SAINT IGNACE D'ANTIOCHE
par l'empereur. Il conjure les fidèles, dans les termes les plus touchants, de ne pas entraver son martyre, « C'est •votre charité que je crains, car elle pourrait me nuire (1). » « Non, je ne retrouverai pas une pareille occasion pour entrer en possessien de Dieu (2). » « Je suis le froment de Dieu, il faut que je sois moulu par la dent des bêtes, pour devenir le pain pur du Christ (3). Le salut en style oriental par lequel commence la lettre aux Romains, ne laisse pas d'offrir quelques difficultés; de là, diverses interprétations. Mais, lorsque le martyr d'Antioche appelle l'Eglise de Rome « la présidente de la charité, Ttpoxae^nivï) ttj<; ayant!).; », ce n'est assurément pas dans les œuvres de charité qu'il veut la placer au premier rang ; ce qui le frappe et ce qu'il fait ressortir, c'est qu'elle préside à l'assemblée de la charité, au corps entier des Eglises; car chez lui, fréquemment (4), Eglise et charité, cty""}, sont termes synonymes.
Saint Ignace arriva de Smyrne à Alexandria-Troas. 11 y fut rejoint par un messager de l'Eglise d'Antioche, qui venait lui annoncer que la persécution de son Eglise avait pris fin. Ce fut d' Alexandria-Troas, qu'il écrivit ses lettres à la chrétienté de Philadelphie, à celle de Smyrne et à Tévêque de cette ville, saint Polycarpe.
Dans les deux premières lettres, il remercie les Philadelphiens et les Smyrniotes de leur compatissante charité; il les adjure et les conjure de se garder des Ebionites et plus encore des bocètes. Ces deux lettres sont, d'un bout à l'autre, inspirées du même esprit et animées du même souffle que les trois lettres aux chrétientés d'Ephèse, de Magnésie et de Tralles. L'union des âmes au sein de l'Eglise et l'obéissance à la hiérarchie ecclésiastique, c'est ici et là ce qu'Ignace prêche et ce qu'il cherche à graver dans les cœurs. L'obéisssance à Tévêque est, à ses yeux, la base de la vie chrétienne. « Je crie à haute voix, avec la voix de Dieu : Tenez-vous à Tévêque,
i. Rom. t i, 2. — 2. h, 1. — 3. iv, 1. — 4. Cf. TralL, xm, 1 ; Philad., xi, 2; Smyrn., xii, 1.
au collège presbytérial et aux diacres (1) » ! « Les fidèles doivent se réunir là où se montre l'évêque, de même que V Eglise catholique se trouve là où est Jésus-Christ (2). » On rencontre ici, pour la première fois, l'expression d'Eglise catholique, servant à désigner l'universalité des fidèles.
Toujours préoccupé du sort de son troupeau, l'évêque priait aussi les Philadelphiens et les Smyrniotes d'envoyer à Antioche des délégués, pour y féliciter leurs frères de la paix qui leur était rendue. Il souhaitait d'adresser la même prière à toutes les autres Eglises de l'Asie-Mineure; son brusque départ d'Alexandria-Troas ne le lui permit pas. Ce vœu, du moins, il l'exprime à saint Polycarpe; à lui d'organiser cette députation de la charité qui consolera l'Eglise d'Antioche de son long veuvage. Le vieil évêque profite de cette occasion pour laisser à saint Polycarpe une série de conseils qui forment un véritable code de direction pastorale.
D'Alexandria-Troas, lgnaceparvintà Néapolis,enThrace, puis traversa, en passant par Philippes, la Macédoine et lTllyrie. A Dyrrachium (Epidamnus) ou à Apollonie, il reprit sans doute la mer, pour débarquer à Brindes et faire ensuite à pied le reste du voyage. Ses vœux furent comblés; son martyre se consomma sous les yeux des Romains : témoin, nous l'avons vu, la tradition unanime de l'antiquité.
Les lettres de saint Ignace — les dernières leçons, les derniers conseils de l'évêque — forment un des monuments les plus considérables de la littérature chrétienne primitive. On y sent déborder à flots l'amour de Jésus- Christ et de son Eglise, et au feu de cet amour le zèle pastoral s'embraser; en bien des pages, on dirait un écho de certaines Epîtres de l'apôtre des nations. Le style y est partout d'une étrange vivacité, style extraordinaire, inimitable ; la phrase y est surchargée de pensées, pleine de sous-entendus, incorrecte, souvent obscure ; l'élan du
i. Philad., tu, 1. — 2. Smyrn., vm, 2.