QUINZIÈME LEÇON
L'éloquence chrétienne dans l'Asie Mineure et dans la Syrie. — Situation religieuse et morale de celte partie du monde romain. — Marche qu'a suivie la prédication évangélique à travers l'empire — Conclusion de ce tait. — Saint Ignace d'Antiochc ; sa vie et sa mort. — Caractère des premières persécutions. — Pline et Trajan. — Erreur de Néander cl de plusieurs écrivains modernes qui s'appuient sur les grandes qualités de cet empereur pour révoquer en doute la véracité des Actes du martyre de saint Ignace.— Épîtres faussement attribuées à ce Père.
Messieurs,
De Rome, où le Pasteur dllermas nous a retenus quelquetemps, nous passons dans l'Asie Mineure avec les Épîtres de saint Ignace et de saint Polycarpe. Sans nul doute, la transition est brusque, et ces deux genres d'écrits ne se ressemblent guère. Au lieu d'un ouvrage d'assez longue haleine, composé dans le calme d'une méditation patiente, nous sommes en face de quelques Lettres courtes, vives, rédigées à la hâte par un évêque captif et marchant au martyre. Situation extérieure, caractère de l'auteur, forme littéraire, tout paraît différent. Et pourtant, il y a entre la discipline morale développée dans le Pasteur et cette éloquence militante, qui, dans l'espace de six mois, remplit toute l'Asie de ses exhortations pathétiques, plus d'un point de contact. Comme les prédications d'Hermas, les écrits d'Ignace oilt pour but de régler la vie morale des premiers chrétiens. Leur caractère essentiellement pratique se
révèle partout, môme dans la réfutation des hérésies et dans le développement de la constitution de l'Église. C'est aux limites de la société chrétienne que s'arrête la littérature de cet âge postérieur aux apôtres. Organiser les Églises particulières, les prémunir contre les hérésies naissantes, étouffer toute tentative de schisme ou de rébellion, et, par-dessus tout, inculquer fortement les préceptes de la loi morale : tel est l'objet que se proposent les Pères apostoliques dans ceux de leurs écrits qui sont arrivés jusqu'à nous. A part les Clémentines, qui remontent à une époque moins reculée, nous n'avons pas encore trouvé d'œuvre qui dépasse ces bornes, pour suivre le paganisme sur son terrain et lutter avec lui corps à corps. C'est avec l'apologie que s'ouvrira cette nouvelle phase de l'éloquence chrétienne. Jusque-Là notre sujet nous retient au cœur même de l'ÉgUse, dans le cercle des relations intimes qui lient entre elles ses diverses parties sous l'influence d'une même doctrine et dans l'unité d'un même gouvernement. Or, les Épîtres de saint Ignace et de saint Polycarpe sont le modèle de cette éloquence pastorale qui fortifie et développe dans l'Église la vie de ses membres.
J'ai dit, Messieurs, que les Épîtres de saint Ignace nous éloignent de Rome, mais, c'est pour nous y ramener bientôt. Si je ne me trompe, vous avez dû remarquer que le siège principal de la chrétienté est aussi le foyer d'où part et où converge la littérature de l'âge postérieur à celui des apôtres. C'est de Rome qu'émane la grande Lettre de saint Clément aux Corinthiens; c'est dans Rome que les deux Epîtres aux vierges résumeiît la doctrine de l'Église primitive touchant la virginité ou le célibat religieux. C'est à Rome qu'Hermas formule dans son livre du Pasteur le code de la discipline morale. C'est à Rome également que se terminera la carrière du grand évêque d'Antioche, et c'est à l'Église de cette ville qu'il adressera la plu^ belle de ses Épîtres, en proclamant sa suprématie. En deu"x mots, Rome paraît, dès l'origine, ce qu'elle n a cessé d'être depuis, la tête et le cœur de la société chrétienne.
Avant de parcourir cette grande page de l'éloquence chrétienne, commençons par jeter un coup d'œil sur les lieux où elle fut écrite.
En partant de Jérusalem pour s'avancer k travers le monde romain, le christianisme trouvait sur son chemin deux grandes stations, Alexandrie et Antioche, l'une à l'ouest, et l'autre au nord. Nous n'avons pas à nous occuper en ce moment de la propagation de l'Évangile dans la capitale de l'Egypte, qui allait devenir le berceau d'une école fameuse. Par sa proximité relative, par son importance et sa célébrité, Antioche devait attirer l'attention des premiers missionnaires de la foi. A la suite de la persécution qui, après la mort du diacre saint Etienne, dispersa les chrétiens de la Palestine, plusieurs se dirigèrent vers la capitale de la Syrie, où la semence de la parole produisit des fruits nombreux : instruits de ce succès, les apôtres y envoyèrent saint Barnabe pour consolider l'œuvre naissante. Celui-ci s'adjoignit saint Paul, qui, après sa conversion, s'était retiré pour quelque temps à Tarse, sa patrie, et tous deux travaillèrent de concert à Antioche pendant une année entière. Bientôt le nombre des fidèles y devint si considérable, que pour les distinguer des Juifs, on leur donna, pour la preipiere fois, le nom de chrétiens. L'É lise d'Antioche acquit dès lors une importance qui s'augmentait de toute la répulsion qu'inspirait la ville déicide, où le fanatisme des Juifs allait toujours croissant. C'est d'Antioche que saint Paul part pour commencer ses deux premières grandes missions, et c'est à Antioche qu'il revient après les avoir accomplies. Les Actes des apôtres garantissent l'exactitude de ces divers détails* L'ÉpîLre aux Gâtâtes nous montre également saint Pierre se rencontrant avec saint Paul à Antioche ^ ; et l'antiquité ecclésiastique est unanime pour témoigner que le prince des apôtres établit le siège de sa souveraineté spirituelle dans la capitale de la Syrie, avant d'aller portera