deux premiers siècles ont dû porter sur cette réforme morale qui, seule, préparait et rendait possibles tous les résultats à venir.

C'est donc, Messieurs, avec une grande profondeur de sens et de coup d'œil que le Pasteur d'Hermas cherche à opérer la réforme morale sous le nom de pénitence, consacré par la langue chrétienne. Je ne cherche pas encore à résoudre en ses éléments divers cette idée qui fait le fond des Préceptes ; je l'envisage en elle-même et comme force d'action sur la société humaine. Or, je trouve que rien ne fait mieux éclater la sagesse divine du christianisme que d'avoir concentré à l'origine toute son énergie dans la réforme morale, sans se préoccuper des formes ni des conditions extérieures de la société. Cela est si vrai, que les deux plus nobles tentatives qui aient été faites en dehors du christianisme ou avant lui, pour améliorer la condition de l'humanité, sont parties du même principe : je veux dire la réforme socra-

l'enseignement moral 275

tique et la réforme stoïcienne. Ce sera la gloire éternelle ôo Socrate d'avoir placé dans Tàme humaine, purifiée et agrandie, le point de départ de toute restauration ultérieure, comme c'est l'honneur du stoïcisme d'avoir compris que, sans cette réforme intérieure, toute spéculation est dangereuse ou vaine. Je n'ignore pas quelle base chancelante l'absence d'une métaphysique certaine donnait à la morale de Socrate, ni quels vices de détails s'y rencontrent ; je ne répéterai pas de ce grand homme dont je ne prononce jamais le nom qu'avec respect, je ne dirai pas avec Marsile Ficin qu'il a été comme un autre Jean-Baptiste précurseur du Christ. C'est là une de ces exagérations que se permettaient facilement les éruclits du xv^etduxvi"' siècles. Je cherche encore moins à dissimuler tout ce qu'il y a de vague, d'indécis, de flottant dans la morale du Portique, renouvelée par le stoïcisme romain ; ce conflit d'éléments contradictoires qui, faute d'un point d'appui fixaet sûr, le font osciller perpétuellement entre le devoir et la fatalité, entre la résignation et le suicide, entre le respect et le mépris des dieux, entre le panthéisme et le scepticisme. De cette théorie à la morale évangélique parfaitement homogène, appuyée sur un dogme certain où elle place la raison du devoir, il y a une distance qu'on ne saurait nier. Mais ce qui assure à l'œuvre de Socrate et à celle du Portique un caractère d'incontestable grandeur, c'est d'avoir cherché à ramener l'homme au dedans de lui-même, de son âme, de sa conscience, c'est d'avoir placé en tête de toute amélioration possible la réforme morale.

Toutefois, Messieurs, pour opérer cette réforme morale qui, dans la langue chrétienne, s'appelle la pénitence, jxîTàvoia, il ne sutnt pas de la proclamer, ni même d'en formuler les conditions dans une série de préceptes. Si la réforme socratique et la réforme stoïcienne ont échoué toutes deux, si elles n'ont pu réussir à arrêter, l'une, la décadence morale de la Grèce, l'autre, celle de Rome, c'est d'abord et sans contredit parce qu'elles partaient d'une morale défectueuse à plus d'un . égard. Mais la doctrine morale de Socrate et du Portique eût-

276 LE PASTEUR d'hEKMAS

elle été mille fois moins défectueuse qu'elle n'est en réalité, eût-elle été parfaite môme, qu'elle n'aurait pas suffi pour opérer la réforme des mœurs. Sans doute la vérité a des charmes pour l'intelligence, mais la vérité toute seule ne triomphe pas du cœur ni de la volonté. La triple concupiscence qui réside dans Fhomme forme un obstacle que la simple perception de la vérité ne parvient pas à briser. Il n'y a pas d'homme certainement qui n'admire une belle morale, une morale parfaite ; mais de l'admiration à la pratique, il y a la distance de l'esprit au cœur, à la volonté, et cette distance est grande. C'est, Messieurs, que l'homme est bien plus vicié dans sa volonté que dans son intelligence ; et la dégradation originelle affaiblit nos puissances morales plus que nos facultés intellectuelles. Ce que je dis là, chacun le sent par expérience. Lorsqu'on nous proprose la vérité, nous pouvons bien lui faire quelque résistance ; mais enfin, dès qu'elle nous paraît clairement démontrée, nous finissons par nous rendre a elle, sans trop de difficulté. Il n'en est pas de même de la volonté à laquelle on vient proposer le précepte : la résistance est bien plus vive et plus opiniâtre. Hobbes a dit *là-dessus, quelque part, un mot aussi vrai qu'ingénieux : si les théorèmes d'EucUde étaient en même temps des vérités morales, bien des gens les nieraient : voulant dire par là que la loi morale rencontre plus d'obstacles dans la volonté que les vérités spéculatives dans l'esprit ^ Cela prouve la nécessité d'une force divine qui vient s'ajouter au précepte pour neutraliser la force des passions, le besoin d'un secours surnaturel pour accomplir la loi morale dans sa totalité. Si la réforme socratique et la réforme stoïcienne sont demeurées à peu près stériles, si leur influence s'est bornée à élever quelques caractères et à produire des vertus de parade, c'est

l. Syst. de la nat., 1. il, c. 4.— C'est dans le même sens que M. de Bonald disait: « S'il résultait quelque obligation morale de la proposition géomêti'ique : Que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits, cette proposition serait combattue et sa certitude mise en problème. {Démonstr. philos., préface, p. 86.)

l'enseignement mof\al 277

qu'une œuvre humaine ne tire sa force que de l'homme, et l'homme ne change pas l'homme. Si au contraire le christianisme seul a su opérer dans le monde une transformation morale, c'est qu'ayant l'énergie d'une œuvre divine, il puisait dans l'action surnaturelle de Dieu de quoi redresser les volontés et retourner les âmes.

Ce serait donc une grave erreur de penser avec quelques écrivains, que la beauté ou la perfection de la morale évangéhque suffit pour expliquer son triomphe. Je n'ignore pas que des idées de cotte nature trouvent facilement crédit parce qu'il s'y mêle une apparence de vérité ; mais soumises à l'appréciation d'une raison froide et calme, elles perdent tout leur prestige. Qu'à l'origine du christianisme, de nobles esprits se soient sentis attirés vers la morale évangélique par le charme qu'ils y trouvaient, et qu'ainsi leur conversion ait pu être facihtée par cet attrait naturel, rien n'est moins difficile à concevoir. Mais encore une fois, autre est cette admiration facile qui n'oblige à rien, autre la pratique sérieuse et constante: l'une suppose une certaine facilité d'enthousiasme qui coûte peu, l'autre un empire sur soi-même que l'iiomnie seul ne peut pas se donner. Non, la perfection d'une loi morale n'explique pas son triomphe : plus elle est parfaite, moins elle flatte les passions, dont elle irrite la résistance. Sans nul doute, la morale de Socrate était de beaucoup supérieure à celle d'Épicure : je n'oserais pas dire que cette dernière n'ait pas trouvé dans le monde un accueil plus favorable. Conséquemment la perfection de la loi chrétienne, loin d'assurer son triomphe, le rendait moins facile, en soulevant contre elle la coalition de toutes les passions humaines ; au lieu d'atténuer le caractère surnaturel de la réforme morale opérée par le christianisme, la subhmité de l'Évangile ne prouve que mieux l'existence d'une force divine qui Faidait à conquérir les âmes.

Je ne veux pas en ce moment m'étendre davantage sur une question que nous retrouverons sur notre chemin, à mesure que nous étudierons la transformation progressive des idées

278 LE PASTEUR d'hERMAS.

et des mœurs par la parole évangélique. En venant toucher au premier traité de théologie morale qui s'offre à nous, le Pasteur d'Hermas, nous avons dû chercher à en saisir l'idée fondamentale. Cette idée, comme nous l'avons va, c'est l'idée de pénitence, pterdcvota, de changement intérieur, de réforme morale, de renouvellement complet de l'homme et de ses œuvres. Telle est la sphère d'action de la morale évangélique ; et pour s'y mouvoir avec succès, pour réussir là où ont échoué toutes les tentatives humaines de réforme morale, elle a besoin de trouver dans un secours surnaturel la force qu'elle ne saurait tirer du seul ascendant de sa beauté ou de sa perfection. Cherchons maintenant à démembrer cette idée générale que nous avions ramassée en elle-même, pour l'envisager en détail dans la série de Préceptes formulés par le moraliste.

On ne se formerait pas une idée eocte de cette deuxième partie da Pasteur d'Hermas, si l'on voulait y chercher un enchaînement et une régularité d'ordonnance qui ne s'y trouvent pas. Les Préceptes se suivent, sans qu'on découvre dans leur succession lien de systématique ni de bien lié. Cette remarque s'applique en général aux premiers monuments de l'éloquence chrétienne, où l'absence de toute recherche laisse à l'esprit un jeu libre et facile. Toutefois n'excédons pas la mesure dans le sens contraire. S'il est vrai de dire qu'il y aurait presque de la naïveté à chercher dans le livre du Pasteur des préoccupations d'art ou de logique qui sont d'une autre époque, ce serait manquer de justice que de lui refuser toute espèce de liaison dans le développement des matières. Et pour peu qu'on pénètre au fond de l'ouvrage, il n'est pas difficile de ramener les Préceptes d'Hermas à la division si usitée depuis lors et si exacte : Préceptes relatifs à Dieu, au prochain et à soi-même.

En tête de tous les Préceptes, Hermas place la foi en un seul Dieu qui de rien a fait toutes choses. Cette foi produit une crainte respectueuse qui porte à l'accomplissement des devoirs. De là il passe presque sans transition aux rapports

l'enseignement moral. 279

(le l'homme avec son semblable. S'abstenir de la médisance et faire l'aumône : telle est la substance du deuxième Précepte, qui ramène toute la charité chrétienne à ce double devoir négatif et positif. Suivent les prescriptions de la morale individuelle qui occupent plus de place. Avant tout, il faut aimer la vérité et fuir le mensonge, car Dieu est vérité. De cette vertu de l'esprit, Ilermas arrive tout naturellement à la vertu propre au cœur, qui est la pureté : c'est l'objet du quatrième Précepte. Le pasteur enseigne entre autres choses que le mariage est indissoluble, même dans le cas d'adultère : ce (jui prouve combien le protestantisme s'est éloigné de la doctrine de l'Église primitive en autorisant la pratique contraire. Dans le cinquième Précepte,range de la pénitence recommande l'égalité d'humeur, et s'élève contre le vice de la colère qui trouble l'âme dont elle éloigne l'Esprit-Saint, comme une goutte d'absinthe jetée dans le miel en bannit la douceur. Les quatre Préceptes suivants reviennent au premier, en développant les effets que produisent la foi et la crainte de Dieu. La foi nous fait prêter l'oreille aux inspirations du bon esprit et résister aux suggestions du mauvais. Quiconque craint Dieu, évitera le mal pour pratiquer le bien. « Il sera plein d'égards pour les veuves, il ne méprisera pas l'orphelin et le pauvre, il sauvera du besoin les serviteurs de Dieu, il sera doux, hospitalier, il se regardera comme le dernier des hommes, il exercera la justice, il respectera les vieillards, il conservera la charité, il supportera les injures sans rien perdre de son égalité d'âme, il ne pressurera pas ses débiteurs, il ne repoussera pas ceux qui ont trahi leur foi ; il cherchera à les ramener de leurs égarements : telles sont les (euvres qu'il accomplira. » Mais ce n'est point par lui-même, par les forces de sa nature qu'il acquerra ces biens spirituels: c'est de Dieu qu'il tirera sa force. Il devra donc placer en Dieu toute sa confiance en priant sans relâche. Et qu'on ne s'imagine pas, continue le Pasteur dans le dixième Précepte, que cette vie de pénitence et de bonnes œuvres doive enfanter la tristesse. Non, la gaieté spirituelle est compagne de la piété.

280 LE PASTEUR d'hERMAS.

Ici, l'exposition morale prend de nouveau la forme apocalyptique dans le genre des Visions. L'ange de la pénitence montre à Hermas des hommes assis sur des sièges et un autre dans une chaire. Les premiers sont les fidèles, le second, l'Esprit terrestre. Or, l'Esprit terrestre qui cherche à faire invasion dans l'assemblée des fidèles ou dans l'Église, se reconnaît à son caractère et se laisse juger par ses œuvres : il est vain, infatué de lui-même, et ne s'élève un moment que pour tomber ensuite, comme une pierre lancée vers le ciel retombe sur la terre. 11 faut par conséquent se dégager de l'Esprit terrestre pour se laisser pénétrer par l'Esprit céleste. Dans le douzième Précepte, la même lutte reparaît sous l'image d'un conflit entre deux désirs contraires qui entraînent l'homme, l'un vers le bien l'autre vers le mal. L'ange de la pénitence termine cette série de révélations en déclarant à Hermas qu'il est possible à l'homme d'accomplir tous les préceptes avec le secours de Dieu, parce que l'ennemi de notre salut n'a contre nous d'autre force que celle que nous lui laissons.

Tel est,xMessieurs, le résumé des Préceptes. Si nous voulions établir une comparaison de détails entre cette discipline morale et celle du stoïcisme romain qui s'est produit vers la même époque, notre tâche serait facile. La supériorité de la première se révèle à chaque ligne. Tandis que le plus austère des stoïciens, Épictète, n'ose pas même dans son Enchiridion, condamner cette débauche qui se renferme dans les limites tolérées par la loi civile, Hermas animé par l'esprit évangélique, flétrit jusqu'à la pensée coupable qui ternit la pureté del'àme ^ Le moraliste chrétien voit la perfection dans le pardon des injures, dans la charité compatissante envers les malheureux ^. Sénèque dira que la compassion est un vice, une maladie de lame, que le sage ne s'apitoie jamais, ne pardonne pas '. Cela sufllt pour montrer que l'éloquence chré-

l. Mandat., iv ot passim. — 2. Mandat., Il et m. 3. «« Miscricordia ost aegritudo animi. « — « Sapiens non miserelur... non jgnoscit. » De Clementiâ, il, 4, 5, 6.

l'enseignement moral. 281

îicnne semait autour d'elle des principes nouveaux, un ensemble d'idées auxquelles n'atteignaient pas les esprits les plus élevés. Je ne dois pas vous dissimuler cependant, que celte partie du Pasteur d'IIermas a été l'objet de critiques assez vives, mais nullement fondées. Dans son Histoire critique de la Philosophie, Brucker a voulu trouver une trace des rêveries orientales dans la lutte des deux Génies que retrace le sixième précepte ^ Bellarmin lui-même blâme lopinion d'Hermas qui place auprès de chaque homme un esprit bon et un esprit mauvais dont les influences se combattent 2, Mais, sans compter que le caractère particulier du livre permet de n'y voir qu'une allégorie, il s'en faut bien que cette assertion, pour n'être pas prouvée, soit blâmable, puisqu'on la retrouve également dans Origène, dans saint Basile et dans saint Grégoire de Nysse. D'autres, s'appuyant sur le quatrième Précepte, où le moraliste semble exclure la possibité de faire pénitence plus d'une fois, ont voulu voir dans ce passage l'erreur des Montanistes ou des Novatiens. {'e qui détruit cette accusation, c'est que le fauteur le plus ardent de la première de ces sectes, Tertullien, se déchaîne avec fureur contre le Pasteur d'Hermas, ce qu'il n'eût certainement pas fait, s'il y avait retrouvé ses opinions. En disant qu'il ne reste après le baptême que la ressource d'une pénitence unique, Hermas a pu parler de la pénitence publique que par le fait on ne réitérait guère pour les grands crimes ; ou bien de la grande difficulté qu'on éprouve à se relever après plusieurs chutes. Saint Ambroise tient à peu près le même langage dans son traité de la Pénitence '. Enfin les Préceptes du pasteur ont subi de nos jours une attaque plus générale. Un ouvrage du i*^ ou du n" siècle, qui enseigne d'une manière si formelle la nécessité des bonnes œuvres pour le salut, devait déplaire aux protestants dont il ruine le principe fondamental, savoir, que la foi justifie sans les

Page 1