S 10. — SAINT IGNACE D'ANTIOCHE
génie et la puissance des sentiments, que gênent les règles ordinaires du discours, en font éclater le moule trop étroit. 13 u point de vue de l'histoire des dogmes, les lettres du martyr d'Antioche, écrites, en quelque sorte, au seuil du christianisme, offrent une singulière importance; dès la première heure elles proclament entre autres, sans conteste, la constitution de l'Eglise catholique, la primauté de l'Eglise romaine et la prééminence de l'évêque dans chaque Eglise particulière (1).
III. Lettres et recueils des lettres apocryphes. — Eusèbe (2) reconnaît déjà les sept lettres dont nous venons de parler, mais celles-là seules pour l'œuvre de saint Ignace. Impossible même de nier qu'en les lisant, l'historien ait eu sous les yeux un tout, un recueil complet. Plus tard, on vit encore d'autres lettres et recueils de lettres circuler sous le nom du glorieux martyr.
Le plus ancien de ces recueils, celui que l'usage a nommé la récension longue des Epîtres de saint Ignace, comprend avec les sept lettres authentiques six lettres apocryphes, mais les lettres authentiques y ont perdu la pureté première du texte original ; le faussaire les a plus ou moins interpolées, sauf l'Epître aux Romains. Sont apocryphes la lettre de Marie de Gassobolisàsaint Ignace, la réponse du saint et ses lettres aux chrétientés de Tarse, de Philippes, d'Antioche et à un diacre de cette dernière Eglise, Héron.
Dans la lettre placée en tête du recueil, Marie prie le saint martyr d'envoyer sur le siège d'Anazarbe un évêque, son ami Maris, et à l'Eglise de Gassobolis un prêtre du nom d'Eulogius, malgré leur jeunesse et à cause de leur grande vertu. L'Ecriture à la main elle établit solidement que la jeunesse n'est un obstacle insurmontable ni à la prêtrise ni à l'épiscopat, et saint Ignace, naturellement, dans sa réponse ne peut que se rendre à la force de l'argu-
1. Elles attestent aussi, avec le mystère de la sainte Trinité, Magn. xm ; Eph. ix, la présence réelle de Notre-Seigneur au sacrement de l'Eucharistie, Smyrn, vu ; Philad., iv. (N\ des T.) — 2. Hist. eccl., m, 36.
ment. Tout ceci autorise à croire que c'est la pénurie des candidats capables de remplir les hautes charges de l'Eglise qui provoqua la fabrication du document. Ce fut, à n'en pas douter, la même main qui fabriqua les quatre autres Epîtres apocryphes, interpola les Epîtres authentiques et rassembla les deux groupes de lettres dans le recueil qui nous occupe. Le faussaire est un Apollinariste décidé ; car à deux reprises (!) il refuse nettement une âme humaine au Sauveur. Ce recueil, qui nous est parvenu dans le texte grec primitif et dans une vieille traduction latine, a paru au commencement du V e siècle, en Palestine ou en Syrie ; on ne saurait en abaisser davantage la date. M. Funk identifie le faussaire avec le compilateur des Constitutions apostoliques (2).
Entre la récension longue des lettres de saint Ignace et le recueil qu'Eusèbe avait sous les yeux il y avait comme une place à prendre, une sorte de juste milieu ; la place fut prise par un troisième recueil grec et latin, qui, d'une part, nous donne les sept Epîtres authentiques, exemptes de toute interpolation, mais qui, d'autre part, contient encore cinq Epîtres apocryphes. A ce recueil sied assez bien le nom de mixte, qu'il a reçu de M. Funk. La lettre apocryphe aux Philippiens y manque, selon toute apparence par une méprise de l'auteur. On trouve TEpître aux Romains dans le Martyrium Colbertinum sur lequel se ferme le livre.
A cette collection mixte, se rattache par un lien étroit de parenté un autre recueil, que nous ne possédons plus qu'en langue arménienne ; car en nous donnant, lui aussi, le texte des sept lettres authentiques dans sa pureté primitive, il y annexe les six lettres apocryphes. Le texte arménien dérive d'un texte syriaque, aujourd'hui perdu.
La récension longue des lettres de saint Ignace nous donne, dans un court supplément, la Laits Heronis, le panégyrique, par Héron, du saint martyr. Il ne nous est parvenu qu'en latin et dans le dialecte du nord de l'Egypte
i. Philad. y, 2 ; vi, 4. — 2. V. Supra, § 5, iv.
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(memphitique) ; mais c'est en grec qu'il a été très probablement composé.
Enfin nous possédons, mais en latin seulement quatre lettres adressées, la première par Ignace à la sainte Vierge, la deuxième par la sainte Vierge à Ignace, les deux autres par saint Ignace à l'apôtre saint Jean, toutes fort courtes et sans ombre d'importance. Ces lettres ne remontent pas au-delà du xui* siècle ; elles ont eu visiblement l'Occident pour berceau.
IV. Histoire de la controverse sur l'authenticité des Lettres de saint Ignace. — Ilya des siècles que les lettres de saint Ignace mettent les critiques aux prises. Le débat a traversé quatre phases, correspondant chacune à la découverte successive des diverses recensions où ces lettres nous ont été transmises, l'importance dogmatique de nos Lettres explique seule la persistante vivacité de la controverse : autant les Epîtres de saint Ignace sont chères au Catholique, autant par la force des choses elles doivent éveiller la défiance du Protestant.
De toutes ces Epîtres les plus modernes, celles à l'apôtre saint Jean et à la sainte Vierge avec la réponse de celleci, furent les premières à obtenir les honneurs de l'impression, Paris, 1495. Trois ans plus tard, Paris, 1498, Lefèvre d'Etaples publia la version latine de la récension longue, excepté la lettre de Marie de Gassobolis et la réponse de notre saint ; à l'édition de Paris S. Champerius ajouta la réponse d'Ignace, Cologne, 1536. La lettre de Marie n'a jamais, semble-t-il, trouvé place dans cette version.
La version latine avait eu déjà nombre d'éditions, lorsque, vers le milieu du xvi° siècle, V. Hartung, plus connu sous le nom de Frid, découvrit et fit paraître, sauf la lettre de Marie de Gassobolis, le texte grec de la récension longue, Dillingen, 1557 ; Isaac Vossius, le premier, publia en grec la lettre de Marie, Amsterdam, 1646. Comme le recueil ne contenait ni les lettres à saint Jean, ni la lettre à la sainte Vierge, l'authenticité de ces trois pièces fut aussitôt mise en question, et l'on ne tarda pas à conclure qu'elles décèlent une époque très postérieure.
Quant aux douze lettres que nous possédons en grec et en latin, elles ne formèrent, durant le xvi* siècle, qu'un seul bloc : dans le camp des catholiques, ou les admit toutes ensemble ;les protestants pour la plupart les rejetèrent sans distinction. Déjà pourtant on voyait s'élever des opinions mitoyennes, et Abraham Scultetus (I) entre autres soutenait avec un plein succès l'idée que les lettres en question sont assurément l'œuvre de saint Ignace, mais que, plus tard, le texte de la récension longue a été sans nul doute interpolé ou corrompu.
Vers le milieu du xvn° siècle, parut un nouveau recueil, le recueil mixte. Usher, l'archevêque anglican d'Armagh, en découvrit et en publia une vieille version latine. Oxford, 1644. Deux ans après, Jean Vossius en trouvait le texte grec dans la bibliothèque des Médicisà Florence, et le publiait à Amsterdam, 1646. L'Epître aux Romains seule manquait dans le manuscrit des Médicis ; mais, en i689, Dom Ruinart, à Paris, la détachait du Martyrium Colbertinum y où elle se trouvait englobée. A ce recueil mixte nous devons du moins une récension plus courte des sept lettres connues d'Eusèbe (2) et par la même la thèse de Scultetus, sur la corruption du texte le plus étendu, recevait une éclatante confirmation. Plus tard, néanmoins, quelques théologiens n'ont pas laissé de préférer la récension longue de ces sept lettres, d'en tenir le texte pour le plus pur et le plus ancien. Avant de s'accorder à reconnaître l'antériorité de la récension brève, on s'entendit à peu près sur le caractère apocryphe des six lettres qu'Eusèbe ne nomme pas.
Mais les sept autres lettres sont-elles bien l'œuvre d'Ignace, ou ne sont-elles que le travail d'un faussaire? C'était la grosse question ; elle a toujours provoqué les réponses les plus contradictoires. Au xvii siècle, Saumaise, lilondel, Daillé surtout (3), ministre de Charenton, un des meilleurs érudits du parti calviniste, s'inscrivirent en
1. Medulla theologix Patrum, Amberg, 1598. — 2. Hist. eccl., m, 36. — 3. De scriptis qux sub Dionysii Areopag. et Ignatii Antioch. nominibus circumferuntur % Genève, 1660.