PASTEUR D HERMAS
(le la foi. Le livre que nous venons de parcourir en offre une nouvelle preuve; et si j'invoque son témoignage, c'est uniquement à titre de renseignement sur la croyance publique. Or, il est impossible de rien désirer de plus explicite ni de plus formel. C'est ainsi que Siméon appelle le Messie « Dieu et homme à la fois;» « le Seigneur, dit-il, le grand Dieu d'Israël apparaîtra sur terre comme un homme; » « Dieu prendra un corps, vivra au milieu des hommes et les sauvera. » Lévi nomme les souffrances du Messie « la passion du Très- Haut. )) Zabulon dit à ses fils: « Vous verrez Dieu sous la figure d'un homme. » Nephtali prédit aux siens que « le Très-Haut visitera la terre, qu'il viendra comme un homme mangeant et buvant avec les hommes et devant briser la tête du serpent.» Les paroles de Benjamin sont encore plus expressives, s'il est possible. « Nous adorerons, dit-il, le roi des cieux, qui paraîtra sur terre sous les humbles dehors de l'humanité*. » On chercherait un langage plus net ou plus précis pour exprimer la divinité du Christ, qu'on ne le trouverait pas. Vous concevez qu'il ne sert de rien pour éluder ce témoignage, de dire que le livre est apocryphe, que nous n'en connaissons pas l'auteur. Ce n'est pas l'autorité de l'auteur qui est en question, mais sa qualité de témoin, et celle-ci est irrécusable. Il écrit et fait parler selon la croyance reçue de son temps. Là est la portée de son témoignage. Lors donc qu'on voit des écrivains sérieux, comme fauteur d'une histoire de l'École d'Alexandrie qui a obtenu quelque vogue il y a peu d'années, épiloguer sur des textes du iii^ siècle, abuser de quelques expressions peu rigoureuses, sans paraître même soupçonner l'existence de toute une littérature antérieure dont ils ne tiennent pas compte, on ne peut qu'être surpris de la légèreté avec laquelle on a traité de nos jours des matières si graves. A chaque pas que nous ferons à travers les premiers monuments de fé-
1. Testam. Simeonis, vu, vi. — Levi, iv. — Zahulon, ix. — Nephtali, viii. — Benjamin, x.
l'enseignement moral. 291
loquence chrétienne, nous verrons qu'il en ressort la meilleure défense du dogme.
J'ai cru. Messieurs, devoir rapprocher des douze Préceptes dllermas les douze Testaments des patriarches, parce qu'étant de la môme époque, ils résument la doctrine morale sous une forme analogue. De part et d'autre, c'est un enseignement élémentaire qui sert d'initiation à la discipline chrétienne, plutôt qu'il ne la développe dans toute sa perfection. Nous avons vu qu'avec la .sagacité qui les distingue, saint Kusébe et saint Athanase attribuent ce caractère au Pasteur dllermas : le livre apocryphe qui lui sert de pendant reflète encore mieux cette nuance particulière. Placés en quelque sorte sur la lisière des deux Testaments, entre le Décalogue et la loi évangélique, ils marquent tous deux la transition de lune à l'autre. Sans exclure un principe supérieur, ils invoquent plus souvent la crainte de Dieu, comme mobile de la volonté humaine. C'est qu'en efièt, le but du Pasteur d'Hermas est de provoquer ce changement de l'âme, cette réforme intérieure qui s'opère dans la pénitence. Or, dans le développement logique de cette série de sentiments et d'actes par lesquels l'homme passe pour arriver à sa justification, dans cette échelle de la pénitence qui va du moins au plus parfait, il arrive d'ordinaire que la crainte de Dieu précède l'espérance et l'amour. Le concile de Trente a décrit avec une admirable précision psychologique ce mouvement progressif de l'âme, qui, partant de la foi, se fortifie sous l'action d'une crainte salutaire pour aboutir à l'amour de Dieu, comme source de toute justice *. De là, cet appel si fréquent à la crainte de Dieu, comme motif initial de la conversion de l'âme: parole forte et sévère, qui vient traverser par moments le Pasteur d'Hermas. Après avoir parcouru les Visions et les Préceptes, la partie apocalyptique et la partie didactique du hvre, il nous reste à étudier la dernière partie, qui nous oflrira un modèle de l'enseignement parabolique dans l'éloquence chrétienne des deux pretniers siècles.