‹ Les Pères apostoliques et leur époqueChapitre 98 sur 143 · Solatia sercitulis · texte numérisé non relu

Solatia sercitulis

étaient pour la plupart des centres de prospérité matérielle et des foyers de science, nulle autre ne s'attachait plus opiniâtrement au culte des idoles. La richesse de leurs temples était devenue proverbiale. D'immenses revenus, des milliers d'esclaves, des privilèges reconnus par Rome elle-même en faisaient une puissance publique. Nous voyons, dans les Actes des Apôtres, Éphèse tout entière intéressée à la conservation deson temple, et l'orfèvrerie de cette ville s'insiirgeant contre saint Paul, qui menace cette industrie dans la fabrication des statuettes de Diane. Eh bien, c'est à cette race ionienne, si fière d'elle-même, de ses temples, de ses écoles, de ses richesses, que la prédication évangélique allait s'adresser au sortir de Jérusalem et d'Antioche. Le succès fut rapide, et depuis la Gilicie jusqu'à la Mysie, les églises naissaient, pour ainsi dire, sous les pas des apôtres. On peut juger par les Épîtres de saint Paul aux Éphésiens et aux Colossiens, du degré d'intelligence qu'elles supposent dans leurs lecteurs. Nulle part, l'Apôtre ne s'est élevé à une plus grande hauteur dans l'exposition de la doctrine. Mais déjà également, il lutte contre des tendances qu'il pw^oit et qui commencent à se faire jour. 11 sait que dans ce mélange, et au milieu de cette fermentatation d'idées qu'amène le contact de l'esprit grec avec les doctrines de l'Orient, « les vains discours, les fausses subtilités, les fables ineptes, les disputes de mots, les questions inutiles, les nouveautés de paroles, les oppositions d'une science ou d'une gnose qui ne mérite pas ce nom, » trouveront de l'écho dans quelques églises de l'Asie Mineure ^ Il prédit ce mouvement des hérésies gnostiques, auxquelles saint Jean opposera son Évangile, et que saint Ignace combattra dans ses immortelles Épîtres.

Ici, Messieurs, permettez-moi une remarque qui s'offre tout naturellement à l'esprit, lorsqu'on observe la marche qu'a suivie la prédication chrétienne. Une des assertions favorites du rationalisme contemporain, consiste à dire que le christia-

1 Ephés.y, 6; Coloss., ii, 8; l^'àTimoth., iv,7;Vi, \,20;lleàTimoth.,u,n.

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nisme est né à une époque de ténèbres et de crédulité, et qu'il s'est développé dans des pays dont l'ignorance facilitait son progrès. C'est même là un des principaux arguments que le docteur Strauss ait fait valoir en faveur du système mythique. Or, je ne pense pas qu'il soit possible de dénaturer l'histoire d'une façon plus étrange. Appeler le siècle d'Auguste un siècle de ténèbres, nommer une époque de scepticisme critique et railleur une époque de crédulité, cesl, en réalité, faire au bon sens public une injure trop cruelle. S'il est un fait incontestable, c'est que le christianisme est né au milieu de toutes les lumières d'une civilisation raffinée : son origine coïncide avec l'un des plus grands mouvements de l'esprit humain. Les premiers prédicateurs de l'Évangile ont été les premiers contemporains de Virgile, d'Ovide, d'Horace, de Sénèque, des deux Phne, de Suétone, de Tacite. Telle est la vérité. On répond à cela que" le christianisme n'est pas né sous les yeux des historiens et des pliilosophe^ de Rome, que son berceau est dans l'Orient. Fort bien ; mais n'allez pas confondre l'Asie orientale ou méridionale avec l'Asie grécoromaine. Le christianisme est né à Jérusalem, dans la ville que Pline l'Ancien appelle la plus célèbre de l'Orient ^ ; il est né à peu de dis lance d'Alexandrie et d'Antioche ; d'Antioclie, dont Cicéron célébrait la culture intellectuelle dans son discours pour le poëte Archias ; d'Alexandrie, qui égalait pour le moins tout ce que l'Occident renfermait de science et de lumière. C'est dans cette partie de l'Orient, foyer d'érudition et de littérature, que le christianisme est né, qu'il a paru au grand jour. Et lorsqu'il sortira de Jérusalem pour se répandre au dehors, de quel côté va-t-il se tourner? Observez bien sa marche, suivez-le d'étape en étape sur cette route qui va de l'extrémité au cœur de l'empire. De la Palestine, il monte vers la Syrie ou descend vers l'Egypte ; de là, il s'avance à travers l'Asie Mineure, de l'Asie Mineure en Grèce, de la Grèce en Italie. C'est autour du bassin de la Méditerranée,

1. « Longe clarissima urbium Orientis. » Pline, Hùt. nat. v, 14.

de cette grande artère du monde romain qui traverse les provinces les pins civilisées, c'est là, dis-je, qu'il s'établit de préférence, au scindes villes les plus populeuses, auprès des temples les plus renommés, en faces des écoles les plus savantes. Alexandrie, Antioche, Smyrne, Ephèse, Athènes, Corinthe, Rome : tels sont les grands centres de civilisation où il s'implante plus profondément. Est-ce bien là,je vous le demande, la marche d'un enseignement qui cherche les ténèbres, qui redoute l'examen pour ses origines et pour son objet ? Comment concilier la publicité que les faits évangéliques ont reçue dès le principe, dans les villes et au milieu des provmces les plus éclairées de l'empire romain, avec l'hypothèse d'un mythe ou d'une légende qui se serait formée on ne sait où ni comment ? Ces témérités de critique, si elles supposent une certaine force d'imagination, ne tiennent pas contre une étude tant soit peu attentive du siècle d'Auguste, et de la marche qu'a suivie la prédication évangélique, en se plaçant au cœur même de la civihsation ancienne.

C'est donc, Messieurs, dans l'une des parties les plus célèbres du monde romain, à Antioche et dans l'Asie iMineure, que nous amènent les Lettres de saint Ignace. Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur le théâtre où va se produire cette éloquence si vive et si originale, il nous reste à connaître de plus près l'homme dont les écrits font l'objet de nos études.

En parcourant avec vous le peu d'œuvres qui nous restent du pape saint Clément, je vous rendais attentifs à la pénurie de renseignements positifs ou détaillés sur la vie et les actions des grands personnages de l'Église primitive. Avec l'esprit de recherche qui nous est propre, nous avons peine à comprendre le peu de soin qu'on mettait autour d'eux, ou qu'ils mettaient eux-mêmes à transmettre à la postérité ce qui concernait leur lieu d'origine, leur éducation, leurs travaux ou leurs œuvres. Et par le fait, il y a dans cet effacement volontaire, dans cet oubli complet de la personnahté de quoi nous surprendre. De nos jours, où tant d'hommes se

croient obligés d'initier l'univers entier au journal de leur vie, et craignent de laisser tomber dans l'oubli la moindre parcelle de leur existence, grâce aux nombreux mémoires qui ont paru, et dont la série n'est pas à la veille de s'épuiser, nos arrière-neveux n'ignoreront pas ce qu'ont fait les grands hommes de l'époque, et même les petits. Inutile de vous aire que nous ne saurions nous attendre à trouver la trace d'une préoccupation pareille dans l'époque que nous étudions. Eh ! qu'importait à ces héros du christianisme naissant, que la postérité s'occupât d'eux, ou qu'elle connût leur vie et jusqu'à leur nom ? Travailler à l'agrandissement du règne de Dieu sur la terre, puis s'ensevelir dans l'oubli, en répétant la parole du jMaître : « Nous ne sommes que des serviteurs inutiles, » telle était leur devise. De là cette absence de documents sur les grands hommes de l'Église primitive, et cette incertitude sur leur véritable patrie, sur la date précise de leur naissance ou de leur mort, dont une critique plus frivole que sévère a parfois abusé pour les dépouiller de leurs œuvres et même de leur personnalité. Le docteur Strauss, par exemple, n'a rien à redouter pour la sienne. Cet Érostrate de la critique s'est donné beaucoup trop de peine, en s'attaquant aux morts et aux vivants, pour qu'on puisse nier de longtemps qu'il ait existé en chair et en os. Mais rien n'était plus éloigné de cette soif de célébrité que l'esprit des premiers chrétiens. Un seul fait suffira pour nous rendre compte des lacunes que nous rencontrerons dans l'histoire de cette époque à jamais mémorable. Certes, le pyrrhonisme le plus audacieux ne peut nier la grande place qu'occupe la prédication évangéUque dans les annale? de l'humanité. Eh bien, que reste-t-il des fastes héroïques de l'apostolat primitif? Un fragment, quelques épisodes intitulés Actes des Apôtres ; le reste est inconnu ou se laisse deviner par le résultat. Un siècle ou deux après, l'esprit de recherche naturel à l'homme, ou une pieuse curiosité, essaya d'y suppléer en s'aidant de quelques traditions éparses ; c'est ce qui explique l'histoire apocryphe de la prédication évangélique, à laquelle une cri-

tique sérieuse ne saurait refuser toute créance. 11 eiî est de la vie des disciples des apôtres comme de celle de leurs maîtres: elle n'est arrivée jusqu'à nous qu'environnée de lueurs incertaines d'une tradition peu précise. Une biographie ou une histoire détaillée suppose des loisirs que n'admettait pas la vie active et militante des premiers chrétiens, ou bien, des préoccupations terrestres qu'ils excluaient. 11 n'y avait qu'un jour dans la vie des serviteurs du Christ que l'Église enregistrât avec soin, dont elle se plût à recueillir toutes les circonstances pour en éterniser la mémoire' c'était le jour de leur mort, de leur martyre, que par une sublime antiphrase elle appelait le jour de leur naissance : NatalUla martyrum, parce que c'était le jour de leur naissance à une vie plus haute et plus heureuse. Je disais l'année dernière, en traitant de l'oraison funèbre, que les Actes des Martyrs sont le premier monument de l'éloquence chrétienne sous cette forme parliculière. J'ajoute maintenant qu'ils offrent la première ébauche et le plus ancien document de l'histoire ecclésiastique. Aussi les Actes du martyre de saint Ignace vont-ils nous offrir les renseignements les plus authentiques et les plus sûrs sur le grand évêque d'Antioche.

Hors de là, nous ne possédons que peu de détails, puisés dans les écrivains postérieurs. Rien n'indique qu'il ait été d'origine syrienne plutôt que d'origine grecque ; car le nom de Nurono que lui donnent les Syriens, ne prouve nullement qu'il fût originaire de la ville de Nora, comme l'a prétendu (irabe, mais paraît n'être qu'une traduction du mot latin Ignatius, et contenir une allusion au caractère de feu de ce grand homme. Quant au surnom de Théophore, « qui porte Dieu en soi, » qu'il se donne lui-même, et sur lequel on adisserté à perte de vue, il ne lui est pas tellement propre que d' autres saints ne l'aient porté également. Suidas l'applique à saint Polycarpe ; saint Athanase est appelé Théophore à la fin de la sixième de ses Lettres pascales, récemment découvertes dans un couvent de Nitrie ; Eusèbe décerne à tous les martyrs en gêné-

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rai le titre de Christophores, ce qui revient au même '.

Selon Siméon Métaphraste, Ignace aurait été ce petit enfant que le Sauveur plaça au milieu de ses disciples, quand il leur dit : « Quiconque se sera humilié comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux '^. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'il gouverna l'Église d'Antioche pendant de longues années, après saint Pierre et Evodius ^. De plus, les Actes de son martyre l'appellent disciple de saint Jean ainsi que Polycarpe ; et ses Épîtres prouvent qu'il s'était nourri de celles de saint Paul. De telle sorte qu'Ignace nous apparaît comme le reflet de ces trois grandes lumières de l'Église primitive. Successeur de Saint Pierre sur le siège d'Antioche, disciple de saint Jean, admirateur fervent de saint Paul, il forme avec saint Polycarpe et saint Clément une deuxième pléiade d'hommes apostoliques, digne de prolonger les vertus et les grandeurs de la première.

Si la tradition des premiers siècles nous fournit des données fort restreintes sur l'épiscopat de saint Ignace, les Actes de son martyre s'étendent assez au long sur la dernière année de sa vie. 11 est vrai que l'authenticité de ce récit, admise par la plupart des critiques, a été attaquée par quelques-uns au xvii^ siècle et de nos jours. Mais cette question se rattache à la controverse générale touchant les Épîtres de saint Ignace, et je réserve pour la prochaine fois l'exposé de ce grand débat. A vrai dire, l'authenticité des Épîtres de saint Ignace ne dépend nullement de celle des Actes de son martyre. Un des critiques modernes qui a le mieux défendu les Lettres, Uhlhorn, professeur à l'université de Gœttingue, a le plus vivement attaqué les Actes ; mais il n'est aucune de ses objections qui n'ait trouvé une réfutation solide. Du reste, le martyre de saint Ignace est attesté par toute l'antiquité

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