‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 91 sur 143 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

pour l'élégance et la variété à ceux de Confucius, est rempli <]e similitudes ou de paraboles dans le genre de celles que je viens de citer. Si, à mille ans de là, nous venions toucher au dernier anneau de cette chaîne des littératures orientales, nous trouverions dans le Coran un nouvel exemple de l'enseignement parabolique. Mahomet répète à différentes reprises cette phrase : « Nous avons répandu dans le Coran toute sorte de paraboles à l'usage des hommes. >^ En effet, dans le chapitre de la Caverne par exemple, qui est le dixhuitième du livre, il en propose plusieurs : la parabole des deux propriétaires, celle de la vie mondaine. Tant cette forme de l'enseignement moral répond aux habitudes intellectuelles des peuples orientaux, qui la préfèrent à la sévérité d'une mélhode plus directe, mais moins expressive. Gela est si vrai que, pour frapper l'esprit davantage el exciter l'attention, leurs législateurs et leurs chefs portent le symbolisme jusque dans l'action même. Quand Voltaire se moque des faits symboliques qu'employaient les prophètes de l'Ancien Testament pour faire pénétrer la vérité morale dans le peuple, il montre une ignorance complète des mœurs et des coutumes de ceux qu'il juge : on voit qu'il regarde l'Orient d'un quai de la Seine ou d'un salon de Paris. Et pourtant, il n'aurait eu qu'à ouvrir le premier livre d'Hérodote pour y trouver une véritable parabole en action. Cyrus veut persuader aux Perses de le suivre. A cet effet, il les convoque dans un lieu qu'il leur désigne à l'avance avec ordre de se munir de faucilles. Là, il leur faitdéfricher le premier jour un champ hérissé de ronces et d'épines : le travail était pénible. Le lendemain il leur permet de se reposer, leur fait prendre un bain et les conduit dans une prairie où il leur offre un repas somptueux. Le festin terminé, il leur demande laquelle des deux journées leur avait paru plus agréable. Tous de répondre, « la deuxième, » qui ne leur avait procuré que du plaisir, tandis que la première avait été pour eux remplie de fatigues. « Eh bien, répond le prince, si vous voulez me suivre, les jours se

298 LE PASTEUR d'hERMAS.

succéderont semblables à celui-ci. Si au contraire vous refusez de partager ma forlune, attendez-vous à d'interminables fatigues comme celles d'hier. » Il se peut que sur une autre classe d'hommes un éloquent discours eût produit le même effet ; mais au milieu d'une tribu d'Orientaux, cette parabole en action eut un plein succès et les Perses suivirent Cyrus.

C'est dans l'Écriture sainte que l'enseignement parabolique i-evêt le plus de charme et trouve sa véritable expression. Avant que les livres sacrés de l'Orient fussent plus généralement connus, quelques littérateurs semblaient redouter pour la Bible la rivalité de ces monuments historiques et religieux. Le mot de Tacite est d'une application toujours vraie et toujours neuve : Omn'e ignotum pro magnipco est. Je crois que cet enthousiasme quelque peu irréfléchi commence à faire place à une appréciation plus calme. Et, sans dire avec Hegel, qu'il vaudrait mieux pour la réputation de Confucius que ses livres n'eussent jamais été traduits, ou avec Ritter, que le sérieux avec lequel on voudrait faire passer ces maximes pour quelque chose d'important ne mérite qu'un sourire, il me semble que dès maintenant, nous pouvons souscrire aux paroles de celui qui le premier nous a fait connaître une partie des Védas, William Jones, le savant fondateur de la société asiatique de Calcutta : « J'ai lu avec beaucoup d'attention les saintes Écritures, et je pense que ce volume, indépendamment de sa céleste origine, contient plus d'éloquence, plus de vérités historiques, plus de morale, en un mot plus de beautés de tous les genres qu'on n'en pourrait recueillir dans tous les autres livres ensemble, dans quelque langue et dans quelque siècle qu'ils aient été composés ^ » Pour m'en tenir au sujet qui nous occupe, nous trouvons dans l'un des hvresles plus anciens de l'Écriture, celui des Juges, une parabole ou apologue charmant, qui mérite d'être comparé à celui de Méaénius Agrippa conservé par Ïite-Live dans le deuxième bvre de son histoire.

1. Hegel, Cours d'hist. de la Philosophie, t. l. 140, 141. — Ritter, Ilist. de la phil. ancienne, 1, ô2.

Abimélecli, fils de Gédéon, s'était fait élire roi de Sicliem, après avoir mis à mort ses soixante-dix frères. Joatham, le plus jeune échappa seul au carnage, et pendant qu'on acclamait le meurlrier sous le chêne de Sichem, il vint au sommet de la montagne de Garizim, et élevant la voix, il dit :

« l^!]coutcz-moi, habitants de Sichem, comme vous voulez que Dieu vous écoute. Les arbres allèrent un jour pour s'élire un roi, et ils dirent à l'olivier : « Commande-nous. » L'olivier leur répondit : « Puis-je abandonner mon huile dont les Ëloliim et les hommes se servent, et venir régner sur les arbres ? « Les arbres dirent au iiguier : « Viens régner sur nous. » Le figuier leur répondit : «Puis-je abandonner la douceur de mes fruits, pour venir régner sur les arbres? » Et les arbres parlèrent à la vigne : « Viens et commande-nous. » La vigne leur répondit : « Puis-je abandonner mon vin, qui. réjouit les Élohim et les hommes pour, venir régner sur les arbres ? » Et tous les arbres dirent au buisson : « Viens et commande-nous. Le buisson leur répondit : « Si vous m'établissez votre roi, venez et reposez-vous sous mon ombre ; si vous ne le voulez pas, que le feu sorte du buisson et qu'il dévore les cèdres du Liban ^ . »

Après s'être insinué dans l'esprit des Sichémites par cet ingénieux apologue, le fils de Gédéon en fait l'application. Au lieu de s'être choisi un chef parmi les plus nobles d'Israël, ils se sont arrêtés au moins digne, comme le buisson est le plus infime des arbustes ; mais le feu sortira de là pour les dévorer avec le roi qu"il se sont donné. Ici la parabole sert de voile à un reproche ou à une menace qui éclate vers la fin pour se montrer à découvert. C'est dans le inême but que le prophète Nathan, voulant faire sentir à David la gravité de sa faute, commence par lui proposer la parabole du riche et du pauvre, trop connue pour que j'aie besoin de la rappeler ^, Hors de là, cette forme symbolique est employée dans les prophètes, pour donner du relief à la vérité morale et la

Page 1