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302 LE PASTEUR d'hERMAS.
pourrait être amené à conclure que le moraliste chrétien condamne l'acquisition des biens delà terre comme mauvaise en elle-même. Telle n'est pas la pensée d'Hermas, quoique en ait dit un rationaliste protestant, Semler. L'analhème qu'il porte retombe sur Tabus des biens terrestres et non sur leur usage. Cette exhortation véhémente au détachement n'attaque pas plus la richesse prise en soi, que le communisme volontaire des premiers fidèles n'infirme le droit de propriété. Pour bien comprendre l'esprit de cet enseignement moral, et ne pas se laisser induire en erreur par quelques expressions dont l'énergie nous étonne, il faut se reporter au milieu de la* société humaine, telle que le christianisme l'avait trouvée. L'homme s'était précipité avec une telle fureur vers les biens de la terre, il y avait concentré à un tel point toute l'activité de son être, qu'il fallait un effort prodigieux pour le relever vers les biens du ciel. Qui, alors se préoccupait de la cité céleste dans ce monde païen dont les espérances se bornaient à cette vie, et qui, par suite, se plongeait avec une avidité insatiable dans les jouissances matérielles ? Vous concevez quelle énergique sévérité la parole chrétienne devait déployer, afin de retirer l'homme de cet état et de le porter plus haut. Pour lui faire comprendre qu'il est d'autres biens plus élevés, plus dignes de son cœur et plus faits pour le remplir, il fallait l'arracher avec violence à ces biens terrestres et le jeter pour ainsi dire à l'autre extrême. Dans la générosité de ce mouvement, sans lequel le monde se fût abîmé dans un matérialisme abject, les premiers chrétiens préféraient souvent renoncer à un droit, plutôt que de se laisser entraîner a l'abus par l'usage. C'est qu'en effet, sur ce point comme sur tant d'autres, l'abus était devenu universel dans l'ancien monde. La richesse n'était qu'un instrument de despotisme et de corruption. Multipher le nombre des esclaves et fournir tous les moyens de satisfaire ses passions ; tel était son sens aux yeux du Romain. La notion de la richesse n'était guère plus saine parmi les Juifs de la décadence. De là cet anathène du Sauveur dont il faut bien préciser la portée.
Certainement, le vœ divitibus a été dit pour signaler à tous les siècles le danger d'un état de choses où l'abus est toujours facile ; mais sans nul doute aussi, la parole du divin Maître ne tombe de tout son poids que sur le monde ancien, sur la richesse, fruit de l'injustice et aliment de l'intempérance, telle qu'elle était comprise par les Pharisiens « qui dévoraient les maisons des veuves, » par les Sadducéens qui cherchaient en elle la licence de l'esprit et des mœurs, sur la richesse égoïste et voluptueuse de la société païenne. C'est dans ce même sens que saint Jean disait aux premiers fidèles : « N'aimez pas le monde ni les choses qui sont dans le monde ; car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil de la vie : » anathème qui atteint en plein le monde déchu et ce qui dans le monde régénéré en est le triste prolongement, mais non pas la société chrétienne, en tant que réglée parla foi et animée par la charité, non pas le monde reformé ta l'image du christ et pénétré en tous sens par l'action évangélique ^ Lors donc qu'Hermas dit que les biens terrestres sont sous la puissance d'un autre esprit, il veut parler de ce règne universel de la cupidité qui avait fait des biens de la terre un obslacle au règne de la justice et de la vérité ; il ne fait qu'appliquer la célèbre parole de saint Jean : miindus tolus m maligno positus, le monde entier est sous l'empire de l'esprit mauvais : c'est-à-dire le monde déchu qui a imprimé le cachet de sa déchéance ou de sa corruption à la richesse comme à tout le reste ^. Mais, en relevant le monde de sa décadence le christianisme a rendu à la richesse son caractère et sa vraie fonction. Il en a fait une puissance pour le bien, en l'animant par la charité. C'est ce qu'Hermas va développer. Après avoir élevé l'esprit vers les biens du ciel, il montre, dans la deuxième Similitude, quel usage il faut fairedeceux de la terre. Je la citerai, parce qu'elle jne paraît charmante. Origènela beaucoup louée et non sans raison.