‹ Les pères de l'église (volume 3)Chapitre 17 sur 228 · L'ÉPITRE DE SAINT BARNABE · texte numérisé non relu

L'ÉPITRE DE SAINT BARNABE

de cette reconstruction du temple, qu'Hadrien, dans les premières années de son règne (H7-120), aurait permise aux Juifs ; mais, selon toute apparence, il ne s'agit point d'un temple matériel ; le temple à reconstruire s'entend, selon la propre et solennelle expression de l'auteur (1), c d'un temple spirituel bâti au Seigneur ».

Un autre endroit (2) nous fournit une donnée chronologique bien plus sûre. L'auteur rappelle la prophétie de Daniel (3) sur les dix rois et l'applique aux dix premiers empereurs romains. Le onzième roi, qui terrasse trois de ces dix rois (4) et, comme l'ajoute l'auteur de notre Lettre (5), les terrasse d'un seul coup, est l'empereur qui, du temps de l'écrivain, vit encore, ou vient à peine de mourir. Cet empereur, quel est-il? Weizsœcker et Gunningham, entre autres, songent à Vespasien. Mais Vespasien ne saurait être ici en cause. On peut dire après tout, en un sens, qu'il a vaincu ses trois prédécesseurs d'un seul coup ; car Galla, Othon, Yitellius n'ont régné ensemble que 18 mois. Mais Vespasien, dans la liste des empereurs, n'est que le neuvième, et, quand on ouvrirait par exception la liste avec Jules César, non pas avec Auguste, il n'y figurerait qu'au dixième rang. Aussi Wieseler et Riggenbach se prononcent-ils pour Domitien, et de fait Domitien est le onzième empereur. Seulement, l'autre caractère signalé par le prophète lui manque totalement : le moyen de dire que Domitien a jamais défait ou terrassé d'un seul coup trois de ses prédécesseurs ? C'est Nerva (96-98), ce semble, qui répond le mieux à toutes les exigences de la prophétie, et c'est en Nerva que MM. Hilgenfeld et Funk croient découvrir l'empereur cherché. Avec les trois précédents empereurs une même famille avait occupé le trône, et l'auteur voit dans la ruine de Domitien la chute de tous les Flaviens. Vainement opposerait-on que Nerva n'est pas le onzième, mais le douzième empereur ! Peut-on s'étonner que l'auteur de notre Lettre ait omis sur sa liste tel ou

i. Ibid., 10. — 2. Ch. nr. — 3. vu, 7. 24. — 4. lbid., 8, 24. - 5. Ch. iy, 4-5.

tel des prédécesseurs éphémères de Vespasien ? Ces Césars d'un jour n'avaient pas même été tous reconnus dans toutes les provinces de l'empire ! C'est donc à la fin du I er siècle, sous Nerva, ou dans les premières années du u' siècle, au plus tard, que le Pseudo-Barnabe a paru (i). On s'accorde généralement à faire d'Alexandrie la patrie de notre auteur. Deux raisons y décident : l'allégorisme effréné qui règne dans l'Epître, et la circonstance qu'avant le iv* siècle, TEpître n'est connue que des auteurs alexandrins. Peut-être qu'elle fut originairement destinée à une Eglise mi-partie de Judéo-chrétiens et de Gentils, dans le voisinage d'Alexandrie. Quelques critiques, sans raison suffisante, ont fait vivre, sinon l'auteur lui-même, du moins les destinataires de la lettre, à Rome ou dans l'Asie-Mineure.

IV. Tradition du texte. — Deux manuscrits donnent intégralement le texte du Pseudo-Barnabe. Le plus vieux et le plu9 important, ce Codex Sinaiticus, que Tischendorf découvrit, le 4 février 1859, dans le couvent de Sainte-Catherine, et qui a passé depuis à Saint-Pétersbourg, est une Bible grecque du iv e siècle. On y trouve en appendice, à la suite des livres canoniques, l'Epître de saint Barnabe avec le Pasteur d'Hermas. Tischendorf en a publié une édition de luxe, sous le titre de : Bibliorum codex Sinaiticus Petropolitanus, 4 vol. in- fol., St Pétersb., 1863. Peu après, il faisait paraître le Nov. Test. Sinaiticum s. N. T. cum épistula Barnabœ et fragmentis Pastoris, in-4°, Leipzig, 1863. G. Volkmar a publié, d'après le Codex Sinaiticus, les cinq premiers chapitres du Pseudo-Barnabe, comme « un monument inédit du christianisme primitif ». Zurich, 1864 in-4° (Index lect. in univ- Turicensi). Cf. v. Weizsaecker, critique de la Lettre de saint Barnabe d'après le Codex Sinaiticus (Progr.), Tubingue, 1863, in-4*.

L'autre manuscrit quinous donne le texte complet de TEpltre, mais un texte qui s'écarte fréquemment de celui du Cod. Sinaiticus, est le Codex

1. M. Hamack, Chronologie de Vanc. litt. chrét. jusqu'à Eusèbe, p. 410- 427, Leipzig, 1897, sans tenir aucunement compte du ch. vu, s'est appuyé sur le chap. xvi de notre Lettre, pour en abaisser la date aux années 130-131. V. la critique de sa thèse par M. Fukk, Rev. trim. de théol., Tubingue, t. LXXiX 1897, p. 623-636. (N. des T.).

§ 7. — i/ÉPITRE DE SAINT BARNABE 63

Hierosolymitanus, ou Corutantinopolitanus de Tan 1056, le mômequi nous a rendu la Didac hé (cf. supra, § 5, i). Mgr Bryennios, qui Ta découverte, fît remettre, en 1876, à M. Hilgenfeld une copie exacte du texte de notre Epttre (fol. 33 a — 5i*>), et M. Hilgenfeld se hâta de la publier dans sa seconde édition de la Lettre de saint Barnabe {Nov. Test, extra canonem rec. 9 fasc. 2, 2« édition, Leipzig, 1877). Mgr Bryennios à son tour, après avoir complété et corrigé celte copie, l'inséra dans son édition de la Didac hé, Proleg., p. 104-108, Gonstantinople, 1883.

Nous possédons en outre huit manuscrits de date plus récente, où. manquent les quatre premiers chapitres de la Lettre avec une portion du chap. v, et où le début tôv Xctôv tôv xaivôv (ch. v, 7) fait immédiatement suite à ces mots de TEpttre de saint Polycarpe aux Philippiens, xat ${ j)pâç 6*6 (ch. ix, 2). Il est clair que ces manuscrits, répartis en deux familles (1), ne laissent pas de dériver tous, au fond, d'un seul et même codex, lequel contenait la Lettre de saint Barnabe après celle de saint Polycarpe, et dont plusieurs feuilles formant la fin de celle-ci «t le commencement de celle-là, ont été perdues.

Aux manuscrits greos s'est jointe, pour nous conserver le texte, une vieille traduction latine, très défectueuse, il est vrai, et très incomplète ; car on n'y retrouve pas les chap. xvm-xxi. Un bénédictin de Saint-Maur, D. Méaard, la découvrit dans un manuscrit du ix # ou du x 6 siècle, qui, après avoir passé de l'abbaye de Gorbie à celle de saint-Germain-des- Prés, est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg, et il s'en servit pour bon édition. C'est sur une nouvelle copie de ce manuscrit, faite par les soins de M. Bonnell, que M. Hilgenfeld publia sa Lettre de Barnabe dans une vieille traduction latine : Revue de ihéolog. seientif. f 1871, t. XIV, 262- 290. En 1874, M. von Gebhardt collationna encore une fois le manuscrit ; voir l'édition de la Lettre par v. Gebhardt et Harnack, Patr. apostol. opp. fasc. 1, Leipzig, 1875 ; fasc. 1, part. 2, éd. 2, 1878. Dans les Prolégomènes (éd. 2 e , p. vii-xxxix), la tradition du texte fait l'objet d'une étude approfondie. M. Hilgenfeld a enrichi de la traduction latine sa seconde édition du Pseudo-Barnabe, Leipzig, 1877.

V. Editions. — L'archevêque anglican d'Armagh, J. Ussher, prépara le premier une édition du Pseudo-Barnabe. Mais ce travail n'était pas encore livré au public que, dans l'incendie d'Oxford, en 1642, il devint la proie des flammes. 11 n'en a survécu, dans la bibliothèque Bod-

1. De valeur très inégale. L'une et la meilleure est représentée par le Vaticanus 859 et par les trois manuscrits qiii en dérivent, YOttobonianus 348, le Mediceus SI, et le Parisinus % Bibl. nat. 937. L'autre et la moins bonne se compose du Barbeinnianus 7, du Casanatensis, G. v, 14, du Borbonicus, n, A. 17, et de YAndrius (N. dbs T.).

léienne, qu'an seul exemplaire, très endommagé et très incomplet, avec les chapitres i-ix, 1 ; Voir Backhouse, The editio princeps of the Epistle of Barnabas by archbishop Ussher... Oxford, 1883, in-4° (i). — Deux religieux de la congrégation de Saint-Maur, D. Ménard et D. Luc d'Achery, publièrent à leur tour une édition séparée, Paris, 1645; D. Ménard était mort dès 1644, avant qu'elle ne parût. — C'est au célèbre philologue Isaac Voss de Leyde qu'on doit la troisième édition de notre Epître (avec celle des Lettres de saint Ignace), appuyée sur un plus grand nombre de manuscrits, Amsterdam, 1646,2 e éd., Londres, 1680. — Nous avons déjà signalé, supra, § 6, nombre d'éditions postérieures : celle de Cotelier, Paris, 1672, Anvers, 1698, Amsterdam, 1724, reproduite par Galland, Bibl. vel. Pair., t. I, et par Migne, Patr. grecq., t. II; celles d'Héfélé, Tubingue, 1839, 4 e éd. 1855; d'Albert Dressel, Leipzig, 1857, 2 8 éd. 1863; d'Ad. llilgenfeld, Leipzig, 1866, 2 8 éd. 1877; d'O ?ov. Gebbardt et d'Ad. Harnack, Leipzig, 1875, 2* éd. 1878 ; de Funk, Tubingue, 1878, 1887. On a déjà parlé {supra iv,) des éditions faites sur le Codex Sinaiticus. — M. llilgenfeld, dans sa deuxième édition, s'est attaché de préférence aux leçons du Codex Hierosolymitanus ; M. von Gebhardt, au contraire, s'est appuyé, dans sa seconde édition, sur le Codex Sinaiticus; M. Funk, prit le juste milieu, et, tout mûrement pesé, selon le cas, se servit des deux manuscrits. Cf, Rev. trim. de théoL, 1889, t. LXXI, 126-133. Les éditions d'avant la découverte du Codex Sinaiticus ne pouvaient donner les premiers chapitres de la Lettre que dans la vieille traduction latine (supra, îv).

VI. Travaux. — Hé fêlé, La Lettre de l'apôtre saint Barnabe, Tubingue, 1840, in-8°. — J. Kayser, LEptlre de saint Barnabe, Paderborn, 1866, in-8°. — J. G. Mûller, Explication de VEp. de saint Barnabe, Lepzig 1869,in-8° ; Mûller donne aussi le texte intégral. — Riggenbach. VEpitre de Barnabe, Bàle, 1873, in-4°. — C. Heydecke, Dissertatio qua Barnabx epistola interpolata demonstratur, Brunswick, 1874, in-8°. — 0. Braunsberger, L'apôtre saint Barnabe, sa vie et ÏEpUre qui lui est attribuée... Mayence, 1876, in-8°. — M. Gûdemann, Etudes d'histoire religieuse, p. 99-131, Leipzig, 1876. — W. Cunningham, The Epistle of S. Barnabas. A dissertation including a dùcussion of its date and autorship, Londres, 1877. — Funk, L'EpUre de saint Barnabe écrite à la fin du premier siècle, dans la Rev. trimestr. de théolog., 1884, t. LXVI, 3 33. — W. C. van Manen, Een vraagteeken bij het geboortejaar van Barnabas* brief ; A. O. Loman,

!.. L'édition dUssher s'appuyait sur le manuscrit de la Casanate (ancienne bibliothèque des Dominicains à Rome], ce qui en adoucit singulièrement la perte : v. supra, iv, note i (îf . dbs T.).

Een Vraagteeken bij D, van Manen's Kritek, dans la Theologisch Tijdschrift, oct. 1884, p. 552-581. — C.Fr. Arnold, Quœstionum de compositione et fontibus Barnabœ epistolse capita nonnulla (Diss. inaug.) Kœnigsberg, 1886, in-8°. — J. Weiss, LEpitre de Barnabe, Berlin, 4888, in-8°. — L. Ducbesoe, Saint Barnabe (examen des légendes postérieures sur les travaux apostoliques de cet apôtre), dans les Mélanges de J. B. de Rossi, p. 41-71, Paris, 1892, in-8°. — Littérature plus comptète dans Chevalier, Répert. des sources hist., 223, 2442, et dans Richard son, Bibliograph. Synopsis, 16-19.

§8. — Saint Clément de Rome.

I. Vie de saint Clément. — L'antiquité, d'une voix unanime, fait de l'illustre et saint personnage qui va nous occuper l'un des premiers successeurs de saint Pierre à Rome. Mais, sur l'ordre de succession des premiers pontifes romains, les plus anciens témoignages ne concordent pas. Selon saint Irénée (1), Clément « fut appelé, le troisième après les Apôtres, à gouverner l'Eglise ; aux Apôtres (saint Pierre et saint Paul) succéda Lin, à Lin Anaclet, à celui-ci Clément ». C'est ce que nous apprend aussi saint Jérôme (2) : « Clément fut, après saint Pierre, le quatrième évêque de Rome ; car le deuxième fut Lin, le troisième Anaclet ». Saint Jérôme toutefois se hâte de rappeler une autre tradition très divergente: « La plupart des Latins, écrit-il, ne laissent pas de placer saint Clément aussitôt après l'apôtre saint Pierre » ; et, en plus d'un endroit (3), on voit qu'il se range lui-même à cette dernière opinion. Les pseudo-Clémentines (4) veulent que saint Pierre ait lui-même choisi Clément pour son successeur,

1. Adv. hœr., m, 3, 3: Mighi, P. Ç. vu, 849. — 2. De viris ilî. ch. x?: Migw, P. lat. t «m, 631. — 3. Adv. Jovin. 1, 12; Migjie, ibid.,ixiu t 22S ; Comnu in /s., ui, 14 : Migre, ib. xxit, 505. — 4. V. in/ra, v.

et Tertullien (1), remarque, en passant, que telle est la tradition de l'Eglise romaine.

On a cherché de bonne heure à concilier entre eux ce? systèmes contradictoires. Ainsi, l'auteur des Constitution* apostoliques (2) fait succéder saint Clément à saint Lin : Lin avait été sacré par saint Paul : après la mort de Lin, Clément fut sacré par saint Pierre. De son côté, saint Epiphane (3) croit que saint Pierre avait bien ordonné Clément pour lui succéder, mais que Clément, par amour de la paix, avait abandonné son siège à Lin (4), et qu'il n'y était remonté qu'après la mort du successeur de Lin, saint Clet ou Anaclet.

C'est, à coup sûr, la tradition représentée par saint Irénée qui mérite le plus de créance. La tradition opposée remonte aux Clémentines, où, très probablement, elle a été puisée; elle ne peut donc avoir que la valeur d'une légende ou d'un roman. Saint Irénée, au contraire, a dans cette question d'autant plus d'autorité qu'il attachait une particulière importance à dresser des papes un catalogue exact et certain (5),

De l'époque et de la durée du pontificat de saint Clément, saint Irénée ne nous dit rien. Eusèbe, qui voit, lui aussi, dans Clément le troisième successeur de saint Pierre, le place à la tête de l'Eglise romaine pendant neuf ans, depuis la douzième année du règne de Domitien jusqu'à la troisième du règne de Trajan (92-101) (6).

Mais, où et comment s'était écoulée la première partie de la vie du pontife? Saint Irénée ne nous en dit qu'un mot (7), à l'occasion de la lettre du pape aux Corinthiens, et pour la recommander: « Clément, écrit-il, avait connu les bienheureux apôtres (Pierre et Paul) et s'était entretenu avec eux ; il avait encore la voix des apôtres dans les oreilles, et leurs exemples devant les yeux. » En dehors de

i. De prœscr., c. xxxh : Migwe, ibîd. t n, 45. — 2 vu, 46: Mioki, P. G. i 1053. — 3. Hœr., xxvii, 6 : Mighb, P. G. xli, 373. — 4. Cf. S. Clem. Rom. Epi ad Cor., c. lit, 2. — 5. Cf. tn/ra, §24, it. — 6. Hist. eccl., m, 15. 34 : Miche, P. G. xx, 249. 285; cf. Chron. ad. a. Abraham. 2U0, éd. Schoene, n, 160. — 7. Z. c.

cette circonstance, nous sommes réduits aux conjectures. Suivant Origène (1), on attribua l'Epître aux Hébreux, ici à saint Clément, ailleurs à saint Luc, sauf à y reconnaître, dans un sens très large, la main de saint Paul. Selon Eusèbe (2), on attribua, tantôt à saint Luc, tantôt à saint Clément de Rome, la traduction de l'Epi tre aux Hébreux, que saint Paul avait écrite en araméen. Origène (3) et, après lui, Eusèbe (4), identifient saint Clément de Rome et le Clément que saint Paul, dans l'Epître aux Philippiens (8), nomme avec honneur parmi ses auxiliaires. Cette opinion admise, on pourrait conclure de l'Epître aux Philippiens (6) que l'Apôtre, en traversant la Macédoine, avait trouvé dans saint Clément un appui. Quelquefois même on va plus loin, et de Philippes, on fait la patrie de saint Clément.

Mais, lui-même, qu'était- il? un judéo-chrétien ou un païen converti ? La question est à peu près insoluble. Et cependant, supposez que l'auteur de la Lettre aux Corinthiens était juif d'origine; tout, aussitôt, dans la Lettre, s'explique et s'éclaircit. Au dire des Pseudo-Clémentines, saint Clément était de race sénatoriale et tenait à la dynastie des Flaviens : données qui méritent peu de créance ! Plusieurs critiques modernes s'en sont toutefois prévalus pour confondre saint Clément de Rome avec le consul T. Flavius Clemens, ce cousin de Domitien que l'empereur fit exécuter, en 95 ou 96, du chef d'athéisme, c'est-à-dire probablement comme chrétien (7).

Dans les dernières années comme dans les premières, la nuit autour de saint Clément s'épaissit. La belle légende grecque qui le fait exiler en Crimée, sous Trajan, a sans doute quelque fondement dans la tradition; mais les Actes de saint Clément fourmillent de traits merveilleux; oe n'est pas une histoire,[c'est plutôt un roman. Eusèbe (8),

1. ap. Eus. Bis t. eccl. f vi, 25 : Migre, P. G., xx, 585. — 2. L. c, m, 38 : Mieux, ibid, xx, 293. — 3. In Joan., vi, 36 : Migwe, Ibid., xiy, 293. —4. L. <?., m, 15; Migrb, Ibid., xx, 249. — 5. iv, 3. — 6. Ibid. — 7. Dio Cassics, Ilisu Rom; txvu, 14 ; cf. Scbt, Domit. c. xy. — 8. Hist. eccl., m, 34.

qui place également sous Trajan la mort du vieux pontife, reste muet sur son martyre. Plus tard néanmoins on joignit partout le titre de martyr à son nom (1) et l'anniversaire de sa mort se célèbre le 23 novembre.

II. L'Epitre aux Corinthiens. Authenticité et date. Occa sion et objet. — Le pape saint Clément est une des plu? grandes figures de l'antiquité chrétienne. Aussi eommença-t-on de très bonne heure à exploiter son souvenir, et, du II e siècle au ix*, de Fauteur des Clémentines aj Pseudo-Isidore, nombre d'écrivains ont à Tenvi usurpé son nom. Parmi tous les écrits qui se parent du nom de saint Clément, il n'y en a qu'un dont l'authenticité soit irrécusable i c'est une longue lettre aux Corinthiens, que Junius publia dès 1633, avec une grave lacune, et que Mgr Philothée Bryennios, le premier, en 1875, nous a intégralement rendue.

Cette lettre, suivant l'usage de ces temps (2), est écrite au nom de l'Eglise de Rome tout entière, clergé et fidèles; le nom de saint Clément n'y paraît pas. Mais, qu'elle soit son œuvre, on n'en saurait sérieusement douter ; l'Eglise romaine s'exprime par la bouche de son représentant, sans que le nom de ce dernier soit formellement énoncé (3). Saint Polycarpe, dans sa lettre aux Philippiens, s'est déjà servi, sans la citer, de la Lettre à l'Eglise de Corinthe. Le plus vieil historien de l'Eglise, Hégésippe (i), qui écrivait vers le milieu du II e siècle, affirme que saint Clément adressa une lettre aux Corinthiens, pour comprimer la sédition et apaiser les troubles qui avaient éclaté parmi eux, vers la fin du règne de Domitien. Denys, évêque de Corinthe (5), écrivant vers là même époque au pape Soter, lui dit : « Nous avons célébré aujourd'hui le jour sacré du Seigneur, et nous y avons lu dans Passem-

1. La tradition du martyre de saint Clément était établie a Rome dès la fin du !▼• siècle. Cl. Duchesse, Le Liber Pontificalis^ p. 123, note 9 ; p. 124, note 10, et Inlrod. p. 91 (N. des T.). — 2. Cl. La Lettre de l'Eglise de Smyrne sur le martyre de saint Polycarpe (155) et celle de l'Eglise de Lyon (177) aux Eglise d'Asie et de Phrygie (N. des T.). — 3. Eusài», Hist. ceci., m, 38, cl. m, 16 : s. Jbr., De vir ill. t c, xr. — 4. Ap. Eusèbb, /. c, m, 16 , cl. it, 22. — 5. Ap. Eisebi, /. c, nr, 23.

t>lée des fidèles votre lettre, que nous relirons toujours désormais pour notre édification, avec celle que nous avons précédemment reçue du pape Clément. » Fût-il seul, ce témoignage, déposé dans une lettre de l'Eglise de Corinthe à l'Eglise de Rome, suffirait, indépendamment du faisceau des preuves traditionnelles, à trancher la question. Non pas qu'une critique téméraire n'ait parfois essayé d'ébranler l'authenticité de notre Epître : mais elle s'est brisée contre l'accord presque unanime des savants catholiques et protestants, de telle sorte que le débat peut être considéré comme définitivement clos.

La lettre de saint Clément remonte aux dernières années de Domitien (f 96) ; c esi, nous venons de le voir, la date que donne Hégésippe, et ce que, d'ailleurs, nous savons du pontificat de saint Clément (1) assure à cette date une très haute probabilité. La teneur même de la Lettre s'accorde parfaitement avec le calcul d'Hégésippe. Les premiers mots disentassez qu'elle fut écrite après une persécution de l'Eglise romaine. « Une série de tribulations et de calamités qui sont venues fondre à l'improviste » sur cette Eglise, Ta empêchée d'écrire plus tôt. Or, cette persécution ne saurait être, comme on l'a cru souvent autrefois, celle de Néron. Plusieurs passages nous renvoient à la fin du premier siècle : les apôtres ne sont déjà plus (2) ; leschefs de l'Eglise de Corinthe ont été longtemps, iroUoïç ^pdvot; (3), reconnus de tous ; antique est l'Eglise de Corinthe (4) ; les porteurs de l'Epître sont des hommes âgés et sûrs, éprouvés depuis leur jeunesse. (i«o ve^xo; lus plpooç) (5). Tout, à le bien prendre, nous reporte au lendemain de la persécution de Domitien.

Nous avons indiqué déjà l'occasion de la Lettre. L'esprit de parti, que saint Paul avait si sévèrement condamné, s'était réveillé dans l'Eglise de Corinthe et l'avait encore une fois envahie. Quelques esprits hardis et présomptueux s'étaient révoltés contre le pouvoir spiri-

1. Supra, I. — 2. Ch. xlii-xlit. — 3. Ch. xuv, 3. — 4. Ch. xlvii, 6. — 5. Ch.

LXltl, 3.

tuel (1); des membres du collège presbytéral furent déposés; l'Eglise de Corinthe se trouvait en proie au plus affreux désordre (2) ; les païens eux-mêmes s'en autorisaient pour calomnier le nom chrétien (3).

L'Eglise romaine, instruite de ces troubles, essaye le plus vite possible d'y remédier. Tel est l'objet de notre Epître.

Elle commence, ch. i et n, par peindre sous de vives couleurs l'état florissant de l'Eglise de Corinthe, avant le schisme. C'est par un tableau de la situation déplorable où cette Eglise est réduite, ch. m, que s'ouvre la première partie, toute pleine de leçons et d'exhortations morales, ch. iv à xxxvi. Saint Clément prémunit contre l'envie et la jalousie, proclame l'obligation de la pénitence et recommande énergiquemenl les vertus les plus diverses, notamment l'humilité et l'obéissance ; partout il en appelle aux figures ou aux exemples que l'Ancien Testament nous offre de ces vertus.

La seconde partie, ch. xxxvu à lxi, fait un pas de plus et serre de plus près le schisme de Corinthe. L'auteur met en relief la hiérarchie ecclésiastique ; il inculque à ses lecteurs le précepte de la soumission aux pouvoirs légitimes dans l'Eglise, il presse en termes chaleureux tous les fidèles de s'entr'aimer, les fauteurs des désordres de se repentir et de se soumettre. Dans les derniers chapitres, ch. lxii à lxv, il résume les traits essentiels de la Lettre, demande que Ton accueille ses trois envoyés en frères, exprime enfin l'espoir que ceux-ci ne tarderont pas à lui rapporter la nouvelle du parfait rétablissement de Tordre dans l'Eglise de Corinthe.

III. La lettre aux Corinthiens (suite). Importunée dogmatique et historique.- — L' Epître de saint Clément aux Corinthiens est un des monuments les plus importants de 1 âge apostolique. D'abord cette intervention du pontife romain dans les affaires d'une Eglise lointaine fournit par elle-même un argument presque décisif en faveur de la

i. Ch. i, 1. Cf. xlyh, G. — 2. Ch. ni. — 3. Ch. xlvii, 7.

suprématie du siège de Rome. Les Corinthiens avaient-ils eux-mêmes recouru à l'autorité de l'Eglise romaine et sollicité sa décision? Cette conjecture, sans doute, ne se concilie pas très bien avec les données de TEpître (1). Mais, que Ton admette plutôt» si Ton veut, une intervention spontanée de l'Eglise romaine ! Le prestige et l'autorité du Saint-Siège, loin d'en pâlir, en brillent d'un plus vif éclat, puisqu'il se tenait pour investi de la mission de tout remettre en ordre dans l'Eglise de Corinthe. Le ton de la Lettre respire d'un bout à l'autre cette intime conviction. L'attitude de Clément est celle d'un juge; son langage, celui d'un supérieur à ses subordonnés. 11 commence par exprimer le regret de n'avoir pu s'occuper plus tôt des troubles de l'Eglise de Corinthe (2), et, vers la fin, il déclare qu'au cas où certains Corinthiens s'obstineraient dans leur révolte, il gardera, lui, la conscience d'avoir fait son devoir (3).

Ce que la Lettre, dans le champ du dogme, vise à mettre en lumière, c'est avant tout, selon que l'occasion l'exigeait, le rôle et l'importance souveraine de la hiérarchie ecclésiastique. Cette hiérarchie, nous dit saint Clément, est d'institution divine. Jésus-Christ lui-même a confié ses pleins pouvoirs aux apôtres, et les apôtres de leur côté ont pris soin que ces pleins pouvoirs ne périssent jamais au sein de l'Eglise. « Les apôtres nous ont annoncé l'Evangile de la part de N.-S. Jésus-Christ, et Jésus-Christ de la part de Dieu ; ainsi, Jésus-Christ a été envoyé de Dieu, et les apôtres par Jésus-Christ (4).

Les apôtres, à leur tour, choisirent, parmi les nouveaux convertis, « les évêques et les diacres des croyants à venir (5) ». « Et de plus, ils ont prescrit qu'après la mort de ces diacres et de ces évêques, des hommes éprouvés leur succéderaient dans leur charge, tv XsrcoupYtav aùxwv (6).

Entre autres témoignages historiques, celui que saint Clément a rendu au martyre des deux princes des

i. Ch. i, i ; xi.™, 6-7. — 2. CU. i, 7. — 3. Ch. lix, 2. —4. Cb. xlii, i, 2. 5. Ch. xui, 4. — 6. Ch. xuy, 2.

apôtres (1), là où il prémunissait ses lecteurs contre l'envie et la jalousie, offre un particulier intérêt. « Remettons-nous devant les yeux, écrit-il, les saints Apôtres, ce Pierre, à qui une jalousie sans frein a infligé, non pas une ou deux épreuves, mais une foule de tourments, et qui, de la sorte, a mérité par le martyre son salaire, l'entrée de la gloire. C'est la jalousie et le combat qui ont valu à Paul le prix de la patience... Après avoir enseigné la justice à tout l'univers et s'en être allé jusqu'aux confins de l'Occident — c'est-à-dire, très probablement, jusqu'en Espagne — , il a subi le martyre, et sortant ainsi de ce monde, il est monté au lieu saint, comme le modèle achevé de la patience ». Clément ne dit point ici, en termes exprès, que saint Pierre et saint Paul ont versé leur sang à Rome, mais visiblement il le sous-entend. Le moyen, en effet, de méconnaître une allusion à la persécution do Néron dans les premiers mots du chapitre vi : « Autour de ces hommes d'une vie sainte s'est groupée, <j«vï)6po£ff0ï), une foule immense d'élus, que la jalousie a voués aux tortures et aux supplices, et qui ont ainsi laissé les plus beaux exemples au milieu de nous, Iv^iv » , chrétiens de Rome. L'interprétation naturelle de ce texte, qui concorde si bien avec la tradition romaine, s'impose à tous les esprits que n'aveuglent pas les préjugés confessionnels.

IV. La deuxième Epitre aux Corinthiens. — A la suite de la longue et belle Lettre qui vient de nous occuper, on trouve dans les manuscrits, et par conséquent aussi dans les éditions, un fragment, que Ton appelle, d'ordinaire, la deuxième Epître aux Corinthiens. Eusèbe (2) est le premier écrivain ecclésiastique qui en ait fait mention.

« 11 faut remarquer qu'il existe encore, dit-on, une deuxième lettre de Clément ; mais nous pouvons affirmer qu'elle n'est pas, comme la première, tenue pour authentique ; car les anciens n'en ont pas, que nous sachions, fait usage ». Saint Jérôme (3) va plus loin : c On fait

i. Ch. t. — 2. Hist. eccl., m, 38. — 3. De Vir. M., ch. xit.

passer, écrit-il, sous le nom de Clément une deuxième Epître, qui est réprouvée par les anciens ». Au vrai, cette prétendue lettre n'est qu'un lambeau d'homélie. Manière de voir qui avait déjà prévalu au xvii* siècle, et dont, de nos jours, to. découverte et la publication du texte intégral ont assuré définitivement le triomphe. Junius, en publiant dès 1633, la soi-disant deuxième Lettre avec la première, n'en avait donné qu'un texte incomplet ; l'édition de Mgr Bryennios, en 1875, a comblé, pour la première fois, les lacunes de celle de Junius. La trouvaille de Mgr Bryennios fait ressortir en maints endroits (1), de la façon la plus nette, le caractère homilétique du morceau. Quelques critiques modernes ont cherché, toutefois, à défendre l'authenticité de l'homélie ; mais sans succès. Le silence des anciens, pour parler avec Eusèbe, fournit d'abord contre les tenants de l'authenticité une arme très forte. Puis, de l'allusion aux jeux isthmiques (2), il appert que l'homélie fut prononcée à Corinthe. Enfin, nombre de détails nous reportent à une époque postérieure, au temps du Gnosticisme. Presque tousjes critiques contemporains reculent l'homélie jusqu'au milieu du II e siècle, ou même un peu plus bas.

L'auteur n'y parle que de morale générale. Il adjure ses auditeurs de mener une vie digne de leur vocation, de fuir le vice, de pratiquer la vertu, de préférer, aux joies passagères de ce monde, les délices du siècle futur, etc.

V. Les Pseudo-Clémentines. — Sous le titre de Clémentines, KX7)jji£vTta, on comprend une classe ou famille d'écrits apocryphes, qui se sont couverts du nom de saint Clément et qui, dans un but de propagande, ont pris pour thème commun le récit de la conversion de Clément au christianisme. On y distingue les dix livres dès Reconnaissances , les Homélies et les deux Epilomés. Nous n'avons plus les Reconnaissances dans l'original grec ; elles ne nous sont parvenues que dans une version syriaque et dans la traduction latine qu'en a faite Rufin d'Aquilée. Rufin nous

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