‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 94 sur 143 · S. Jean, 1'° Ep., v · texte numérisé non relu

S. Jean, 1'° Ep., v

304 LE PASTEUR d'hERMAS.

« Un jour que je me promenais dans la campagne, je vis un orme et une vigne dont je contemplais les fruits. L'ange m'apparut et me dit : a A quoi penses-tu, Hermas ? » Je lui répondis : « Je m'arrête à cet orme et à cette vigne parce que leurs fruits me semblent beaux. Eh bien, me dit-il, ces deux arbres peuvent servir d'exemple aux serviteurs de Dieu. Tu vois cette vigne : elle porte des fruits, tandis que l'orme n'en a pas, Mais, si elle n'était appliquée à l'orme et soutenue par lui, elle n'en porterait pas beaucoup. Étendue par terre, elle donnerait de mauvais fruits ; suspendue à l'orme, elle en porte pour elle et pour l'arbre qui lui prête son appui. Cette parabole t'offre l'image du riche et du pauvre. Le riche a des biens, mais il est pau\Te du côté de Dieu ; car il est distrait par le soin de ses richesses, et sa prière n'a que peu de valeur auprès du Seigneur. Lors donc qu'il aura prêté au pauvre lappui de sa fortune, celui-ci priera pour lui et lui obtiendra les biens spirituels; carie pauvre est riche en prière, et Dieu l'exauce facilement. De cette manière, l'un et l'autre s'enrichiront en se faisant du bien.»

Telle est l'image, non moins gracieuse que fidèle, sous laquelle le Pasteur représente cette réciprocité de services et de fonctions qui est le fondement de la société humaine. Les deux Similitudes suivantes n'expriment pas avec moins de fraîcheur et de précision une autre vérité de l'ordre moral : le mélange des justes et des pécheurs dans ce monde et leur distinction dans l'autre. Pendant l'hiver, tous les arbres sont dépouillés de verdure, et nul ne distingue les troncs desséchés de ceux qui ont conservé de la vie. Ainsi, dans le siècle présent, qui est comme un hiver moral, les justes et les pécheurs vivent confondus les uns avec les autres, sans aucune marque extérieure qui les fasse reconnaître. Arrive l'été, et tandis que parmi les arbres, les uns se couvrent de feuilles et de fruits, les autres demeurent arides. Il en est de même du siècle futur, où les justes brilleront dans tout l'éclat de leurs bonnes œu^Tes, tandis que les pécheurs resteront stériles. Cette Similitude est aussi ingénieuse que

frappante. De là, Hermas passe sans transition à l'un des points principaux de l'ascétique chrétienne, l'abstinence ou le jeûne.

Ce n'est pas la morale évangélique qui, la première, a introduit dans le monde le principe ou la pratique du jeune. Toutes les religions anciennes et les philosopliies dignes de ce nom ont consacré cette discipline salutaire, qui aide l'homme à conserver la souveraineté de l'âme sur le corps. 11 n'appartenait qu'au rationalisme protestant de s'élever contre une loi qui trouve son fondement ou sa confirmation dans les principes les plus élémentaires de la raison. Sénèque disait : « je suis de trop bon lieu, je suis destiné à de trop grandes choses pour me rendre esclave de mon corps... le mépris de notre corps est la vraie liberté ^ » Telle est la raison morale du jeûne : affaiblir les puissances inférieures de notre nature pour assurer le triomphe et la liberté des facultés de l'àme. Il n'y a rien là certainement qu'une saine raisan ne doive accepter, comme un des moyens les plus efficaces pour refréner les appétits sensuels qui cherchent à entraîner l'homme au dessous de lui-même ; et je suis convaincu que Pythagore ou Platon sourirait de pitié, s'il entendait les objections naïves que l'on a coutume de faire contre une pratique aussi rationnelle que chrétienne. Le pasteur d' Hermas est un éclatant témoignage rendu à l'antiquité d'un usage qui a soulevé l'opposition du protestantisme, si prompt à invoquer l'Église primitive dont l'enseignement le condamne sur tous les points. Mais, ce que je vous prie de remarquer, c'est le caractère profondément spiritualiste que revêt l'ascétique chrétienne dès l'origine, et le soin qu'elle met à ne voir dans les pratiques extérieures qu'un moyen pour opérer la réforme morale, objet et fin de ses prescriptions. Hermas vient d'observer une station de jeûne, mot emprunté à la milice romaine et consacré depuis lors dans la langue de

1. Ep. 65 à Lucile. — «Major sumet ad majora genitusquam ut mancipium sim corporis mei. » — Goniemplus corporis sui, certa libertas est. *

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l'Église. L'ange de la pénitence lui apparaît pour lui enseigner la vraie notion du jeûne : voici le programme qu'il lui trace :

« Ne fais point le mal dans le cours de la vie, mais sers Dieu avec un cœur pur, observe ses commandements, entre dans la voie de ses préceptes, et repousse jusqu'au désir coupable qui cherche à se glisser dans l'àme. Aie pleine confiance en Dieu ; car si tu accomplis ces choses, si tu t'abstiens de tout mal par crainte de lui déplaire, il te donnera la victoire. Voilà le véritable jeûne, celui que Dieu agrée. » On pourrait croire, d'après cela, que le Pasteur réduit toute la notion du jeûne à la fuite du mal ou ta la purelé intérieure. Mais l'ange reprend peu après : « Lorsque tu auras purifié ton cneur de toutes les vanités du siècle, tu ajouteras ceci : le jour où tu jeûneras, tu ne goûteras d'aucune nourriture pour te borner au pain et à l'eau. Tu mettras de côté la quantité d'aliments que tu as coutume de prendre chaque jour, et tu la donneras à la veuve, à l'orphelin et au pauvre. C'est ainsi que tu consommeras la mortification de ton âme. »

Telle est la notion complète du jeune dans l'ascétique chrétienne. Vous voyez par là que la doctrine catholique se trouve pleinement justifiée par la tradition laplus ancienne. L'essentiel est de conserver la pureté de lame, sans laquelle toute pratique est vaine. Mais la privation corporelle, qu'on s'impose volontairement, ajoute au mérite de l'àme dont elle facilite le progrès moral. C'est ce que le Pasteur met en relief dans une nouvelle Similitude, imitée de l'Evangde. Un maître avait un serviteur auquel il confia la tâche de planter des échalas dans une vigne qu'il possédait. Celui-ci ne se contenta pas d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu ; mais de plus, voyant que la pièce de vigne était remplie de mauvaises herbes, il se mita les arracher. Le maître fut touché d'un zèle qui allait au delà du devoir, et, non content d'accorder à son serviteur la hberté qu'il lui avait promise, il l'adopta pour cohéritier de son fils. Le sens moral de cette parabole, c'est que leconseil évangélique ajouté au précepte, ou les œuvres surérogatoires,

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mérite à l'homme une plus grande récompense. Mais outre celle leçon morale, l'ange révélateur découvre dans cette Similitude un sens dogmatique relatif à Jésus-Chrisl, quia si singulièrement exercé la sagacité des critiques. Comme l'endroit est fort obscur, et qu'il offre des variantes assez sérieuses dans les divers exemplaires, il se prête à merveille à. ce que chacun veut y voir ou y placer : défaut dont la critique ne se corrigera probablement jamais, parce ({u'elle est loujours tenlée de se rabattre sur les passages obscurs, en négligeant les textes clairs. Certes, la divinité du Verbe est formellement enseignée dans maint endroit du Pasteur d'IIermas. Dans la deuxième Vision, il est dit que^ Dieu a juré par son fils ; » or Dieu ne jure point par une créature. La neuvième Similitude est encore plus explicite : « le Fils de Dieu, dit l'ange révélateur, est plus ancien que toules les créatures, de telle sorte qu'il a été présent au conseil du Père pour former la création. » S'il est plus ancien que toute créatureet qu'il ait coopéré à la création, il s'ensuit évidemment que lui-même est incréé. C'est dans le même sens que saint Athanase argumentait contre les Ariens. Mais le texte de la cinquième Similitude étant plus enveloppé, se prêtait mieux à des conjectures hasardées. Parmi les critiques allemands, les uns ont prétendu y découvrir l'incarnation du Saint-Esprit^; d'autres l'hérésie des Anti-Trinitaires ^ ; ceux-ci, l'Ébionitisme 3 ; ceux-là, la négation de la divinilédu Christ *. D'autre part, un bien plus grand nombre se sont chargés de défendre l'orthodoxie d'Hermas sur ce point, et rien n'est plus facile ^. Permettez-moi, Messieurs, de le faire en peu de mots. Vous vous rappelez la parabole que je viens de résumer : voici le

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