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IX. Les deux Epîtres aux Corinthiens. Tradition du texte

— Les deux Epîlres aux Corinthiens nous sont, à notre connaissance, parvenues en deux manuscrits : l'un, dont nous avons déjà parlé (cf. supra, § 5, î ; § 7, iv), le Codex Hierosolymitanus ou Constanlinopolilanus, de l'an 1056 ; l'autre, le Codex Alexandrinus, la fameuse Bible grecque du v» siècle, que le patriarche de Constantin ople, Cyrille Lucaris, offrit en 1628 au roi d'Angleterre, Charles 1", et que l'on conserve à Londres dans la Bibliothèque du British Muséum. Les onze derniers feuillets du manuscrit contiennent nos deux Epttres, la perte d'un feuillet inflige une grave lacune, du chap. lvii, 6, au chap. lxiii. De la 2 e Epttre il ne reste que les premiers chapitres, du chap. i au chap. xn, 5; les deux cinquièmes de l'ouvrage ont disparu. De plus, il y a dans les feuillets qui nous restent, nombre de syllabes et de mots entiers totalement effacés ou du moins à peu près illisibles. F. Madden a publié des onze derniers feuillets un fac-similé qui laisse à désirer : Photographie Facsimiles of Ihe remains of Ihe Epistles of Clément ofRome. Madefrom the unique copy preserved in the Codex Alexandrinus, Londres, 1856. Mais le British Muséum en a fait paraître une très belle reproduction photographique, Facsimile of the Codex Alexandrinus , vol. IV, New Testament and Clémentine Epistles, Londres, 1879. — C. Tischendorf a publié d'après le Codex Alexandrinus le texte des deux Lettres : Appendix codicum celeherrimorum Sinailici, Vaticani, Alexandrini, Leipzig, 1867, in-fol., p. 29-52, et, en un volume à part, démentis Romani Epistolœ, ad ipsius cod. Alex., fidem..., Leipzig, 1873, in-4*.

Le Codex de Jérusalem (fol. 51 b 76») a comblé les lacunes du Codex d'Alexandrie; c'est de là que Mgr Ph. Bryennios a tiré le premier, en 1875, le texte complet des deux Epttres. L'édition parut, la môme année, à Constantinople, in-8°. Les glanes que Mgr Bryennios avait pu ramasser dans une collation nouvelle du manuscrit, ont enrichi son édition de la Didaehé. Prolég.,$. 103-104, Constantinople, 1883. — On trouve une reproduction photographique du texte entier de nos deux Lettres dans la 2 e édition des Pères apostoliques de Lightfoot, P. I, 1890, t. I, p. 421-474. Le Codex de Jérusalem, malgré la particulière importance qui s'y attache en dehors-même des fragments que seul il contient, ne saurait, quant à la valeur critique «lu texte, disputer le premier rang au Codex d'Alexandrie.

Nous possédons, en outre, une vieille version syriaque de nos deux Lettres : version faite avec un grand soin et conservée dans un manuscrit de l'an 1170, qui de la bibliothèque de M. Jules Mohl, f 1876, a passé dans celle de l'université de Cambridge. C'est une copie du Nouveau Testament, sauf l'Apocalypse, d'après la récension de Thomas

d'Héraclée ; nos deux Lettres y sont intercalées entre l'EpUre de sain* Jude et celle de saint Paul aux Romains: Ce texte est encore inédit : Lightfoot en a pourtant publié les principales variantes. S. Clément **• Rome y An Appendix, Londres, 1877, et The Apostolic Fathers, P. I, 1SOO. t. I. — M. l'abbé Martin a publié en syriaque et en latin un court fragment de la II e Lettre. V. Pitra, Analecta sacra Spicilegio Solesmensi fiarata, t. IV, p. 1-2. 276, Paris, 1883. Cf. Ad. Hilgenfeld, Les Lettres de Clément de Rome et leur version syriaque, dans \sl Revue de théologie scientifique, 1877, t. XX, 549-562. — Fr. X. Funk, La version syriaque des Lettres de saint Clément, dans la Revue trimcsir. de théoL, 1877, t. LIX. 477-498.

Par une chance inespérée, Dom Germain Morin a découvert au grand séminaire de Namur, dans un manuscrit du xi e siècle, une vieille traduction latine de la 1" Epllre aux Corinthiens. Ecrite en latin populaire, dans le latin de Vltala, cette traduction nous rend presque mot à mol un excellent texte grec ; elle remonte peut-être au n" siècle. D. Morin l'a publiée, en 1894, à Maredsous : Analecta Maredsolana, t. II, fasc. f v Cf. Ad. Harnach, Sur la récente découverte d'une traduction latine de la l re Epitre de Clément, dans les Comptes-rendus de V Académie royale des sciences de Berlin, 1894, p. 261-273.

X. Les deux Epîtres aux Corinthiens (suite). — Editions : L'édition princeps des deux Lettres est celle de P. Junius (Young). Oxford, 1633 ; 2« éd., 1637. C'est à l'édition de Junius que Cotelier a emprunté les Lettres pour ses Patres œvi apostolici, Paris, 1672. Ces lettres ont depuis lors trouvé place dans toutes les éditions des Pères apostoliques. 11 faut également signaler l'édition qu'en a donnée à part Laurent, Leipzig, 1870 ; 2« éd., 1873. Sur l'édition de Tischendorf, v. supra, ix. — Avant 1875, toutes les éditions des deux Lettres s'appuient, de façon ou d'autre, sur le codex d'Alexandrie et présentent par conséquent la même lacune, v. supra, ibid. Lorsque Mgr Bryennios, en 1875, eut publié d'après le Codex de Jérusalem le texte complet, M. Hilgenfeld et MM. von Gebhardt et Harnack firent réimprimer leurs éditions de 1866, en y comblant cette lacune, Leipzig, 4876. — Lightfoot inséra les fragments que Ton venait de retrouver, dans un appendice à son édition de 1869, Londres, 1877. — M. Funk, dans son édition de 1878, put aussi mettre à profit les variantes syriaques publiées par Liglbfoot. Après la mort de Lightfoot (21 déo. It89) on vit paraître une seconde édition de ses Pères apostoliques, Part. l r «, Londres, 1890, de toutes les éditions la plus riche en matériaux.

Travaux : Lipsius, De démentis Romani epistola ad Corinthios priore disquisitio, Leipzig, 1855, in- 8*. — Harnack, Sur la deuxième Lettre de

lément aux Corinthiens, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1876* 877, t. I, 264-283. 329-364. — Wieseler, Sur la Lettre de Clément de {orne aujc Corinthiens, dans les Annales de théol. allemande, 1877, t. XXII, 153-406. — A. BrQll, La première Lettre de saint Clément de Rome aux Corinthiens et son importance historique, Fribourg, 1883, in-8°. — J. M. ^otterill, Peregrinus Proteus ; An investigation into certain relations subsisting between De morte Peregrini, the two Epistle* of Clément to the Corinthiens..., Edimbourg, 1879, in-8°. Cotterill veut prouver que treize soi-disant ouvrages de l'aoliquité, ceux, entre autres, que nomme le litre de son livre, ont été fabriqués à l'époque de la Renaissance ou très peu avant, par un « Protée » littéraire. — W. Wrede, Recherches sur la première Epltre de Clément, Çœttîngue, 1891, in-8°. — Lemme, Le Judéochristianisme de l'Eglise primitive et la Lettre de Clément de Rome, dans les Nouvelles Annales de théologie allem., 1892, t. I, 325-480. — G. Courtois, UEpilre de Clément de Rome, Montauban, 1894, in-8*. — V. la littérature complète dans Richardson, Bibliographe Synopsis, 1-5. 89-

XI. Les Clémentines. — Editions : C'est Lefèvre d'Etaples qui, le premier, fit imprimer la traduction des Reconnaissances par Rufin, Paris, 1504, in-P*. Bien meilleur est le texte de Cotelier, Patres œvi apostolici, t. I, Paris, 1672. Sur d'autres éditions, V. Schœnemann, Bibl. hitt. litt. Patrum lat., i, 633 et s. On doit l'édition la plus récente, à Gersdorf, Leipzig, 1838 (Bibl. Patrum eccles. lot. sel., t. I); ello est reproduite par Migne, P. Cf., i. — De Lagarde, Clementis Romani Recognitiones syriace, Leipzig et Londres, 1861, in-8°.

Le premier éditeur des Homélies fut Cotelier, Op. cit. Mais Cotelier s'arrête, avec le manuscrit dont il se servait, au milieu de la 19* Homélie; c'est ce que fait aussi Schwegler, Stuttgard, 1847, in-8*. A. Dressel publia le texte complet : Clementis Romani qux feruntur homilixviginti nunc primum integrae..., Gœttingue, 1853, in-8°; Migne a reproduit l'édition de Dressel, P. G., n. Mais M. de Lagarde, le premier, a donné du texte grec, sans traduction, une édition, qui satisfait, somme toute, aux exigences de la critique : Clementina, Leipzig, 1865, in-8°. L'introduction, en tête du texte, a été réimprimée dans les Mélanges de M. de Lagarde, p. 26-54, Gœttingue, 1884, in-8°.

Rufin avait traduit la lettre de saint Clément à saint Jacques, laquelle, de son temps, précédait les Reconnaissances; Fritzsche a publié cette traduction, Epistola démentis ad Jacobum ex Rufinxinterpretatione (Progr.), Zurich, 1873, in-4«.

A. Dressel a publié les deux Epitomés, Clementinorum Epiiomx dux % altéra édita, corrcctior, inedila altéra nunc primum intégra.». Accedunt

Fr. Wieseleri Adnotationes criticx ad démentis Romani quae feruniur h milias, Leipzig, 1859, in-8°.

Travaux : Ad. Hilgenfeld, Les Reconnaissances et les Homélies Cléme*- Unes, leur origine et leurs idées, Iéna, 1848, in-8°. — Ublhbrn, Les R:~ mélies et les Reconnaissances de Clément de Rome, Gœttingne, 1854, in-S*. — Leh mann, Les Clémentines, surtout au point de vue littéraire* Gotb*. 1869, in-8°. — G. Froramberger, De Simone Mago. P. I* : De origise Pseudo-Clementinorum (Diss. inaug.), Breslau, 1886, in-8 # . — H. M. vas Nés, Het Nieuwe Testament in de Clemenlinen (Diss.), Amsterdam, 1887. in-8°. — Langen, Les romans de Clément, nouvelle étude de leur origint et de leur tendance, Gotha, 1890, ïn-8°. V. la critique de BrùlJ, dans ia Rev. trimeslr. de théoL, 1891, t. LXX1II, p. 577-601. — C. Bigg, The Clémentine Homilies, dans les Studia Biblica et ecclesiaslica, t. II, p. 157- 193, Oxford, 1890. — J. Quarry, Notes, ckiefly critical, on tht two Itut books of the Clémentine Homilies, dans Rermathena, 1890, t. VII, p. 67- 104 ; Notes, chiefly critical, on the Clémentine Homilies, and the Epùtles prefixed to them, ibid., t. VII, p. 239-267; t. VIII, p. 91-112. 133-160. 287-300. — (W. Ghawner), Index of noteworthy words and phrases founi in the Clémentine writings commonly called \The Homilies of Clément, Londres, 1893, in-8°. V. littérature plus complète des Clémentines dans Ricbardson, Bibliogr. Synopsis, p. 92-95.

XII. Les deux Lettres aux Vierges. — Le célèbre éditeur da Nouveau Testament, Wetstein, découvrit, dans un manuscrit syriaque, de l'an 1470, les deux Lettres aux Vierges et les publia, en 1752, à Leyde. C'est une copie du texte syriaque de Wetstein qui figure dans Galland, Bibl. vet. Patr., t. I, et dans Migne, P. G. i. Mgr Villecourt, évéque de la Rochelle, en fit paraître deux traductions, Tune latine, l'autre française, Paris, 1853, in-8°. M. Beelen, professeur à l'université de Louvaiu, donna une belle édition du texte syriaque, en y joignant une traduction latine, Louvain, 1856, in-8°. Cette traduction se trouve, améliorée, dans Funk, Opp. Patr. apostoL, n, 1-27.

Gotterill, le premier, a montré que le moine Antiochus avait beaucoup emprunté, san9 en rien dire, au texte grec de nos deux Lettres : Modem Cristicism, and Clement's epp. to virgins, Edimbourg, 1884, in -8°. — Ad. Harnack, Les Lettres pseudo- clémentines de virginitate et V origine du monachisme, dans les Comptes-rendus de V Académie royale des sciences de Berlin, 1891, p. 361-385.

XIII. Autres ouvrages apocryphes. — On trouvera les cinq décréta les dans les éditions du faux Isidore (Décrétâtes Pseudo-lsidorianœ, rec. Hinschius, Leipzig, 1863, in-8*, p. 30*66) ; — dans le premier volume des Conciles du P. Hardouin et de Mansi, etc.

Renaudot a fait paraître en latin la liturgie que les Jacobites attribuent à saint Clément : Liturg. Orient. Coll., t. II, p. 186-201, Paris, 1716. Migne Ta insérée dans sa Patrologie grecque, t. II, 603-616.

Nous avons encore en manuscrit deux Apocalypses, Tune arabe, l'autre éthiopienne, qui portent le nom de saint Clément ; cf. Funk, Dict. théolog. de Wetzer et Welte, 2° éd. t. III, 453-454.

XIV. Les premiers successeurs de saint Clément. — Le faux Isidore attribue aussi des décrétâtes aux successeurs de saint Clément sur le siège de Pierre. Voici Tordre qu'il donne : Clément, Anaclet ou Anenclet(l), Evariste, Alexandre, Sixte, Télesphore, Hygin, Pie, Annicius ou Anicet, Soter, Eleuthère.

On trouvera le texte de leurs décrétâtes dans Hinschius, Décrétâtes Pseudo-Isidorianœ, p. 66-127. J. von. Pflugk-Harttung a inséré des fragments, sous les noms de saint Evariste et de saint Alexandre, dans les Acta Ponliftcum Romanorum inedita, t. II, p. 1, Stuttgard, 1884. C'est à Mansi, SS. Gonc. Coll., t. 1, 507-689, que Migne a emprunté les Epistolœ et décréta des successeurs de saint Clément, P. G., t. II, 787-818 (Anaclet) et t. V, 1045-1144 (Evariste-Eleuthère). Quelques lettres authentiques de ces premiers papes, les seuls ouvrages sortis de leur plume, ne nous sont point parvenues. Y. sur la perte de ces lettres, M. Caspari, Documents inédits^ peu ou point remarqués, pour servir à l'histoire du symbole du baptême et de la règle de foi, t. III, p. 431-432.

Nous parlerons plus loin, § 35, vi, du pape saint Victor, successeur de saint Eleuthère.

XV. Saint Denys de Corinthe et saint Pinytus de Crète. — Nous avons déjà mentionné (2) la lettre où saint Denys, répondant au pape saint Soter, lui exprimait la reconnaissance de l'Eglise de Corinthe, pour les aumônes que l'Eglise de Rome lui avait envoyées ; Eusèbe ne nous en a conservé que quatre passages (3). Après quoi, il énumère, en les résumant presque d'un seul mot, huit lettres de saint Denys, qui toutes sont perdues. Il rappelle, en

i. V. Supra, i. — 2. V. Supra, n. — 3. Hist. eccL, h, 24 et îv, 23

outre, la réponse que Tévêque de Gnosse en Crète, Pinytus, avait faite au célèbre évêque de Corinthe, et dont pareillement il ne nous reste rien. Saint Jérôme, en louant les talents et les œuvres de saint Denys (i) et de saint Pinytus (2), n'est visiblement qu'un écho d'Eusèbe ; il fait vivre les deux évêques du temps de Marc-Aurèle et de Commode.

Routh, Reliq. sacr. 2' éd. t. I. Oxf. 1846, p. 175-201 : BB. Dionysïus et Pinytus. Cf. Ad. Harnack, Hist. de l'ancienne littérature chréL jusqu'à Eusèbe. 1" part. p. 235-237, Leipzig, 1893. — V. dans Righardson, Bibliogr. Synopsis, 112, la littérature concernant saint Denys.

§9. — Le Pasteur dHermas.

I. Esprit et division du livre. — L'étendue de l'ouvrage, la richesse du fond et l'originalité de la forme, tout assure au Pasteur dHermas une place à part dans la littérature de Tâge apostolique. L'ouvrage se compose de cinq Visions, ôpiduc, de douze Préceptes, ivxoXot, et de dix Similitudes, 7r«p«poXa(. Mais le triple aspect que le livre a tour à tour revêtu, n'en exige nullement la division en trois parties. Hermas lui-même, ou l'ange qui lui parle, distingue (3) deux parties seulement: les quatre premières visions, qui montraient à l'auteur l'Eglise sous les traits d'une matrone, puis les Préceptes et les Similitudes, que l'ange de la pénitence, sous la figure d'un Pasteur, apporte avec lui. La distinction n'a d'autre signe, ni d'autre base que le changement des personnages, organes et interprètes des révélations d'en haut, ici la Matrone, là le Pasteur (4). Ce fut

1. De Viv. ilL, 27. — 2. Ibid., 28. — 3. Vis. v, 5. — 4. Sim. ix, 1, 1-3.

§ 9. — LE' PASTEUR D'iIERMAS 85

le Pasteur qui donna son nom à tout l'ouvrage. Aussi bien y entre-t-il en scène dès la première partie, sans néanmoins avoir déjà les traits d'un Pasteur et en n'y jouant qu'un rôle secondaire (1).

Lies quatre premières Visions indiquent la raison et tracent l'esquisse du livre ; les Préceptes et les Similitudes t avec la cinquième Vision pour préface, ne sont que le prolongement des Visions et leur développement moral (2). Mais toutes les révélations dont Hermas est honoré se ramènent à l'idée de pénitence, de réforme intérieure. La pénitence, Hermas doit se la prêcher d'abord à lui-même et à sa famille ; il doit la prêcher ensuite à l'Eglise de Rome, l'Eglise mère, et à l'Eglise universelle. Renouveler et purifier les âmes, au sein du clergé comme dans la société laïque, voilà le but et la mission de l'ouvrage. La grande raison de cet appel à la pénitence, c'est, Hermas le laisse entendre à chaque page, l'imminence de la persécution et l'approche de l'avènement de Jésus-Christ, le souverain juge.

II. Analyse du livre. — La première partie du Pasteur, en quatre Visions, nous met sous les yeux quatre apparitions de la Matrone qui personnifie l'Eglise. La première fois, on voit paraître une femme âgée, décrépite, obligée par sa faiblesse de rester assise sur un fauteuil ; c'est le symbole de l'Eglise ici-bas victime du péché (3). On aperçoit, la deuxième fois, une femme debout, la sérénité de la jeunesse sur les traits, mais le teint flétri et les cheveux grisonnants : figure de l'Eglise qui, dans l'espérance du pardon, expie ses péchés (4). La troisième Vision nous offre la vieille femme pleinement rajeunie, sauf ses cheveux qui grisonnent encore : c'est l'Eglise des âmes justifiées, qui sont exemptes de péchés graves, mais dont la vie terrestre ne saurait être toujours à l'abri des fautes et des imperfections (5). On dirait enfin, dans la quatrième Vision, une jeune fiancée, qui sort, brillamment parée de

1. Vis. h, 4, 1 ; m, 10, 7. — 2. Vis. t, 5 ; Sim. ix, 1, 1-3. — 3. Vis. ni, 11. — 4. Vis. ni, 12. — 5. Vis. m, 13.

la chambre nuptiale : image de l'Eglise lavée de toutes ses taches, et telle qu'aux derniers jours seulement on la pourra contempler (1). Tout va, dans la personne delà Matrone aussi bien que dans son langage, à prêcher d-. plus en plus la pénitence.

De ce? quatre Visions la plus importante est, sans contredit, la troisième : la Vision de la tour (2), qu'Hermas a développée plus au long dans la VIII* et dans la IX" Similitudes. Cette tour immense, aux murs étincelants, qui s'élève au-dessus des eaux, c'est l'Eglise, ou plutôt l'assemblée des saints, des fidèles encore vivants ou déjà sortis de ce monde, qui ont inviolablement gardé la grâce de leur baptême. Les pierres étendues près de la tour, sans qu'on en Tasse usage et dont on ne peut se servir dans le moment, ce sont les pécheurs à qui des fautes graves ont oté la grâce du baptême, et qui se trouvent exclus par là même de l'assemblée des saints ; mais ces pécheurs, comme autant de pierres taillées et retaillées sous les coups de la pénitence, finiront par s'ajuster au bâtiment et par entrer dans la construction de la tour (3).

La cinquième Vision nous amène au seuil de la seconde partie du livre. Les douze Préceptes forment le code abrégé de la morale chrétienne. En tête de tous les Préceptes, Hermas place la foi en un seul Dieu (4) ; puis il recommande la simplicité et la charité (5) ; le culte de la vérité (6), la pureté, dans le mariage comme dans le célibat (7), la patience et la douceur (8), il faut encore savoir distinguer les inspirations des bons anges d'avec les suggestions des mauvais (9), craindre le Seigneur (10), vivre,dans la tempérance (H), se confier en Dieu (12), fuir la tristesse et l'abattement (13), se garder des faux pro-

1 . Vis. iv, 2-3. — 2. « Cette tour symbolique est aussi entrée dans les souvenirs île la poésie et do l'art chrétiens. On la trouve figurée dans nno peinture des culaeombes de Nuples, et Prudence s'en est souvenu, lorsqu'à la fin de sa Psycfiomachia, il nous di-pcint le temple mystique que les vertus triomphantes IxUisseiit nu Seigneur. • Hoissieb. La fin du Paganisme, t. II, p. 2ï. (S. dis T.). — 3. Vis. m, 5, â. — A. Mand. i. — 5. il. — 6. ai. — 7. it. — 3. t. — il. vi. - 10. th. — il. vin. — 12. h. — 13. I.

$ 9. — LE PASTEUR d'HERMAS 87

phètes (1), déclarer la guerre aux coupables convoitises (2).

Les dix Similitudes ont avec les Visions une frappante analogie ; ici et là, même caractère, celui d'une apocalypse. Dans une série de tableaux, que le Pasteur explique à Hermas, se dévoilent successivement nombre de vérités et de règles chrétiennes. La première Similitude prémunit contre l'attachement excessif aux biens de la terre ; la seconde prêche d'une façon charmante la loi de l'aumône. Les deux suivantes ne dépeignent pas avec moins de fraîcheur et de précision le mélange des justes et des pécheurs en ce monde et leur séparation à la fin des temps. Impossible, en hiver, de distinguer les arbres morts d'avec les arbres vivants ; mais vienne l'été, et, pendant que, parmi les arbres, les uns se recouvrent de feuilles et de fruits, les autres demeurent arides et desséchés. Ainsi, sur la terre, les pécheurs et les justes vivent confondus ensemble ; mais, là-haut, les bonnes œuvres des justes les feront reconnaître à jamais. La cinquième Similitude met en relief le mérite du jeûne. Avec la sixième, Hermas aperçoit dans la campagne deux troupeaux et deux bergers, le pasteur de la volupté et le pasteur de k la pénitence ; l'un respire la douceur et la joie ; l'autre, rude et dur, mène ses brebis, le bâton levé, au milieu des ronces et des épines. La septième lui découvre le bras de Fange des vengeances étendu sur sa maison.

Dans les huitième et neuvième Similitudes on retrouve, agrandie et semée d'épisodes variés, la troisième Vision. L'Eglise est comparée à un saule immense. Les branches du saule ont la vie dure; fussent-elles arrachées de l'arbre, les branches visiblement flétries peuvent encore, si on les replante et qu'on les arrose fortement, reverdir et refleurir (3). Ainsi, ceux-là mêmçs que des fautes graves ont retranchés dans l'Eglise de la communion des vivants, peuvent, en faisant pénitence et en recourant aux moyens de salut dont l'Eglise a reçu le dépôt, renaître et revivre;

i. xi. — 2. xii. — 3. Sim. xiii, 2,7.

ils peuvent, en d'autres termes, entrer dans la tour (1).

La neuvième Similitude reprend cette image de la tour. et l'envisage sous tous ses aspects. L'Eglise y apparaîi comme l'Israël nouveau, comme l'édifice a bâti sur le fondement des prophètes et des apôtres, et dont le Fils éternel de Dieu est la suprême pierre angulaire ». La tour n'est pos encore achevée (2) ; le maître vient pour retirer les pierres détériorées et les remettre au Pasteur, afin qu'il les taille et les nettoie (3) ; une foule de pécheurs devroutà la pénitence de revivre au sein de PEglise et de recouvrer ainsi leur place dans l'Eglise glorieuse de l'éternité. Enfin, dans la dixième Similitude, l'ange de la pénitence avertit encore Hermas de purifier par la pénitence sa propre maison; il le presse en même temps d'appeler à la pénitence tous les hommes. « Oar c'est par amour pour vous que la construction de la tour est restée interrompue ; si vous ne vous hâtez de faire le bien, la tour s'achèvera, et vous en serez exclus (4) ».

III. L'auteur; son autobiographie. Le jugement de l'antiquité. — En maints endroits (5) l'auteur du Pasteur se désigne lui-même sous le nom d'Hermas, sans préciser davantage. Esclave de naissance, son maître le vendit, jeune encore, dans Rome, à une certaine Rhodé, qui plus tard l'affranchit. Il se maria, s'en alla faire ailleurs le commerce, et, sans être le moins du monde un type de probité, y réussit à merveille. Mais la grosse fortune qu'il gagna ne laissa pas d'avoir sur sa famille comme sur lui une fâcheuse influence. Sa femme mérita plus d'un reproche, ses fils allèrent jusqu'à renier leur foi dans la persécution et à dénoncer leurs propres parents. Le châtiment du ciel ne se fit pas attendre. Hermas perdit In fortune qu'il avait amassée si vite; et vécut depuis lors à Rome dans une situation très modeste; il cultivait un champ aux portes de la ville. C'est dans ce champ, sur la route qui va de Rome à Gumes, qu'il eut ses révélations.

4. Sim. vm, 6,G. — 2. Sim. ix, 5, 1-2. — 3. Sim. ix, 6-7. — A Sim. x, 4.4. — 5. Vis. i, i,4. 2,2,4,3; h, 2,2 etc.

§ 9. — LE PASTEUR D'iIERMAS 89

Un mot, à la fin de la seconde Vision, présente un particulier intérêt. Hermas reçoit de la Matrone Tordre d'étendre ses avertissements à tous leschrétiens. « Fais, lui dit-elle, deux exemplaires de ton livre, l'un pour Clément, l'autre pour Grapta. Clément aussitôt l'enverra dans les villes étrangères, c'est le devoir de sa charge ; Grapta l'expliquera aux veuves et aux orphelins ; pour toi, tu l'interpréteras à Rome même, de concert avec les prêtres qui président l'Eglise (1). » Grapta était, selon toute apparence, une diaconesse ; Clément paraît investi de l'autorité papale; il est à la tête de l'Eglise romaine ; et c'est à lui d'en transmettre au loin la doctrine. Il est donc bien difficile, pour ne point dire plus, de ne pas admettre qu'Hermas parle de saint Clément de Rome (2) et fait allusion à la célèbre Epître de Clément aux Corinthiens. Hermas se présenterait donc lui-même au lecteur comme un contemporain de l'illustre pontife.

Selon Origène (3), le Pasteur eut pour auteur cet Hermas que saint Paul salue dans YEpître aux Romains (4) : conjecture sans fondement traditionnel, mais qu'ont reproduite nombre d'écrivains orientaux. Origène est aussi très enclin, il s'empresse de l'ajouter, à tenir le Pasteur pour un livre inspiré. 11 ne laisse pas de témoigner que son opinion, qui était avant lui très probablement celle de saint Irénée et de Clément d'Alexandrie, se heurtait à de nombreux démentis. Quatre fois, en citant le Pasteur, il atténue la portée de sa citation : « Si cui tamen placeat eum légère, recipere ». Ailleurs il avoue que le livre ne passe pas aux yeux de tous pour une Ecriture inspirée, OEia yp»?4 (5), que plusieurs même n'en font point de cas (6). Néanmoins, à tout prendre, le Pasteur a toujours joui en Orient d'une grande autorité. Fréquemment on l'y regarda, jusque dans le iv e siècle, comme un manuel de la

1. Vis, ii, 4.3. — 2. Supra, § 8. — 3. Comm. in Rom. % livr. X, 31 : Migni, P. G. % xiv, 1282. — 4. xvi, 14. — 5. Comm. in Matth. livr. XIV, 21 : Michi, P. G.y un, 1240. — 6. De prine., iv, 11 : Migre, P. G. xi, 365.

plus haute utilité pour l'instruction des catéchumènes, et on le lisait publiquement dans les Eglises (1).

Bien moins favorable fut le jugement de l'Occident. Déjà l'auteur du fragment de Muratori s'élevait avec la dernière énergie contre la croyance au caractère inspiré du Pasteur, et donnait en même temps sur l'origine de l'ouvrage un renseignement positif. Dans son catalogrue des livres du Nouveau Testament (2), il l'attribuait à un frère du pape Pie 1 er (vers 140-154 ou 155). Ce dut être, dans l'Eglise d'Occident, au déclin du n« siècle, une idée fort répandue que le Pasteur ne peut aspirer au rang des livres canoniques et ne mérite qu'une confiance limitée. On ne saurait s'expliquer autrement l'attitude de Tertullien : Catholique, Tertullien nomme simplement le Pasteur an livre, « Scriptura * (3) ; après sa chute, il ne tarit pas d'outrages contre « ce pasteur des débauchés * (4).

Plus tard le Pasteur, en Occident, perdit tellement de son intérêt et tomba si fort en désuétude, que saint Jérôme put écrire (5) qu'il était « à peu près inconnu des Latins *.

IV. L'auteur (suite). La critique moderne. — La plupart des critiques modernes s'en sont rapportés, quant à l'origine du Pasteur, au fragment de Muratori ; et, de fait, quelles raisons alléguer pour révoquer en doute la véracité de ce témoignage ! il est vrai, l'auteur du Pasteur, à ce compte, nous a trompés; il n'est pas, comme il s'en donne l'air, contemporain de saint Clément; ce n'est

i. Ecskbb, Hixt. eccl., m, 3 : Migre, P. G. xx, 217. — 2. « Pastorem vero nuperrime temporibus nostris in urbe Roma Hermas conscripsit, sedenle (in) cathedra urbis Roma* ecclesiœ Pio episcopo fratre ejus ; et ideo legi eum quidem oportet, se publicare vero in ecclesia popnlo neque inter prophetas, coin* pletos numéro, neque inter apostolos in finem temporum potest. » Edit. Zahn. Malgré les difficultés d'interprétation et les ombres du texte, il en ressort à coup sûr que le fragmentiste veut fermer au Pasteur Ventrée du Canon, paire qu'il y voit une œuvre purement humaine. — 3. De Orat. t c. xvi : Mjghi, P. L. y i, 1172. — 4. Au pape Cal! i s te, qui en avait appelé sans doute au Pasteur, Tertullien réplique : « Cederem tibi, si scriptura Pastoris, quo* sola mœchos amat, divino instrumente meruisset incidi, si non ab omni concilio ecclcsiarura, etiam veslrarum, inter apocrypha et falsa judicaretur... » De pudic, c. x ; Cf. c. xx ; Migke, l. c, n, 1 000. 1021. — 5. De vir. t/f. f c. x: Mjgne, P. L., xxin. 625.

§ 0. — LE PASTEUR d'iIERMAS 91

qu'entre Tan 440 et l'an 155 qu'il a composé son livre.

Oui ; mais à regarder aux idées mêmes du Pasteur, la

composition du livre vers le milieu du 11 e siècle est chose,

sinon hors de conteste, du moins très vraisemblable. Le

Pasteur se complaît si fort à traiter la grosse question du

pardon des péchés graves (1), il y déploie une si étonnante

insistance, qu'on se prend naturellement à penser

qu'llermas est au courant et tient compte des premiers

pas au moins de l'agitation montaniste. En tout cas, les

gnostiques (2), pour lui, sont déjà l'ennemi.

Notre auteur écrit au cours d'une longue période de paix, qui a vu chez une foule de fidèles le sens chrétien s'affaiblir et l'esprit du monde reprendre l'empire (3). Mais il rappelle la tempête qui a précédé le calme, et plusieurs circonstances (4) indiquent la persécution de Trajan (98-117), non celle de Domitien (81-96). L'époque de tranquillité doit donc être celle de l'avènement d'Antonin le Pieux (138-161).

Enfin, l'Eglise à laquelle le Pasteur est adressé, a déjà vieilli; déjà la tiédeur, la mondanité ont poussé loin leurs ravages ; un redoublement de sévérité dans la discipline ecclésiastique, en ce qui touche surtout la réconciliation des lapsi, paraît être une impérieuse nécessité. L'Eglise du I er siècle, ici, n'est pas en cause ; on ne la reconnaît pas dans le sombre tableau d'où ces traits sont tirés.

La date que l'auteur du Pasteur assigne à son livre est donc, à n'en pas douter, une pure fiction. N'est-ce pas une raison de plus pour récuser toute son autobiographie ? 11 est malaisé d'accorder ce qu'il nous apprend de lui-même avec l'idée que nous en donne naturellement son livre. Par contre, les moindres détails cadrent entièrement avec les tendances de l'ouvrage, et semblent forgés tout exprès pour y répondre. Hermas et sa maison figurent les plaies dont souffrait l'Eglise ; voilà pourquoi il est visé le pre-

1. Cf. notamment, Vis. m. Sim. vm et ix. — 2. Vis. m, 7, 1. Sim. vin, 6, 5. Sim. ix, 22, i. — 3. Cf. Vis. h, 2 et 3. — 4. V. notamment Sim. îx, 28.

mier avec les siens par l'appel à la pénitence. Il ea faui dire autant de la forme apocalyptique qu'a revêtue tout l'ouvrage. Hermas n'entend pas y proposer de simples paraboles ; il veut au contraire que Ton tienne ces enseignements pour des révélations du Fils de Dieu (1). C'est encore ici une de ces fictions, un de ces artifices littéraires, que goûte et prodigue la littérature des apocryphes, et dont la critique ne saurait être dupe.

De nos jours, quelques critiques ont contesté l'unité du Pasteur : M. de Champagny le partage entre deux auteurs, M. Hilgenfeld entre trois. Mais ces hypothèses n'ont guère trouvé d'accueil. Le lien étroit qui rattache les unes aux autres les diverses parties de l'ouvrage, ce que nous savons du plan et de la disposition du livre, l'unité du style et du lexique, tout proclame que le Pasteur sort d'une seule et même main.

V. La doctrine du Pasteur. Sotériologie. — L'idée-mère du Pasteur, nous l'avons remarqué plus d'une fois, c'est l'idée de pénitence, de réforme morale. L'Eglise a-t-elle le pouvoir de pardonner les péchés graves, notamment l'adultère et l'apostasie ? C'est le pivot sur lequel tourne le livre ; tout en reçoit l'impulsion et s'y ramène. Certains docteurs, peut-être les premiers fauteurs du montanisme à Rome, soutenaient qu'il n'était pas possible de reconquérir l'innocence perdue, et qu'après le baptême, il n'y avait plus de pardon pour le pécheur. Hermas s'élève résolument contre eux. Par la pénitence le pécheur peut toujours se réconcilier avec Dieu et avec l'Eglise, et la carrière de la pénitence lui reste ouverte jusqu'à l'achèvement de la tour, jusqu'à la fin des temps ; le chemin de la pénitence est long et rude (2) ; c'est dans le Pasteur qu'il est fait mention pour la première fois des « Stations » (3), des degrés divers du grand œuvre de la pénitence. Hermas, dans les Préceptes (4), donne un résumé concis de sa doctrine du pardon des péchés ; il la déve-

i. V. en particulier, Sim. ix, 1. — 2. Cf. Sim., vi et vu. — 3. Image des exercices du soldat. Cf. Tert. Dejej.j. ÇS. dis T.). — 4. Mand. iv, 3.

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loppe plus au long dans les Similitudes de la tour(l), et dans celle du saule (2).

La justification à laquelle on parvient, je païen parle baptême, le chrétien par la pénitence, n'efface pas seulement le péché; elle confère à l'âme une sainteté positive, en faisant d'elle la demeure du Saint-Esprit. « Conservez votre chair pure et sans tache, dit le Pasteur, afin que l'Esprit qui réside en elle lui rende témoignage (3), et que votre chair soit justifiée. Gardez-vous de laisser monter dans votre cœur la pensée que votre chair est périssable, et d'en abuser pour vous souiller. Car, en souillant votre chair, vous souillez aussi le Saint-Esprit ; et, si vous outragez le Saint-Esprit, vous ne vivrez pas (4) ».

Dans l'état de grâce, l'homme peut véritablement acquérir des mérites, dépasser les préceptes, suivre les conseils et pratiquer des vertus héroïques, auxquelles là-haut Dieu prépare une particulière récompense. Le dogme catholique des œuvres surérogatoires est ici solennellement proclamé. Un serviteur, à qui son maître commande d'échalasser une vigne, ne se contente pas d'exécuter cet ordre ; il arrache aussi de la vigne les mauvaises herbes dont elle était remplie. A son retour, le maître est touché d'un zèle qui est allé au-delà du devoir, et, non content de donner à son serviteur la liberté qu'il lui a promise, il l'adopte « pour cohéritier de son fils » (5). Cette parabole expliquée, l'ange révélateur ajoute : « Observez les commandements du Seigneur, et vous plairez à Dieu, et vous serez inscrit au nombre de ceux qui observent ses commandements. Mais, si vous faites quelque bien qui dépasse le commandement de Dieu, vous vous acquerrez à vous-même une gloire suréminente, et vous jouirez auprès de Dieu d'un crédit plus grand que vous ne pouviez l'espérer » (6).

VI. La doctrine du Pasteur (suite). Christologie. — La Christologie du Pasteur a soulevé, de nos jours, des criti-

i. Vis. m ; Sim., ne. — 2. Sim., vm. — 3. Cf. Hebr. x, 15. — 4. Sim., v, 7, i- 2. Cf., 6, 5-7. — 5. Cf. Sim. v, 2. — 6. Sim. v, 3, 2-3.

ques très sérieuses. On Ta généralement accusée d'identifier le fils de Dieu (1) avec le Saint-Esprit, et la justesse de l'accusation ne peut guère être contestée. En expliquant la parabole de la vigne, que nous avons déjà citée, le Pasteur dit (2) : « Le fils — du maître de la vign e — est le Saint-Esprit, le serviteur est le fils de Dieu, la vigne est le peuple qu'il a lui-même planté ». Ici, sans doute, Hermas distingue le Saint-Esprit et le Fils de Dieu ; mais enfin, le Saint-Esprit ne laisse pas d'être appelé Fils de Dieu ; le maître de la vigne est précisément Dieu (3). Le Fils de Dieu est serviteur, en tant qu'il a été envoyé par Dieu dans la vigne, c'est-à-dire, en tant qu'il a paru sur la terre et vécu parmi les hommes. Le Saint-Esprit préexistait au monde ; Dieu l'a fait habiter dans une chair choisie par lui, et, comme cette chair s'est bien et saintement conduite, Dieu l'a, pour récompense, admise à participer avec l'Esprit-Saint, fAexà *co5 icvê'jjxœtoç tou iytou bÏXxzï

xoivwvdv (4). Que conclure de là ? sinon que, visiblement, la distinction entre le Saint-Esprit et le Fils de Dieu découle de l'Incarnation ; le Fils de Dieu avant l'Incarnation et le Saint-Esprit ne font qu'un.

Cela ressort encore plus clairement, le voile de la parabole étant écarté, d'un autre passage (5). « Je veux vous montrer, dit le Pasteur à Hermas, tout ce que vous a montré le Saint-Esprit, qui vous parlait sous la figure de l'Eglise; car cet Esprit est le Fils de Dieu. » Le Saint- Esprit est donc le Fils de Dieu. Vainement essaierait-on de répondre que le « Saint-Esprit », appelé Fils de Dieu, n'est pas la troisième personne de la Sainte Trinité, mais l'esprit qui parlait à Hermas sous les traits de la Matrone personnifiant l'Eglise. Tout, dans le contexte (6), proteste contre une pareille distinction. C'en est donc fait de la

i. Pas une fois Hermas n'emploie le nom de Christ. — 2. Sim., v, 5, 2. — 3. lbid. — 4. Jôtd., 6, 5-6. — 5. Sim., ix, 1, i. — 6. Non dans celui de la vieille version latine, le seul quo Mgr Ginoulhiac, Hist. du dogme cath., liv. XI r , ch. v, t. Il, p. 505-506, ait eu sous les yeux, mais dans celui de l'original grec, de la seconde version latine et de la version éthiopienne. V. infra, vu, vin. (N. des T;.

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'riniié» dans la pensée d'Hermas, tant que Jésus n'a pas chevé l'œuvre de la Rédemption ; la Trinité ne se consitue que lorsque l'humanité du Sauveur s'élève au rang lu Père et du Saint-Esprit.

Ce serait, en revanche, une erreur d'admettre l'opinion très répandue et de s'imaginer qu'Hermas identifie le Fils de Dieu avec l'archange saint Michel. Oui, l'archange saint Michel, dans la huitième Similitude, et dans la neuvième le Fils de Dieu remplissent à peu près les mêmes fonctions, on les voit investis l'un et l'autre de la toutepuissance sur le peuple de Dieu ; l'un et l'autre, ils prononcent sur le sort des fidèles ; l'un et l'autre, ils remettent les pécheurs à l'ange de la pénitence pour les amender. Ainsi, analogie de situations et de missions. Mais on n'en saurait inférer l'identité des personnes, et d'autant moins que les différences de dénominations et d'attributs, loin d'être insensibles, sautent vraiment aux yeux. Saint Michel, par exemple, est toujours qualifié d'ange ; le Fils Dieu ne porte jamais ce nom. Dans la huitième Similitude, 3, 3, saint Michel a pouvoir sur le peuple ; le Fils de Dieu n'est pas seulement le maître du peuple (1) ; il est encore le propriétaire, le possesseur, le maître de la tour (2). Et si saint Michel (3) grave la loi dans le cœur des fidèles, il commence quelques lignes plus haut par dire : «c Cette loi est le Fils de Dieu, tel qu'il a été prêché jusqu'aux extrémités du monde ».

VII. Tradition manuscrite et éditions du texte grec. — Le Grec Simonidès (f 1867) découvrit le premier, au couvent de Saint-Grégoire du mont Athos, dans un manuscrit du xiv° siècle ou du commencement du xv a , le texte grec du Pasteur, mutilé à la fin, de la Simil., ix, 30, 3 à la Sim., x, 4, 5. Il en déroba trois feuillets sur neuf et les vendit à la bibliothèque de l'Université de Leipzig avec une soi-disant copie des six autres feuillets. Angeret Dindorf publièrent aussitôt ce texte comme authentique : Hermx Pastor grœce..,Pars prior, Leipzig, 1856, in-8° (La pars posterior

i. Sim. v, 6, 4. Cf. ix, 18, 4. — 2. Sim. ne, 5, 6-7. 7, i. — 3. Sim. vin, 3, 3.

n'a pas paru). On reconnut bientôt que le texte des feuillets avait été fabriqué par Simonidès lui-même, à l'a d'une vieille version latine du Pasteur, dite laVulgate ■ • infra, vin) et des citations éparsesdans les écrivains ec ci siastiques grecs; mais la Bibliothèque de Leipzig put entre: dès la même année 1856, en possession d'une copie au thentique des six feuillets restés au mont Atbos- < .' Hollenberg, De Hermse pastoris Codice Lipsiensi, Berlin. 1856, in-8"; — Jallabert, Hermas et Simonidès, Etude sur controverse récemment soulevée en Allemagne par la découverte d'un manuscrit grec, Paris, 1858, in-8". Tischendor publia ce texte d'abord à part, à cent exemplaires, Leipz . 1856, in-8% puis dans les Pères apostoliques de Dresse) 1857 et 1863. Ce n'était encore qu'une copie assez imparfaite du Codex du mont Athos, que l'on ne connaît *xb.cUment que depuis que Lambros (1880) l'alla étudier au couvent de Saint-Grégoire. A collation of the Athos Code.Tr of the Shepherd of Eermas by Spyr. P. Lambros... edited by Robinson, Cambridge, 1888, in-8°. Cf. Hilgenfeld. Le /m. du Pasteur au mont Athos, dans la Rec. de thêol. scient.. 1889, t. XXX11, p. 94-107.

Le Codex Si naïti eus, découvert en 1859, ne donne guère que le premier quart du Pasteur, Vis. i, 1, 1. — Mand. iv, 3, 6. Sur les premières éditions de ce Codex, v. supra, § 7, iv. Ce Codex avec celui de Leipzig a servi de base, sauf la mise en œuvre plus ou moins décidée d'autres documents (traductions, citations), à diverses éditions du texte grec : Hilgenfeld, Nov. Test, extra Çanonem rec. ni, Leipz., 1S60, 2' éd., 1881 ; — Gebhardt et Harnack, Pair, aposiol. opp.. fasc. 3, Leipz., 1877 ; — Funk, Opp. Pair, apost., 1. 1, Tubingue, 1878-1887. Cf. supra, § Ô.

Un rouleau de Papyrus qui de Fajoum a passé dans le musée de Berlin, et qui paraît dater des environs de l'an 400, nous a. conservé deux courts fragments du texte grec : Sim. n, 7-10 et iv, 2-5, l'un et l'autre fort mutilés. Wilcken en a donné un fac-similé : Tableaux de la paléo~ graphie grecque primitive, Leipz., 1891. Cf. H. Diels et A. Harnack, Comptes-rendus de l'Acad. royale de Berlin,

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