V. Supa % § 89, v
2. v. Maafmbn, ffist. des sources et de la littérature du droit canonique en Occident, t. I, (ïrate, 1850, p. 806-813. — Ad. Tardif, Ilist. des sources du droit canonique, Paris, 1881, p. 114.
§ 93, — Sainl Grégoire de Tours et Fortunat.
I. Saint Grégoire de Tours. — Grégoire de Tours, l'Hérodote des Francs, appartenait à l'une de ces familles qu'il appelle lui-même sénatoriales et qui formaient l'aristocratie de la Gaule. La sienne était noble dans l'ordre civil et dans l'ordre religieux ; il avait pour ancêtres ou pour parents plusieurs illustres évêques. Né probablement le 30 novembre 538, à Glermont-Ferrand, l'antique Arverna, il porta primitivement le nom de Georgius Florentius. Mais plus tard, en signe de sa respectueuse admiration pour son bisaïeul maternel, saint Grégoire, évêque de Langres (506 ou 507-539 ou 540), il prit le nom sous lequel il est devenu célèbre.
Après la mort prématurée de son père Florentius, le jeune Grégoire fut pieusement élevé par son oncle paternel, saint Gall, évêque de Glermont (546-554). Il résolut dès lors d'embrasser l'état ecclésiastique, et, saint Gall étant venu à mourir, le prêtre Avite, le futur évêque de Glermont (571-594), l'instruisit dans la science des Ecritures. 11 était d'une très mauvaise santé ; en 563, atteint d'une maladie grave, il fît un pèlerinage à Tours, dans l'espoir de guérir sur le tombeau de saint Martin ; il retourna, en effet, guéri dans sa patrie. On le voit, en 573, à la cour de Sigebert I er , roi d'Austrasie, duquel relevait l'Auvergne. U y reçut la nouvelle que le clergé et le peuple de Tours, frappés sans doute de ses mérites pendant le séjour que dix ans plus tôt il avait fait au milieu d'eux, venaient de l'élire évêque ; élection favorisée peut-être par cette circonstance qu'Euphronius, prédécesseur de
Grégoire, était allié à la famille d'Armentaria, sa mère. Fortunat salua l'élévation de son ami par un poème plein de verve (1), qu'anime cette fois un enthousiasme vrai.
Grégoire, malgré les difficultés et les périls des temps, justifia pleinement les espérances du poète. Pasteur, il se dévoua sans réserve au gouvernement de son troupeau, et veilla tout ensemble avec zèle aux intérêts temporels de ses ouailles ; à travers les désordres des guerres sans cesse renaissantes, il déploya autant de prudence que de courage, pour protéger en particulier la ville de Tours, pour relever de toute manière sa prospérité et sa splendeur.
Mais l'ascendant de Grégoire s'étendait bien au delà des bornes de son diocèse. Tours avait alors une importance à part; la ville de saint Martin était le centre religieux de la Gaule. En face du roi Chilpéric, Grégoire avait défendu, avec une énergie couronnée de succès, la cause de l'Eglise et de la civilisation. Après l'assassinat de Chilpéric, en 584, Tours passa aux mains de Ghildebert II, et Grégoire fut appelé à jouer dans l'empire franc un des premiers rôles. En possession de la confiance de Childebert, il dut voyager souvent de la cour d'Austrasie à celle de Bourgogne, pour raccommoder les deux rois. Grégoire mourut, entouré dans la Gaule d'un respect universel, le 17 novembre 593 ou 594.
Cet évêque, si mêlé à la vie politique et civile de son temps, n'a pas laissé d'être un écrivain d'une application et d'une fécondité rare. Il est probable qu'avant son élévation à Tépiscopat, Grégoire n'avait encore rien écrit, et ce fut, selon toute apparence, son culte pour Saint Martin qui décida de sa vocation littéraire. Il ne se mit à l'œuvre qu'avec une profonde défiance de lui-même, presque en tremblant, et plus d'une fois par la suite il
1. Carm. f 1. V, c. m : Ad cives Turonicos de Gregorio episeopo.
proteste de son ignorance des lois de la grammaire comme de celles de la rhétorique.
Dans la préface de son Histoire, il fait profession de parler une langue inculte, incullu (sic) eflatu ; car « peu d'hommes comprennent un rhéteur qui parle en philosophe ; tous entendent un narrateur d'un parler rustique et vulgaire ». Le prologue du 1 er livre nous demande grâce pour les mots et les syllabes dans lesquelles Fauteur outragera la grammaire, faute de l'avoir jamais bien sue. Ouvrez enfin le Prologue du livre De la gloire des confesseurs : Grégoire gémit de confondre les genres et les cas, et pour les prépositions, d'être irrémédiablement brouillé avec les règles qui en gouvernent l'emploi (1).
La langue de Grégoire est pourtant pleine d'intérêt et digne d'attention; car elle nous fait, ici et là, toucher du doigt les phénomènes les plus importants qui président à la décomposition du latin et au long enfantement des langues romanes, spécialement du français.
Du point de vue de la matière, les ouvrages que Grégoire nous a laissés se partagent en deux groupes : les écrits théologiques et les dix livres de YRistoire des Francs. Mais, s'il y a distinction, il n'y a pas contraste. L'auteur se propose partout le même objet, qui est l'édification des fidèles; les croyances religieuses, les traditions religieuses, les affaires de l'Eglise, remplissent Y Histoire des Francs;
1. C VI aient alors excuses à la modo et qu'on ne saurait prendre au pied de la lettre ; Sidoine Apollinaire en avait fait de pareilles, Lettre à Grxcus, vu, 2, et Fortunat suivra l'exemple. Impossible de douter que Grégoire n'eût reçu, comme tous les jeunes gens de grande famille, une instruction très littéraire, et que son latin, qui n'était plus celui do Cicéron, ne fût celui de la haute société de son temps. A y regarder de près, on reconnaît dans ses livres : « la préoccupation constante de bien écrire, des tours de phrases très savants, la recherche des épithètes, enfin un style rarement simple et souvent prétentieux. » Fcstsl de Coulâmes, Hist. des institution* politiques de l'anc. France. La monarchie franqtte, p. 5. (N. des T.).
pas une page n'y dément la main de levêque. D'autre part, les écrits religieux ont presque tous le caractère historique ; comme l'ouvrage profane, ils font revivre des personnages avec leur caractère, leur physionomie, leur conduite, leurs sentiments les plus intimes, et se plaisent surtout à célébrer les saints de l'Eglise gauloise.
Historien, Grégoire mérite, avec une particulière estime, une grande confiance. Sans doute, il nous étonne fréquemment par sa crédulité ; on peut aussi relever chez lui plus d'une erreur, fruit d'une certaine légèreté qui dédaigne un peu les ressources dont elle dispose. En revanche, on s'accorde aujourd'hui à rendre hommage à la parfaite loyauté de l'historien ; il dit toutes choses avec impartialité, comme il les voit et les sent; l'esprit critique ne lui est même pas totalement étranger (1).
Pour venir aux détails Grégoire a lui-même dressé le bilan de ses travaux littéraires. « J'ai écrit, dit-il, dix livres $ Histoire, sept livres de Miracles, un livre de la Vie des Pères, un commentaire du Psautier, un livre Sur les offices ecclésiastiques (2) ». Ailleurs (3) il nous apprend qu'il avait tiré un livre des messes de Sidoine Apollinaire (4), de missis ab eo composais, et qu'avec l'aide d'un Syrien, Siro quodam interprétante, il avait traduit en latin la Légende des septs dormants (5). De ces deux ouvrages le premier est, ce semble, perdu. On en dit autant d'ordinaire de la Pas-
i. M. A. Carrière, Sur un chapitre de Grégoire de Tours relatif à l'histoire d'Orient (Annuaire de V école pratique des hautes éludes pour 1898) a montré que le chap. xl du IV* livre de l'Histoire, malgré quelques inexactitude» secondaires, s'appuie sur de très sérieuses informations, et que Grégoire, pour les faits qu'il y raconte, est notre plus ancien témoin. (N. dis T.).
2. « Decem libros historiarum, septem miraculorum, unum de vita patron* scripsi, in psalterii tractatu librum uuum commentatus sum, de cursibus etiam ecclesiasticis unum librum condidi ». Hist. franc, x, 31, sub fin*